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PIlILOSOrillE DE L EXI'EIllENCB
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éprouvées tantôt isolément, tantôt réunies à d'autres sensations dans un même champ de conscience.
Les fluctuations de l'attention donnent des résultats analogues : suivant la direction qu'elle reçoit, tantôt elle fait entrer une sensation, tantôt elle la laisse à la porte; et nous faisons de même pour nos souvenirs.
On me permettra de ne pas soulever ici la question de savoir comment se produisent ces changements. La condition immédiatv) en est probablement cérébrale dans chacun des cas; mais ce n*est pas le moment de s'en occuper, puisqu'il ne s'agit que des résultats de ces changements ; et je répète que la manière de nous les représenter est celle que la critique intellectualiste trouve si absurde.
Cette prétendue absurdité tient à ce qu'une seule et même chose doive fonctionner d'une façon si différente, tantôt avec une autre chose et tantôt seule. Or, pour les sens, c'est bien ce qu'elle semble faire. Ce bureau même, que je frappe avec ma main, frappe à son tour vos yeux, si vous me voyez. Il fonctionne tout à la fois comme un objet physique dans le monde extérieur, et comme un objet mental dans nos divers mondes psychologiques. Mon propre corps que ma pensée met en mouvement, est le corps dont les gestes sont l'objet de votre perception visuelle et auquel vous donnez mon nom. Le même soliveau que Jean
BERGSON ET l'iNTELÎ.ECTUALISME
aidait à porter, est le soliveau que Jacques porte à présent. La jeune fille même que vous aimez est engagée ailleurs en même temps. Le même lieu qui est derrière moi est en face de vous. Regardez où vous voudrez : vous ne recueillerez que des exemples du même au milieu du différent, des exemples de relations différentes qui existent dans une même chose en s'y résolvant pour ainsi dire. En tant qu'elle est « ceci », une impression n'est pas la même qnen tant qu'elle est « cela », direzvous. C'est assez juste : seulement, tous ces « en tant que » sont de purs concepts; et ces concepts ressemblent à des projectiles fabriqués et lancés par nous pour atteindre, non pas cette expérience elle-même, mais uniquement son cadavre après qu'elle a cessé d'être.
En fait, il n'est pas une seule chose qui ne figure, dans les données immédiates de nos sensations, comme étant simultanément toutes les choses différentes qu'elle se trouve être simultanément dans la réalité, à quelque degré que ce soit. Elle est avant C et après A, loin de vous et près de moi, sans telle compagne et avec telle autre; elle est simultanément une chose active et une chose passive, physique et mentale, un ensemble de parties, et une partie d'un tout supérieur : elle est tout cela, d'une manière absolument indivisible, sans se trouver en conflit avec ellemême comme sans avoir besoin de se dédoubler.
PHIF.OSOPHIE DE L EXPERIENCE
BERGSON ET L INTELLECTUALISME
lien est ainsi tant que nous en restons à ce que j'appelle le point de vue hnmcdiat^ à ce point de vue grâce auquel nous suivons la continuité de notre vie au travers de nos sensations, et auquel le langage d'un être vivant se conforme partout. Essayez, au contraire, pour continuer d'employer la phraséologie hégélienne, de poser « discursivement » l'immédiat ou de substituer des concepts aux sensations qui sont notre vie même : c'est alors que l'intellectualisme célèbre son triomphe, et c'est alors seulement qu'apparaît comme démontrée la contradiction interne que porte en soi le cours si régulier de toute cette expérience finie.
Quel remède trouver aux inconvénients qui résultent de cette situation? On a imaginé une sorte de concept surnuméraire, un objet qu'on appelle un absolu, et Ton y met en paquet les contradictions mêmes qui sont précisément demeurées irréductibles. De cette bizarre invention je parlerai dans ma prochaine leçon. On nous dit que l'absolu accomplit ses chefs-d'œuvre en absorbant son contraire en lui-même. Or c'est exactement ce qui se passe quand chaque portion individuelle du courant des sensations absorbe les portions contiguës en fusionnant avec elles. Et c'est justement ce que j'entends par la continuité sensible du courant. Zd, aucun élément ne se détache de n'importe quel autre élément, à la manière dont les concepts se détachent des
concepts. Zà, nulle partie si petite qui ne soit un confluent. Là, aucune partie n'est réellement proche de ses voisines : cela veut dire qu'il n'y a littéralement TÏen entre elles; qu'aucune partie ne va exactement jusqu'à tel endroit et pas plus loin; cela veut dire encore qu'aucune n'en exclut absolument une autre, mais qu'elles se compénètrent et « s'entre-tiennent » ; que si vous en arrachez une, ses racines en amènent d'autres; que tout objet réel va se répandre dans d'autres objets réels ou se trouve télescopé par eux. Bref, chacune des choses les plus minuscules est déjà elle-même « son propre autre » hégélien, dans toute la force
du terme.
Tout cela, bien entendu, semble contradictoire. Mais quand il s'agit de données immédiates, de faits non encore réduits à des concepts et à des noms, pour être exprimés dans le langage, il s'agit de ce qui est, et non pas de ce qui semble. La contradiction ne se produit qu'avec la forme conceptuelle ou discursive substituée à la forme réelle. Or, si, comme le montre Bergson, cette forme discursive ne leur est imposée après coup que pour certaines fins pratiques et pour nous permettre de parcourir la vie en quelques bonds effectués cà et là, au lieu d'y cheminer péniblement; et si les concepts ne peuvent pas même prétendre révéler quoi que ce soit de ce qui est ou doit être la vie dans sa nature intime, eh bien! alors, nous
niILOSOPUlE DE l'exi'éiuencb
pouvons, à toutes les récriminalions de la logique, faire la sourde oreille!
Cette résolution de faire ici la sourde oreille est la crise ou « catastrophe » intérieure dont parlait le disciple de M. Bergson que j'ai cité plus haut. Nous sommes tellement assujettis à la tradition philosophique qui considère généralement le logos ' ou la pensée discursive comme Tunique chemin conduisant à la vérité, qu'il nous est on ne peut plus pénible de redescendre, d'en revenir à la vie réelle, de la reprendre sous sa forme brute, non encore réduite à des termes, — forme qui est plus instructive que Tautre, — et de ne plus voir dans les concepts que des choses d'un intérêt exclusivement pratique, selon le mot de Bergson. Faire cela, c'est renoncer à cette maturité d'esprit dont nous sommes si fiers; c'est, aux yeux de l'entendement, redevenir de petits enfants à qui manque la raison! Néanmoins, quelque difficulté que présente une telle révolution, je crois qu'il n'existe aucun autre moyen pour se mettre en possession de la réalité.