IMJILOSOI'IIIE DE L EXPERIENCE
jamais un parfait équivalent. Quand je lis quelque ouvrage récent des représeuliuits de la philosophie transcendanlale, — mon collègue Royce fait, en partie, exception! — je vois l'auteur y marquer le pas sur place, jouer des mâchoires comme s'il rongeait son frein, piétiner le sol pour reprendre la même attitude qu'auparavant, à la manière d'un cheval qui se fatigue et se démène dans une stalle devant une mangeoire vide; et je n'y vois rien de plus. On n'y fait que tourner à l'envers, puis remettre à l'endroit, quelques catégories ou concepts toujours les mêmes et usés jus(ju'à la corde ; que soulever les mêmes objections, fournir avec la même insistance les mêmes solulions et les mêmes réponses, sans que jamais s'offre aux yeux un fait nouveau ou un nouvel horizon. Ouvrez Bergson, et de nouveaux horizons s'estompent à chaque page. Il semble qu'on y respire la brise du malin, et qu'on y entende le chant des oiseaux. C'est de la réalité elle-même qu'on nous parle ici, au lieu de ne faire que nous ressasser les choses écrites par des professeurs d'une intelligence toute poudreuse sur ce que d'autres professeurs ont pensé avant eux. Dans Bergson, rien qui sente le vieux fonds de boutique ou le bric-à-brac. Ce qui ne manquera pas de lui faire tort aux yeux des intellectualistes, c'est qu'il ne nous donne pas un système clos et fermé. Il se contente d'évoquer la réalité, de lui adresser un appel; mais il n'en
BERGSON ET L INTELLECTUALISME
commence pas moins par supprimer le veto intellectualiste, de sorte que, grâce à lui, nous emboîtons désormais le pas à la réalité, avec une conscience philosophique qui jamais encore n'avait été complètement affranchie. Comme un de ses disciples français le dit très bien, « Bergson réclame d'abord de nous une sorte de catastrophe intérieure, et tout le monde n'est pas capable d'une telle révolution logique. Mais à ceux qui, une fois, ont eu la souplesse nécessaire pour exécuter cette volte-face psychologique, il semble qu'ils ne puissent plus revenir à leur première altitude d'esprit : ce sont des Bergsoniens... A ceux-là la pensée principale de Touvrage apparaît tout de suite, fis ont compris comme on aime, ils ont saisi toute la mélodie dès l'abord et n'auront plus qu'à admirer l'ingéniosité, la fécondité, les dons d'imagination avec lesquels l'auteur développe, transpose le thème original et reprend sous mille formes, dans l'orchestration de son style et de sa dialectique, ce motif originale »
En souhaitant que cet exposé, tout sommaire qu'il est, inspire à quelques-uns d'entre vous l'envie de se reporter aux ouvrages mêmes de M. Bergson, il me faut maintenant revenir au point où j'en étais quand j'ai jugé opportun d'appeler ses idées à mon aide.
1. Gaston Rageot. Revue philosophique^ vol. LXIV, p. 85 Juillet 1007.
Dans ma dernière leçon, je vous ai parlé des difficultés en présence desquelles rintellectualisme m'avait mis moi-même. Il s^agissait alors de savoir comment une multitude de consciences séparées peuvent être en même temps une seule et unique chose collective. Étant donné, me deraandais-je, un seul et même contenu identique de l'expérience, pour lequel être consiste, d'après les principes idéalistes, à se trouver senti; comment admettre que ce contenu puisse être senti si diversement, s'il faut admettre qu'il est lui-même le seul sujet sentant?
L'échappatoire habituelle fournie par la formule « comme tel », ou une autre du môme genre, ne nous est ici d'aucun secours, si nous adoptons l'intellectualisme radical, disais-je; car le fait d'apparaître ensemble n'est pas, comme tel, le fait d'apparaître séparément; le monde en tant que multiple n'est pas le monde en tant gw'un, comme le prétend la philosophie de l'absolu.
Reslais-je fidèle au principe de Hume, dont l'intellectualisme le plus récent a tiré un si grand parti, à savoir que toutes les choses qu'on distingue sont aussi réellement séparées les unes des autres que s'il n'existait entre elles aucun rapport d'aucune sorte? Je ne voyais alors aucune issue, à moins d'abandonner tout à fait l'expérience et d'invoquer différents agents spirituels, des Moi conscients ou des âmes, pour obtenir
BERGSON ET l' INTELLECTUALISME
la multiplicité nécessaire. Mais, accepter d'être redevable de ma délivrance à des « entités scholastiques », je n'y étais pas plus disposé que les partisans de l'idéalisme.
Cependant, pour citer encore le mot de Fechner. c rien de réel ne saurait être impossible », me disais-je (nichts wirkliches kann unmôglich sein). Ce qu'il y a de réel à chaque moment de notre vie, c'est précisément ce qu'il me faut vous rappeler maintenant. Vous pouvez entendre les vibrations d'un appareil électrique destiné à établir un contact, sentir l'ozone, voir les étincelles et sentir la secousse, tout cela d'une façon pour ainsi dire co-consciente ou dans un seul et unique champ de l'expérience. Mais vous pouvez également isoler n^importe laquelle de ces sensations en éliminant toutes les autres. Fermez les yeux, bouchez vos narines et retirez votre main : vous' ne pourrez plus avoir que la sensation du son, et celle-ci ne vous semblera pas ne plus être la même qu'auparavant. Rétablissez l'action des autres organes : le son se fondra de nouveau avec les sensations du toucher, de la vue et de l'odorat. Eh bien! la manière naturelle d'exprimer tout celaS c'est de dire que certaines sensations sont
1. Dans ma Psychologie, j'ai moi-môme parlé dans un autre sens, mais d une façon aussi plausible queje le pouvais Pour certains cas privilégiés, il me semble même n'avoir rien dit que d'exact. Pour les autres cas, au contraire, c'est à la méthode naturelle qu'il faut en revenir.