‹ Philosophie de l'expérience [microform]Chapitre 45 sur 58 · SOT · texte numérisé non relu

SOT

Hi ,

exercer une influence sur la manière dont l'univers prend conscience de lui-môme et dont il se comporte : il peut en devenir plus confiant ou au contraire moins confiant à l'égard de ses propres ressources, et, selon le cas, mériter plus ou moins notre confiance ou notre méfiance. Vous méfier de vous-mêmes, n'est-ce pas mériter qu'on

se méfie de vous?

Telle est, dans le sens le plus large, la philosophie de l'humanisme. Nos philosophies grossissent le courant de la réalité : elles y ajoutent leur caractère propre. Elles font partie de tout ce que nous avons rencontré, de tout ce qui fait que nous sommes. Comme le dit un philosophe français : u Nous sommes du réel dans le réel. » Nos pensées déterminent nos actes» et, à leur tour, nos actes changent quelque chose à ce qu'était jusqu'alors l'univers.

Ainsi, l'extériorité est bien bannie de notre univers, et elle l'est bien davantage dans le pluralisme que dans le monisme. Avec n'importe quel système panpsychique, il est vrai, nous faisons intérieurement partie de Dieu, au lieu d'être des créatures lui demeurant extérieures. Toutefois, avec le système pluraliste, Dieu n'étant pas l'absolu, mais faisant lui-même partie de l'univers, rien n'empêche plus de concevoir que les fonctions qu'il y remplit ne sont pas entièrement différentes de celles qu'y remplissent les parties inférieures, —

et qu'elles sont analogues, par conséquent, à nos propres facultés. Ayant un milieu extérieur à lui, n'étant plus hors du temps, et composant sa propre histoire, tout comme nous-mêmes, il n'est plus étranger à rien de ce qui est humain, comme Tétait l'absolu immuable, parfait, intemporel.

Souvenez-vous qu'une des causes de notre embarras avec cet absolu était son extériorité et, — qu'on me pardonne ce mot, car il n'y en a pas d'autre, — sa monstruosité. Le fait pour lui d'être la forme qui enveloppe tout, lui imposait une nature essentiellement hétérogène à la nôtre. Or, la grande différence signalée entre la philosophie de l'absolu et celle du pluralisme ne postule aucune différence dans le contenu matériel de l'univers : elle découle exclusivement d'une différence de forme. La forme tout^ adoptée par le monisme, aboutit en fin de compte à Textériorité. La forme chaque, ou l'idée, adoptée par le pluralisme, d'une forme propre à chacune des réalités particulières, laisse intacte l'intériorité de l'absolu par rapport à l'univers ou de Tunivers par rapport à l'absolu.

Quel que puisse être le contenu de l'univers, il vous suffit de reconnaître qu'il y a en lui pluralité partout et toujours; que rien de réel n'échappe à la nécessité d'être dans un milieu extérieur : et alors, bien loin d'avoir rendu irrationnel l'univers, comme le prétendent si unanimement les partisans de l'absolu, vous le laissez en possession du maximum

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de rationalité effectivement accessible à nos esprits. Vos relations avec lui, qu'elles soient intellectuelles, émotionnelles ou actives, poursuivent leur cours et demeurent conformes aux principales exigences de votre propre nature.

Il serait affligeant de voir le mot « rationalité » vous embarrasser ici. Cest un de ces termes admiratifs que les deux partis réclament, car il ne se rencontre guère de philosophe qui soit prêt à prendre pour enseigne de son propre système l'irrationalité! Mais, comme la plupart des mots que l'on emploie dans une intention admirative, celui-ci comporte de trop nombreuses significations.

La plus objective est celle de la vieille logique : le rapport entre deux choses est qualifié de rationnel quand l'une peut, par inférence, être affirmée de l'autre : mortel de Socrate, par exemple; ce qui ne peut se faire que si les deux choses ont une qualité commune. Mais cette espèce de rationalité est justement cette logique de l'identité que trouvent insuffisante tous les disciples de Hegel. Ils la remplacent par la rationalité supérieure de la négation et de la contradiction, ce qui rend vague de nouveau la notion du rationnel.

Vous voyez ensuite le rationnel apparaître avec un sens esthétique ou avec un sens téléologique : une chose est rationnelle en tant qu'elle est belle ou qu'elle est bonne; en tant qu'elle s'adapte,

CONCLUSIONS

d'une manière ou d'une autre, à une fin, qu'elle permet d'atteindre un but ou de réaliser un désir. Puis encore, selon Hegel, tout ce qui est « réel » est rationnel. J'ai dit moi-même, il y a quelque temps, qu'une chose semble rationnelle, dès lors qu'elle rend possible une action qu'il nous plaît d'accomplir. Il vaudrait mieux renoncer tout à fait au mot rationnel que de se livrer à de pures chicanes de mots, pour savoir qui est le mieuj: fondé en droit à continuer d'en faire usage.

Les mots extériorité et intimité ou intériorité, que j'ai employés dans ma première leçon, expriment peut-être mieux l'opposition sur laquelle j'insiste, que les mots « rationnel » et « irrationnel » Tenons-nous-en à ceux-là. Je dis donc que la notion de Vu7î entraîne l'extériorité, et celle du multiple l'intimité, pour des raisons sur lesquelles je ne me suis que trop étendu et avec lesquelles, jugées convaincantes ou non, je puis supposer que vous êtes à présent bien familiarisés. Mais que veut-on dire, au fond, en disant que l'univers est un ou qu'il est multiple?

Interprété dans un sens pragmatique, le pluralisme, ou la doctrine qui admet la multiplicité dans l'univers, signifie simplement que les diverses parties de la réalité peuvent entretenir des relations extérieures. Quelle que soit la chose à laquelle vous pensez, si vasle ou si compréhensive qu'elle soit, elle est, d'après la conception pluraliste, dans

PHILOSOPHIE DE l'eXPÉRIENCB

CONCLUSIONS

un certain milieu « extérieur, » et primordial, quelles que puissent être, du reste, la qualité et rétendue de ce milieu. Les choses sont en rapport les unes avec les autres de bien des manières; mais il n'en est pas une qui les renferme toutes ou les domine toutes. Une phrase traîne toujours après elle le mot et, qui la prolonge. Il y a toujours quelque chose qui échappe. Des meilleures tentatives faites n'importe où, dans l'univers, pour atteindre la synthèse totale, il faut toujours dire : « ce n'est pas encore tout à fait celai » Ainsi, le monde du pluralisme ressemble plutôt à une république fédérale qu'à un empire ou à un royaume. Quelque énorme portion que vous en rameniez à l'unité, en la rapportant à n'importe quel centre réel de conscience ou d'action où elle se constate présente, il y a autre chose qui reste autonome, qui se constate comme absent du centre en question, et que vous n'avez pas réduit à cette

unité.

Le monisme, d'un autre côté, insiste sur ce point que, quand vous descendez jusqu'à la réalité comme telle, jusqu'à la réalité des réalités, chaque chose est présente à chacune de toutes les autres, en un seul tout, immense, qui les implique instantanément et au complet: aucune chose ne peut, en aucun setis, soit quant à son action, soit quant à sa substance, être réellement absente de n importe quelle autre; car toutes choses s'inter-

pénétrent et « se télescopent » en cet unique point qui est le grand confluent universel.

Pour le pluralisme, tout ce qu'il nous faut admettre comme composant la substance même de la réalité, c'est uniquement ce que nous trouvons nous-mêmes réalisé en fait dans la plus minime fraction de vie finie. Voici, en somme, à quoi il se réduit : rien de réel n'est absolument simple; toute parcelle de l'expérience, si petite soit-elle, est un multum in parvo par ses relations multiples. Chaque relation n'est que l'un des aspects, des caractères ou des fonctions d'une chose, ou bien Tune des actions qui lui sont propres, ou encore l'une des actions qu'elle subit de la part d'une autre chose. Enfin, une parcelle de réalité, une fois efi'ectivement engagée dans une de ces relations, n'est pas engagée, par ce fait même et simultanément, dans toutes les autres. Les relations ne sont pas toutes « solidaires » entre elles, comme disent les Français. Sans perdre son identité, une chose peut s'en adjoindre une autre ou la laisser partir, comme le soliveau dont je parlais, qui, en acceptant de nouveaux porteurs, et en laissant partir les premiers, peut effectuer n'importe quel parcours, avec une faible escorte.

Pour le monisme, au contraire, toute chose, que nous la comprenions ou non, traîne avec elle tout l'univers sans en rien laisser échapper. Notre soliveau part et arrive à son but avec tous

"'Il

CONCLUSIONS

ses porteurs, sans qu'aucun cesse de le porter. D'après le monisme, s'il était possible qu'une chose fût une seule fois détachée du reste, elle ne pourrait plus jamais lui être rattachée.

Ainsi, la différence des deux systèmes, au point de vue pragmatique, est bien netle. Que a soit à un seul moment invisible pour b, ou bien qu'il cesse d'être en contact avec lui, ou enfin qu'il se trouve lui être extérieur d'une manière ou d'une autre, — et, d'après le monisme, il en sera toujours ainsi : — a et 6 ne pourront jamais se rencontrer. Le pluralisme au contraire, admet qu'il pourra s'offrir une autre occasion où ces mômes objets agiront de concert ou seront, d'une manière quelconque, mis^en relation l'un avec l'autre. Le monisme n'admet pas qu'il .y ait, dans la réalité absolue, de ces « autres occasions ».

La différence que je m'efforce de préciser se ramène, vous le voyez, à la différence qu'il y a entre ce que j'ai tant de fois appelé la form.c chaque et la forme tout de la réalité. Le pluralisme permet aux choses d'exister individuellement ou d'avoir chacune sa forme particulière. Le monisme pense que la forme tout, ou la forme de l'unité collective, est la seule qui soit rationnelle. La forme tout n'admet pas que des relations viennent à s'établir ou à disparaître, car, dans le tout, les parties sont essentiellement et éternellement co-impliquées. L'existence sous une forme iadivi-

duelle, au contraire, rend possible pour une chose d'être reliée par des choses intermédiaires à une autre avec laquelle elle n'a pas de rapports immédiats ou essentiels. Ainsi sont toujours possibles entre les choses, de nombreux rapports qui ne sont pas nécessairement réalisés à tel moment donné. Leur réalisation dépend du passage qu'ils peuvent effectivement se frayer à ce moment-là pour remplir leur office d'intermédiaires. Le mot ou exprime bien une réalité positive. Ainsi, pendant que je parle, je puis regarder devant moi, ou regarder à droite, ou regarder à gauche; et, dans chacun de ces cas, l'espace, l'air et Téther, agissant comme intermédiaires, me permettent de voir les visages d'une partie différente de mes auditeurs: ma personne est cependant bien ici indépendante de chacun de ces trois groupes.

Si la forme individuelle est la forme de l'éternelle réalité, de même qu'elle est la forme de tout ce qui apparaît comme temporel, nous avons encore un univers cohérent, et non pas un univers qui serait, pour ainsi dire, l'incohérence incarnée, — reproche que lui adressent si souvent les partisans de l'absolu. Tout multiple qu'il est, notre multivers fait encore un univers ; chacune de ses parties, en effet, a beau n'être pas en rapport actuel €t immédiat avec les autres, elle a néanmoins quelque rapport possible ou indirect avec toutes, même les plus éloignées, grâce à ce fait que cha-

PHH.OSOPniE DE L EXPERIENCE

cune est comme suspendue à ses voisines les plus proches dans un enlremêlement inextricable.

Il est vrai que le mode d'union est, ici, très différent de Vunité parfaite [all-einheit), qui est le type adopté par le monisme. Ce n'est pas une co-implication universelle ou une intégration de toutes choses, amalgamées pêle-mêle [durcheinander). C'est ce que j'appelle le type de l'existence conçue à la manière d'un écheveau qui se dévide, le type de la continuité, de la contiguïté ou de l'enchaînement ininterrompu. Si vous avez une préférence pour les mots grecs, vous pouvez l'appeler le type « synectique ».

En tout cas, vous le voyez, nous avons là un type d'unité parfaitement concevable à opposer au type que nous offre le monisme, c'est-à-dire à l'unité produite par une intégration complète et simultanée de toutes les parties de l'univers. Comme vous le voyez également, le sort de cette conception est lié à celui de Tautre idée dont je me suis tellement évertué à plaider la cause : l'idée de la synthèse produite par Tinterpénétration des plus minimes parties adjacentes de l'expérience; l'idée d'un confluent où chacun des moments fugitifs de l'expérience concrète, vécue et senti., fusionne avec ses plus proches voisins.

Une fois reconnu ce fait que, dans l'expérience concrète, la coalescence se fait de proche en proche, nous sommes amenés à reconnaître cet

CONCLUSIONS

Sio-

autre fait que les coupes nettement tranchées que nous y pratiquons sont des produits artificiels de notre faculté conceptuelle. Par là, l'empirisme que j'appelle radical se distingue d'un autre empirisme qui est la bête noire des philosophes et que Ton attaque au nom de la tradition rationaliste : de cet empirisme qu'on accuse, à tort ou à raison, de hacher l'expérience, de la réduire à des sensations, à des atomes incapables de former un tout, tant qu'un principe purement intellectuel, venu d'en haut, ne s'est pas abattu sur ces atomes pour les parquer au moyen des catégories et des liaisons qu'il apporte!

Voilà donc, clairement présenté, autant qu'il m'est possible de le faire en ce moment, tout le problème, avec tout le mystère de la différence qu'il y a entre le pluralisme et le monisme. Réduite à sa plus simple expression, la chose tiendrait dans une coquille de noix: la multiplicité dans l'unité, caractère incontestable du monde que nous habitons, est-elle la propriété exclusive de la totalité absolue des choses? S'ensuivra-t-il qu'on doive postuler cette énorme unité du tout, prise indivisément, comme Vantécédent de n'importe quelle multiplicité; ou, en d'autres termes, qu'il faille partir, comme le rationalisme, de , Tunivers-bloc, intégral, parfait, ainsi conçu en 'toute rigueur? Ou bien les éléments finis peuvent-ils avoir leurs propres formes originelles

316 PHILOSOPIIIK DE l'expérience

composant une pluralité dans l'unité? et, là où ieur unité n'est pas immédiate, peuvent-ils se continuer l'un dans l'autre par des termes intermédiaires, - chacun de ceux-ci ne faisant qu'un avec ses proches voisins, sans que l'unité totale soit cependant jamais complète?

Le dilemme est donc nettement posé. En outre, il me semble que. ses deux cornes comportent des conséquences morales pragmatiquement différentes : — du moins peu(-il en être ainsi pour certains individus. Mais si vous trouvez que le pluralisme, s'emparant de l'une des deux cornes du dilemme, est essenliellemenl irrationnel, en contradiction avec lui-même, absurde, en un mot, je n'ai plus rien à dire pour le défendre. J'ai fait mon possible dans mes premières leçons pour retirer loule portée aux réductions à l'absurde que lu» oppose l'inleliectualisme : à vous de conclure. Quoi que je puisse dire encore, il n'est pas douteux que chacun de vous acceptera le pluralisme ou le rejettera, selon que sa manière propre de comprendre le rationnel le porte dans un sens ou dans l'autre. La seule chose sur laquelle je tienne à insister de toutes mes forces, c'est que le pluralisme est une hypothèse en parfaite corrélation avec le monisme : on peut, en dernier res sort juger que notre univers est un univers-bloc ; tnais Ton peut également le concevoir comme un univers qui ne fait que se dévider indéfiniment.

CONCLUSIONS

au lieu de s'enrouler sur soi-même et de former un système clos. 11 se peut, après tout, que la réalité existe distributivement : c'est précisément Taspect qu'elle semble bien avoir pour nos sens. Et cette seconde possibilité est le point sur lequel j'ai à cœur d'insister.

Entre des alternatives de ce genre, chacun se décide, d'ordihaire, d'après sa vision générale du probable. Et ce que j'ai autrefois écrit sur la volonté de croire^, on pourrait l'appliquer ici. Dans certaines de mes conférences de Harvard, j'ai parlé de ce que j'appelle les « degrés de la foi »: j'ai montré qu'il y a là quelque chose qui diffère entièrement des sorites d'un traité de logique, quoique les formes en paraissent analogues. Je vais vous décrire le processus mental auquel je donne ce nom; et je pense que votre expérience personnelle vous le fera immédiatement reconnaître en vous-mêmes.

Une conception de l'univers surgit en vous d'une manière quelconque, — peu importe comment. Vous vous demandez: est-elle vraie ou non?

Elle pourrait être vraie quelque part, dites-vous, car elle n'implique aucune contradiction.

Elle peut être vraie, continuez-vous, ici même et dès maintenant.

Elle a ce qu'il faut pour être vraie; il serait

i. Voir notamment Prînciples of Psychology, II, p. 320.

. „ d.^ M'i.ta^u^iM'

bon quelle fût xTàie] elle devrait être vraie : tel est ensuite votre sentiment.

Il faut qu'elle soit vraie, — bientôt murmure en vous quelque chose de persuasil.

Elle doit être tenue pour vraie^ décidez-vous.

Donc, résultat final: cette conception sera, pour vous, comme si elle était vraie.

Et cette façon de procéder poui'ra être, dans certains cas particuliers, un meyen d'aboutir, en fin de compte, à la certitude.

Dans ce processus, pas une seule démarche qui ait une valeur logique; et pourtant, monisles ou pluralistes, tous procèdent ainsi à l'égard de la vision qui obtient leur ferme assentiment. On voit ici la vie dépassant la logique ; on voit ici la raison théorique travaillant à trouver des arguments pour la raison pratique et justifiant la conclusion déjà rencontrée. C'est exactement de cette manière, encore une fois, que quelques-uns d'entre nous s attachent à Tidée d'un univers multiple et imparfait, de même que d'autres s'attachent à l'idée d'un univers intemporel, éternel, parfait.

D'autre part, tout en représentant comme imparfait l'univers multiple, décidément adopté par eux à titre d'hypothèse plus probable que toute autre, les philosophes pluralistes le représentent comme corrigeant sa propre imperfection, — et cela grâce à nous, grâce à notre action qui vient remédier en partie à ce qu'il a de discontinu.

CONCLUSIONS

« Nous nous servons de ce que nous sommes et de ce que nous possédons, pour connaître; et de ce que nous connaissons, pour devenir et posséder encore davantage w^ Ainsi la philosophie et la réalité, la théorie et l'action travaillent bien dans le même cercle indéfiniment.

Me voici parvenu au terme de ces leçons. Elles ne sont pas ce que j'aurais voulu; et si votre mémoire s'y reporte, elles doivent vous paraître décousues et insuffisamment concluantes.

Mon seul espoir est qu'elles aient pu avoir pour vous quelque chose de suggestif; et si quelque chose de tel s'y est effectivement trouvé à l'égard d'une certaine question de méthode, je consens presque à ce qu'elles ne vous aient rien inspiré sur aucune autre. Le point dont il s'agit c'est qu il est grand temps d'élargir les bases de la discussion^ et de les rendre plus concrètes, dans les problèmes de ce genre. Voilà pourquoi j*ai fait appel à Fechner et à Bergson, à la psychologie descriptive, à l'expérience religieuse, — allant même jusqu'à vous dire un mot des recherches psychiques et autres monstruosités du désert philosophique. L'intellectualisme de Platon et d'Aristote, qui est à la base de vos études philosophiques, me paraît avoir imprimé au transcendantalisme un caractère purement rationnel, et l'avoir confiné trop exclusive-

\ Blondel. Annales de Philosophie chrétienne, 7 Juin 1906, p. 241.

ment, me semble-t-il, dans des considérations lo-iques d'une fâcheuse maigreur. Abstraites a ce po'int, elles s'appliqueraient d'ailleurs tout aussi bien à des univers d'une constitution empirique tout à fait différente des nôtres, pourvu qu'ils fussent concevables. Procéder de cette façon, c^est procéder comme si les particularités positives de runivers réel pouvaient n'avoir absolument rien à faire avec le contenu de la vérité. Or, il ne saurait en être ainsi; et la philosophie de l'avenir devra au contraire suivre l'exemple de la science pour tenir compte de ces particularités avec une application croissante.

Si parmi mes plus jeunes auditeurs, il en est

qui/ prenant à cœur mon appel, sachent aller

encore plus loin dans le concra sur la voie si

séduisante que Fechner et Bergson nous ont

ouverte; si, du détail de la vie, quelques-uns

réussissent à tirer des conclusions philosophiques,

de quelque nature qu'elles soient, monistes ou

pluralistes, - alors je dirai, comme je le dis

maintenant dans toute l'allégresse de mon cœur:

Sonnez, sonnez la fin de mes rimes moroses;

Mais sonnez l'arrivée d'un plus grand ménestrel!»

i. TEiNNYsoN, In memoriam^ cvi.

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