LIVRE VII. — CHAPITRE IV. 33T
peut donner aucun fruit vivant, sans fécondation du mâle ; donc le principe de la chaleur peut être intimement lié à celui de la vie qui en a besoin, mais c'est dans Tunion de deux êtres vivants que doit se trouver la cause qui met en mouvement celte force organique, pour donner une forme vivante au chaos de matière. C'est ainsi que nous, de même que tous les êtres vivants, sommes formés : chacun suivant son organisation particulière, mais tous d'après la loi non méconnaissable d'une analogie qui règne dans tout ce qui vit sur la terre.
Enfin, si Ton considère que cette force vivante n'abandonne pas la créature une fois formée mais continue à se manifester effectivement en elle, son rôle créateur a cessé, mais elle conserve, elle vivifie, elle entretient. Aussitôt que la créature est venue au monde elle suit la direction qui lui est propre, et chaque partie remplit ses fonctions; la bouche s'ouvre (car cette action était le premier acte qu'il lui fallait accomplir), les poumons aspirent l'air; la voix se fait entendre, l'estomac digère, les lèvres sucent ; l'être grandit , vit, les parties intérieures et extérieures servent au développement les unes des autres. Par une action et une affectation communes elles s'incorporent la nourriture, la transforment, la rejettent, l'aident les unes les autres dans la douleur et la maladie de mille façons diverses et encore inexpliquées. Celui qui verrait ces phénomènes pour la première fois ne pourrait manquer de conclure que la force vitale primitive et génératrice qui agit dans chaque être et dans chacune de ses parties, continue à exister dans ce même être. Sa présence se manifeste par des signes très divers, mais c'est par elle seulement que se forma un ensemble vivant qui se conserve, se développe et agit.
Cette force vitale nous l'avons tous en nous. Dans l'état de santé et de maladie elle opère en nous, réunit les choses semblables, élimine les corps étrangers, repousse les substances
358 PHILOSi^HlE DE L'nSTOIftfi.
ennemies, elle s'affaiblit enfin dans la vieillesse et subsiste encore dans quelques parties après la mort. Ce n'est pas la faculté intelligente de notre âme; car Tintelligence ne s'est pro* bablement pas elle-même attachée au corps qu'elle ne connaît pas et qu'elle emploie seulement comme un organe imparfisiit et étranger de ses pensées. Cependant elle est unie à ce prin^ cipe de vie, comme toutes les forces de la nature ont une liai^ son ; car la pensée elle-même dépend de l'organisation et de la santé du corps et tous les désirs, tous les mouvements de notre cœur sont inséparables de la chaleur animale. — Ce sont là des faits de la nature contre lesquels ne tient aucune hypothèse, aucun système scolastique; la reconnaissance de ces faits est la plus antique philosophie de l'univers comme ce sera probablement la dernière (1). Autant il est certain que je pense, et cela sans connaître ma faculté pensante, autant il l'est également que je vis, quoique je ne connaisse pas le principe de ma force vitale. — Cette force est innée, organique, originaire; c'est le principe des forces de ma nature, le génie caché de mon existence. La cause unique pour laquelle l'homme est l'être le plus parfait de la création, c'est que les forc^ organiques les plus fines que nous connaissions agissent en lui dans l'enveloppe la plus fine qu'on puisse voir. C'est la plante vivante la plus parfaite, un génie incamé sûus une enveloppe humaine.
Si nos prémisses jusqu'à ce moment sont vraies, et elles s'appuient sur une base inébranlable, il faut conclure qu'aucune dégénérescence n'est possible si ce n'est par ie fait de ces forces organiques. Quelle que soit l'infinencô du clifiàat, tout
(1) Hippocrate, Âristote, GaUea, Harvey, BeyU, Stabl, Crlidson, GàUbius, Albin et tant d'autres qui ont étudié l'histoire naturelle de rhumanité» ont tous reconnu cette force vitale sous des noms ditférenis ou en la confondant âveo d'autres forées qui eûapprochetit.
LITRE YII. — CHAPITRE lY. 3»
liomme, tout animal, tout végétal a son climat propre, car ebaque être reçoit les influences extérieures à sa manière et se les approprie organiquement. Jusque dans sa plus petite fibre Tbomme est affecté autrement que ne l'est une pierre ou une bulle d'eau. Examinons quelques degrés et quelques nuances de cet abâtardissement.
Le premier degré de l'abaissement de l'espèce humaine se montre dans les parties extérieures; non pas que celles-ci agissent ou souffrent par elles-mêmes, mais parce que la force qui réside en nous opère de l'inlérieur au dehors. Par le mécanisme le plus admirable, elle tend à chasser du corps ce qui lui est nuisible ou étranger; les premières modifications de l'organisme doivent apparaître aux limites de son empire, et c'est ainsi que les variétés les plus importantes dans l'espèce humaine n'atteignent que la peau et les cheveux. La nature protégea son œuvre vivante et intérieure et relégua la matière pesante aussi loin que possible.
L'influence extérieure prend-elle plus d'empire, ses effets se font surtout sentir sur les organes sur lesquels la force vitale agit le plus, ceux de la conservatioil et de la reproduction. Le nègre naît blanc, les parties qui se colorent les premières sont un signe certain que le principe de ce changement (1), développé seulement par l'air extérieur, a une cause organique. Enfin l'époque de la puberté nous montre, en même temps qu'elle est une source féconde d'observations médicales, quel empire les forces conservatrices et reproductrices exercent dans le corps humain. C'est par elles que les membres les plus éloignés sont reliés, et ce sont aussi ces membres qui sont affectés en commun par la décroissance de ces forces. Outre la peau et les parties sexuelles, ce sont précisément les oreilles,
(1) Voir le Uvre VI.
PHILOSOraiB Dl L*HI8T0I1UI, T. I. flJI
3<0 PJIILOSOPHIB DE L'aiSTOIRB.
le nez, le cou, la voix, les lèvres, la tête et d*autres parties qui subissent les plus grands changements.
Entin, comme la force vitale relie toutes les parties pour en faire un ensemble , et que l'organisme est un cercle plusieurs fois roulé sur lui-même qui n'a de an ni de commencement nulle part, on doit comprendre que la modification le plus fcarte ne peut se faire sentir qu'en dernier lieu dans les parties solides qui, en proportion des forces affectées, changent complètement depuis le sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds. lia nature subit difficilement cette transformation ; aussi daas les avortements, où la nature est violemment troublée daas son œuvre, elle a d'étonnantes ressources pour rétablir l'ordre, comme un général après une défaite déploie tous ses talents dans la retraite. Les diverses conformations des peuples prouvent aussi que cette modification était la plus difficile pour l'organisme humain; car la combinaison multiple et la flexibilité de notre machine, et les innombrables influences extérieures agissant sur elle, rendaient précisément le changement possible. Mais encore cette transformation s'opère par des forces tendant au dehors. Pendant des siècles, certains peuples ont changé la forme de leurs têtes, perforé leurs nez, emprisonné leurs pieds, allongé leurs oreilles; la nature resta fidète à sa voie ; et si pendant un certain temps elle devait obéir, si elle devait envoyer ses forces là où elle ne voulait pas, aussitôt qu'elle le pouvait, elle reprenait sa liberté et accomplissait son type plus parfeit. Il en était tout autrement dès' que la difformité était organique et agisisaU sur les voies mêmes de la nature ; les difformités se transmettaient alors de père en fils, même celles qui n'alfeotent qu'un seul membre. Que l'on ne 4ise pas que c'e$t au soleil ou à la main de Thomme que le nègre doit son nez plat. La conformation de cette partie correspond à celle du crâne, du menton, du cou, du doa>; et c'est
LimS VII. — CHAPITRE !▼. S4I
répine dorsale à laquelle viennent se rattacher la poitrine et tous les membres, qui soutient toute la charpente ; Tanatomie comparée prouve, du reste (1), que tout l'organisme a été affecté et que pas une partie ne pouvait se modifier sans un changement semblable dans toutes les autres. G*est pourquoi la conformation du nègre se transmet régulièrement et ne peut être modifiée que d'une manière organique. Placez le More en Europe, il demeure ce qu'il était; mais unissez-le à une blanche, et en une génération se fera le changement que pendant des siècles le climat seul n'aurait pas opéré. Il en est ainsi de la conformation de tous les peuples; la contrée ne la modifie que peu ; par le croisement avec des races étrangères^ disparaissent au bout de peu de générations tous les traits mongols, chinois et américains.
S'il plait au lecteur de poursuivre le cours de ces observations, nous ferons encore quelques pas dans cette voie.
1. Tout observateur scrupuleux doit avoir remarqué que dans l'infinie variété de l'espèce humaine , non seulement certaines formes et certaines configurations se retrouvent toujours, mais encore que les mêmes choses se retrouvent toujours ensemble. Pour les artistes c'est là un axiome et, dans les statues des anciens, on voit qu'ils plaçaient cette proportion ou symétrie^ comme ils l'appelaient, non pas seulement dans les dimensions des membres, mais aussi dans l'harmonieux enchaînement des diverses parties au tout. Les caractères de leurs dieux, de leurs déesses^ de leurs jeunes gens, de leurs héros, étaient si bien imprimés à l'ensemble de l'œuvre qu'on peut presque les reconnaître à un seul membre, et qu'il est impossible d'attribuer à un corps pour lequel il n'a pas été fait, un bras, une poitrfne.
(1) Sœmmering, SUr ta àifftrenet physique qui existe entre le Nègre et J^Européen, Mayence, 1784.
une épaule. Le génie d*un être vivant et original respire dans chacune de ses statures et les remplit comme son enveloppe et se trouve toujours semblable à lui-même dans toutes les positions et dans tous les mouvements. Parmi les modernes, le Polyclète de notre patrie, Albert Durer (l) a soigneusement recherché les diverses proportions du corps humain; tout œil peut se convaincre que la conformation de toutes les parties varie suivant leurs proportions. Eh bien, si nous mettons en rapport Texactitude de Durer et le sentiment artistique des anciens et si nous étudions les principales différences de la stature humaine dans des modèles bien proportionnés, je pense que la physiognomonie rentrerait dans son ancien et naturel chemin , conforme à son nom, d'après lequel elle n*a rien de commun avec la science des mœurs ni des arts, mais est la démonstratrice de la nature vivante de l'homme, et l'interprète de son génie devenu visible. Mais comme dans ces limites elle doit rester toujours fidèle à l'analogie de l'ensemble qui se révèle particulièrement dans la face, elle doit avoir pour sœur la pathologie, et pour aides et compléments la physiologie et la séméiotique; car la stature humaine n'est que l'enveloppe de l'activité intérieure, un tout complet, oji chaque lettre appartient au mot, mais où le mot entier présente seul un sens. Ainsi dans la vie ordinaire nous employons la physiognomonie : le médecin exercé découvre à quelles maladies l'homme peut être sujet, eu égard à sa conformation, et l'œil physionomiste même des enfants découvre la nature particulière (?û(tiç) de l'homme,. rien qu'à son apparence, c'est à dire à la forme dans laquelle se manifeste son génie intérieur.
Poursuivons. Ces formes, ces harmonies des diverses par-
(1) Albert Durer, Sur les proportions humaines, en 4 livres. Nurenberg,