BOILEAU
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pour les besoins de la discussion, n*est que le nom abstrait d'un certain phénomène mécanique, tout comme la tortue en est un autre, il y a un Achille en chair et en os qui ne demande aucune permission à la logique ! La vitesse de ses mouvements est quelque chose d'essentiellement indivisible dans ces mouvements eux-mêmes, comme l'est la tension centrifuge d'un ressort comprimé. Nous la
définissons conceptuellement comme ;maisici,
le y et le / ne sont que des découpures artificielles pratiquées après coup. Elles deviennent tout à fait artillcielles, décidément, lorsque nous parlons d'elles au sujet de nos deux coureurs, comme s'il s'agissait, pour l'un et pour l'autre, d'une même portion objective de l'espace et du temps; car, entre les portions de l'espace et du temps réels au milieu desquelles vit la tortue et celles où vit Achille, une aussi grande différence existe sans doute qu'entre la lenteur de la première et la rapidité du second. L'élan pris par Achille est un certain fait concret, et il implique un certain espace, un certain temps, aussi bien que la victoire du héros sur la créature inférieure qui est sa rivale : tout Qela, ce phénomène l'implique indivisément. Achille, pendant sa course, ne perçoit rien du temps et de l'espace homogènes des mathématiciens, ni de la succession de l'ordre des découpures, en nombre infini, pratiquées dans l'un et dans l'autre. La fin et le com-
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mencement se présentent à lui dans ce moment unique qui est son propre élan ; et, la seule chose dont il ait le sentiment positif, c'est qu'au milieu d'un certain effort, d'un effort intense qu'il fournit, son adversaire est dépassée effectivement.
La décomposition de la vie par les concepts est chez nous une hahitude tellement invétérée, qu'en vous parlant ainsi, je dois vous faire l'effet de remplacer la pensée la plus claire par le chaos le plus confus, comme si je substituais une eau fangeuse à une eau limpide. Il doit vous sembler, je ne l'ignore pas, que je retourne à l'état mental d'un mollusque. Toutefois, je vous le demande, la prééminence absolue des fonctions supérieures de notre pensée est-elle un fait d'une si réelle évidence, quand elles n'aboutissent qu'à reconnaître impossibles pour elles des tâches que l'expérience sensible accomplit si aisément?
Ce qui vous fait qualifier de confuse la vie réelle, c'est qu'elle nous présente, comme s'ils se résolvaient l'un dans l'autre, une masse de phénomènes différents, et que les concepts brisent, au contraire, le courant ininterrompu de la vie en les séparant. Mais ces phénomènes ne sonl-ils pas effectivement donnés comme se résolvant les uns dans les autres? Est-ce que chaque portion de 'expérience n'a pas sa qualité, sa durée, son étendue, son intérêt pressant, sa clarté propre, et bien d'autres aspectè encore, dont aucun ne peut
exister à l'état d'isolement auquel le condamne votre logique verbale? Ils se produisent pêle-mêle [durcheinander)^ et non pas autrement. La réalité est toujours, suivant l'expression de M. Bergson, une endosmose de l'identique et du différent; elle est toujours leur réunion en un même courant; ils se compénètrent et « se télescopent ».
Pour îa logique des concepts, le même est le même, absolument, rien de plus; et les choses identiques à une troisième sont identiques entre elles. Rien de tel dans Texpérience concrète. Prenez, sur votre épiderme, deux points dont chacun éprouve la même impression qu'un troisième lorsqu'on les touche en même temps que lui: chacun se fait sentir comme différent de l'autre; et de même, deux sons auront beau ne pouvoir chacun se distinguer d'un troisième, ils seront parfaitement discernables entre eux.
A aucun moment, la vie ne réalise son processus sans violer nos axiomes logiques. Considérez, par exemple, sa continuité. Des termes comme A etC paraissent mis en rapport par des intermédiaires, par B notamment. Pour l'intellectualisme, c'est là une absurdité, car « B en rapport avec A » est, comme tel, un terme différent de « B en rapport avec G ». Mais la vie réelle se moque du veto de la logique.
Imaginez un lourd soliveau qui demande deux hommes pour le porter. D'abord, A et B le pren-
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ncnl. Puis C prend la place de A; puis D, celle lie B, en sorte qu'il est maintenant porté par G et par D, pour être ensuite porté par d'autres tour à tour. Pourtant, notre soliveau ne disparaît à aucun moment, et il conserve son identité d'un bout à l'autre du parcours. 11 en va de môme pour toutes nos expériences. Aucun des changements qu'elles subissent n'est un complet anéantissement, suivi de quelque chose d'absolument nouveau qui serait créé de toutes pièces. H y a décadence sur un point pendant qu'il y a croissance sur un autre, en même temps que subsiste un noyau d'une stabilité relative. C'est de ce noyau que se détache ce qui tombe en décadence, et c'est à lui que s'incorpore, en s'y ^eiïant, chaque nouvel apport, jusqu'à ce qu'enfin quelque chose d'entièrement différent ait pris sa place. Dans tout ce processus se voit bien un même noyau, capable de se mettre en rapport tantôt avec ce qui s'en va, tantôt avec ce qui survient; et cela, malgré la logique intellectualiste avec ses formules, avec ses «comme tels »: nous en sommes aussi certains que nous bsommes qu^un môme point peut se trouver sur diverses lignes dont il est l'intersection. Sans être une seule et unique chose dans toute son étendue, l'univers, ainsi compris, est continu. De même que les doigts de la main sont unis entre eux, de môme les divers membres de l'univers sont uni» à leurs proches voisins immé-
diats, dans de multiples directions, et nulle part il n'existe entre eux une véritable solution de continuité.
Mais là où le désaccord entre la logique intellectualiste et l'expérience sensible éclate violemment, c'est lorsque cette expérience porte sur une influence qui se manifeste. L'intellectualisme, comme nous l'avons vu dans la deuxième leçon, n'admet pas que les choses finies puissent agir les unes sur les autres, car, une fois traduites en concepts, toutes les choses demeurent renfermées en elles-mêmes. Agir sur une chose quelconque signifie pénétrer, d'une manière ou d'une autre, dans cette chose : or, cela signifierait sortir de soi-même, et devenir autre, ce qui est contradictoire en soi, etc. Pendant que l'on raisonne ainsi, chacun de nous n'en est pas moins positivement autre à l'égard de lui-même dans toute la force du terme, car la vie lui enseigne et lui fait accomplir ce tour de passe-passe que la logique déclare impossible. Mes pensées animent et font agir ce corps même que vous voyez et entendez : par là, elles exercent une infiuence sur vos pensées. C'est un fait que le courant dynamique va de moi à vous, peu importe comment, quelque nombreux que doivent être les conducteurs intermédiaires. En logique, les distinctions peuvent être, autant qu'on le voudra, des isolateurs; mais dans la vie, des choses distinctes peuvent commu-
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niquer, et, elTectivement, communiquent entre elles, à tout instant.
Le conflit qui existe entre les deux moyens de connaître, on ne saurait en trouver un meilleur résumé que cette formule de la doctrine intellectualiste : « le même ne peut être le même que sous un seul et unique rapport ». Pourquoi ce principe? Cest évidemment que, posant deux rapports, on en fait deux concepts absolument distincts. Alors le terme : « Ge-qui-est-dans-l'un » signifie, « comme tel », quelque chose demeurant distinct de ce qui sera désigné par le terme : « ce-qui-est-dansl'autre ». De même, Mill disait, mais ironiquement, qu'on ne doit pas se représenter Newton à la fois comme Anglais et comme mathématicien, et qu'un mathématicien, « comme tel », n'est pas un Anglais. Or, le vrai Newton a trouvé le moyen d'être l'un et l'autre à la fois; et dans toute l'étendue de l'univers fini, il arrivera à chacune des choses réelles d'être plusieurs choses différentes, sans qu'elle soit condamnée à se morceler en autant d'exemplaires ou d'éditions successives qui la représenteraient d'une manière discontinue.
Ces quelques indications suffiront peut-être pour vous mettre au point de vue bergsonien. L'expérience immédiate de la vie résout les problèmes qui déconcertent le plus notre intelligence concepluelle. Comment ce qui est multiple peut-il être un ? Comment les cKoses peuvent-elles sortir
d'elles-mêmes ? Comment peuvent-elles être ellesmêmes et autre chose qu'elles-mêmes? Comment peuvent-elles être à la fois séparées, et en relation les unes avec les autres; exister pour les autres, et cependant exister pour elles-mêmes; être absentes et présentes tout à la fois? L'entendement se pose ces questions à peu près comme nous pourrions nous demander comment il peut y avoir quelque chose qui en même temps sépare les objets et les unisse, ou comment des sons peuvent devenir plus semblables à mesure qu'ils deviennent plus différents. Si vous connaissez déjà l'espace sensil)Ie, vous n'avez qu'à y montrer du doigt un intervalle, long ou court, pour répondre à la première question; et vous pouvez répondre à la seconde, si vous connaissez l'échelle musicale, en donnant une octave; mais pour cela, il faut d'abord posséder la connaissance sensible de ces réalités. Bergson répond de même aux énigmes intellectualistes en nous renvoyant aux expériences variées que nous fournissent nos sensations finies, et en nous disant: « Voyez donc I Voyez ce qui se passe î Et voilà comment tous les autres problèmes seront résolus par la vie que vous vivez ! »
Après avoir morcelé la réalité pour en tirer vos concepts, vous ne pouvez plus la reconstruire dans son intégrité. Avec le discontinu, pris en n'importe quelle quantité, vous ne pourrez jamais fabriquer du concret. Mais placez-vous d'un bond, ou « d'em-
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blée »), comme le dit M. Bergson, à rinlérieur de ce qui fait le fond même, le fond mouvant, actif et vivant, de la réalité : aussitôt, vous saisissez à pleines mains tout ce qui était distinction et abstraction. Vous pourrez désormais opérer à cœur joie les substitutions que pratiquent les intellectualistes. Installez-vous au sein du mouvement des phénomènes, par exemple: et la rapidité, la succession, les dates, les positions, avec une quantité innombrable d'autres choses, vous seront données par-dessus le marché. Si vous n'avez, au contraire, qu'une suite abstraite de dates et de positions, jamais vous ne pourrez, avec toutes ces pièces de rapport, reconstituer le mouvement lui-même, car il glissera par les intervalles, et vous échappera.
Il en est ainsi pour n'importe laquelle des choses concrètes, si compliquée que soit cette chose. Le travail auquel la soumet notre inte'ligence n'est qu'une mosaïque faite après coup, qu'une dissection faite sur un cadavre. Dans ce travail pourra être adopté n'importe quel ordre, dès lors que nous jugeons qu'il est le plus commode. Voulonsnous que la chose semble contradictoire en ellemême : nous pouvons la rendre telle. Déplacez, au contraire, votre point de vue; transportez-le à l'intérieur de ce qui est en train de se faire : alors vous aurez prise sur toutes ces conceptions divergentes qui seront à présent reconnues concordantes. Pénétrez, par exemple, au centre d'expansion
du caractère d'un homme, et de là, atteignez par une vivante sympathie, son « élan vital », comme dit Bergson : alors, et d'un seul coup d'œil, vous verrez comment ce caractère amène lui-même ceux (}«ji le voient du dehors à rinterprétcr de diverses manières. C'est, en eiïet, quelque chose qui, soi s la pierre de touche des circonstances diirérentes,>e réfracte tout à la fois en honnêteté et en malhonnêteté, en courage et en lâcheté, en stupidité et m faculté de pénétration. Par Vélan vital une fois aperçu, vous êtes à même de sentir exactement pourquoi et comment le caractère en question agit comme il agit, et jamais vous ne chercherez à l'immobiliser en l'identifiant avec aucune de ces abstractions prises à part. 11 n'y a que votre intellectualiste pour procéder ainsi, et maintenant vous sentez pourquoi il y est, lui, condamné à jamais.
Placez-vous, de même, au centre de la vision philosophique d'un homme, et vous comprendrez immédiatement toutes les choses si diiTérentes qu'elle lui fait exprimer par la parole ou par des écrits. Par contre, restez au dehors, employez votre méthode d'autopsie, essayez de reconstruire sa philosophie à l'aide de phrases séparées, en prenant d'abord Tune, puis l'autre, pour chercher ensuite à les faire concorder: vous serez certain d'échouer. Pour explorer la chose considérée, vous vous traînez dessus, à la manière d'une fourmi myope qui se traîne tout du long d'un bâtiment, tré-
bûche et se laisse tomber dans les fentes les plus minuscules, dans les fissures les plus microscopiques, n'aperçoit partout que des vides, et ne soupçonne jamais que tout cela ait un centre. Je souhaite que quelques-uns des philosophes faisant partie de cet auditoire aient eu la chance de voir la critique appliquer à leurs ouvrages des procédés qui n'eussent rien de commun avec cette méthode intellectualiste!
Ce qui existe en réalité, je le répète, ce ne sont pas des choses toutes faites, mais des choses en train de se faire. Une fois faites, ce sont des choses mortes, et pour les définir, on peut recourir à un nombre infini de décompositions conceptuelles, laissant toujours des alternatives à choisir. Considérez, au contraire, comme en train de se faire la chose à définir; donnez-vous cette attitude à son égard par un élan de sympathie intuitive; et, embrassant ainsi la série entière des décompositions possibles, vous ne serez plus gênés par la question de savoir laquelle entre toutes est la plus absolument vraie. Vous faites tomber la réalité, quand vous le versez dans le crible de vos analyses conceptuelles ; vous la voyez monter quand vous la laissez vivre de sa propre vie non mutilée : alors, elle a ses bourgeons et ses fleurs en bouton; elle est diversité, elle est création. Entrez une fois, à n'importe quelle occasion, dans ce mouvement qui est celui de la vie; et vous con-
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naîtrez ce que Bergson appelle le devenir réel, le devenir qui fait qu'il y a évolution et croissance partout. La philosophie se doit de pratiquer cette vivante méthode pour chercher à comprendre le mouvement de la réalité, au lieu de s'en aller derrière la science recueillir quelques débris parmi les choses mortes qu'elle nous donne, et de faire sur ces débris un stérile travail de rapiécetage.
J'ai choisi dans la philosophie de M. Bergson ce qui me suffit pour l'objet de ces leçons. Je m'en tiendrai donc là, sans m'arréter à aucun des autres éléments qui la constituent, quels qu'en soient l'intérêt et l'originalité. Peut-êtredirez-vous, et quelques-uns d'entre vous sont sans doute en train de se dire, qu'en nous renvoyant ' ainsi à la sensation, M. Bergson en revient, par une véritable régression, à cet empirisme plus que rudimentaire que vos idéalistes depuis Green ont par dix fois tué et enterré. Il y a bien là, je l'avoue, un retour à l'empirisme; mais un tel retour, efl'ectué sous une forme si heureuse, ne fait que prouver l'immortelle vérité de cette méthode. Ce qui ne veut pas rester dans la tombe doit avoir une réelle vitalité.
« Au commencement était le fait » {Am Anfang war die Tat). Le fait est une donnée 'primitive : toute notre manipulation conceptuelle ne vient qu'après; et, à l'égard de cette première donnée, elle n'est qu'un succédané, toujours inadéquat,