Exploratio philosophica, Partie I, 1865, xxxviii
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l'égard de celle de Kant; vous devez réfuter les vues de votre rival en les identifiant avec celles de Protagoras. Ainsi sont détruites toute la spontanéité de la pensée et toute la fraîcheur des conceptions. Tout ce que vous touchez est comme une marchandise défraîchie. L'excès de technicité, et la sécheresse qui en résulte chez les jeunes étudiants des universités américaines, sont effrayants. Cette technicité, cette sécheresse tiennent à ce qu'ils suivent de trop près les modèles et les méthodes de l'Allemagne. Puissent-ils revenir, et puisse-t-on, dans d'autres pays aussi, revenir à une tradition plus largement humaine! Les étudiants américains, pour leur part, ont à se remettre en contact direct avec la philosophie par un pénible effort personnel. Quelques-uns d'entre eux l'ont fait. D'autres, parmi les plus jeunes, ne le feront jamais, je le crains, tellement sont déjà fortes chez eux les routines professionnelles de leur boutique.
Dans les choses de la philosophie, comme dans certaines autres, on est fatalement exposé à ne savoir plus respirer ce qui, dans la nature humaine, est comme le grand air, et à ne plus penser qu'au moyen des formules traditionnelles qui sentent l'école ou la boutique. En Allemagne, les formules sont tellement devenues chose professionnelle, que tout homme qui a obtenu une chaire et composé un livre, si bircornu, si extravagant
que soit ce livre, a légalement le droit de figurer désormais dans Thistoire de la question comme une mouche fossilisée dans l'ambre. Tous ceux qui Tiennent après lui ont le devoir de le citer et de mesurer leurs opinions sur la sienne. Telles sont pour les Allemands les règles du « sport » professoral : s'ils pensent et s'ils écrivent, c'est exclusivement l'un d'après l'autre, l'un pour l'autre et l'un contre l'autre.
En supprimant ainsi le plein air, on fait que toute vraie perspective s'évanouit: aux outrances, aux bizarreries, on attache le même prix qu'aux idées sensées; et, si par hasard un homme écrit sous une forme populaire, en ne s'occupant que des résultats positifs, en faisant converger toute sa pensée directement sur le sujet, son ouvrage passe pour un fatras superficiel [oberflàchliches Zeûg)\ on le juge dépourvu de toute méthode scientifique [ganz unwissenschaftlich).
Le professeur Paulsen a récemment écrit quelques lignes bien senties sur cette exagération de l'esprit professionnel dont le règne, établi en Allemagne, a fait perdre leur crédit à ses propres écrits, qui ont le tort d'être a littéraires ». La philosophie, remarque-t-il, a depuis longtemps acquis chez les Allemands la réputation d'une science ésotérique et occulte. La peur d'être facilement compris est chez eux une peur toute naturelle. Pour eux la simplicité dans l'exposé est
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synonyme de vide, d'esprit superficiel et de manque de profondeur. Paulsen rappelle cet aveu d'un vieux professeur qui lui disait une fois : « Oui, nous autres philosophes, quand nous le voulons, nous pouvons marcher d'un tel pas qu'en deux phrases nous savons nous transporter là où personne ne saurait nous suivre ». Ce professeur se faisait gloire de parler ainsi, alors qu'il aurait dû en rougir : si importante que soit la technique, en effet, les résultats le sont davantage.
Enseigner la philosophie de telle façon que les élèves s'intéressent à la technique plus qu'aux résultats est certainement une aberration. C'est là tout simplement une mauvaise méthode, dans une étude d'un intérêt humain aussi universel. D'ailleurs, technique pour technique, est-ce que, après tout, la technique de David Hume offre un modèle si difficile à suivre? En est-il de plus admirable? L'esprit anglais, grâce à Dieu, et l'esprit français, par leur aversion pour la critique brutale comme pour le barbarisme, se tiennent plus près des probabilités naturelles de la vérité. Leurs littératures montrent beaucoup moins de faussetés et de monstruosités manifestes que la littérature allemande.
Considérez la littérature allemande sur l'esthétique : n'est-il pas absurde qu'un personnage aussi peu esthétique qu'Emmanuel Kant y soit installé au centre, et sur un trône?
If/