‹ Philosophie de l'histoire de l'humanité (volume 2)Chapitre 127 sur 132 · INDIVIDUELLE ET DU CLIMAT · texte numérisé non relu

INDIVIDUELLE ET DU CLIMAT

Si je ne me trompe, tout ce que j'ai dit jusqu'à présent peut servir à tracer la limite extrême où doit s'arrêter toute lutte. Personne, par exemple, ne prétendra que sous un climat étranger la rose se transformera en lilas, et le chien en loup, car la nature a tracé des limites précises à chacune de ses espèces, et laisse périr une créature plutôt que de lui permettre de changer et de corrompre son type originel. Mais que la rose puisse perdre de son éclat, que le chien puisse emprunter quelque chose du loup, c'est la vérité, et ici encore la modification ne s'opère que par une violence rapide ou lente, exercée sur les forces organiques qui travaillent dans des sens opposés. Les deux forces ennemies ont une grande influence ; mais chacune l'exerce à sa façon. Le climat est un chaos de causes qui, très différentes les unes des autres, n'opèrent que doucement et diversement, jusqu'à ce qu'elles aient pénétré dans l'individu et modifié sa nature même. La force vitale résiste longtemps, fortement, avec uniformité, conservant son caractère

UVRE Vil. — CHAPITRE V. 547

originel ; mais comme elle n'est pas entièrement indépendante des influences extérieures, elle doit bien finir par s'y conformer.

Au lieu donc d'une plus .longue discussion générale, je préférerais une observation plus spéciale à laquelle l'histoire et la géographie offrent d'abondantes moissons. Par exemple, nous savons quand les colonies portugaises sont parties pour l'Afrique, les colonies espagnoles, hollandaises, anglaises et allemandes pour les Indes Orientales et l'Amérique ; nous savons de quel effet a été pour les unes l'adoption des mœurs et des usages des indigènes, pour d'autres la conservation des usages nationaux de l'Europe. Après avoir fait ces remarques on pourrait remonter plus haut : par exemple, aux migrations des Malais dans leurs lies, des Arabes en Afrique et aux Indes, des Turcs dans les pays conquis par eux, des Mogols , des Tatares et enfin de cet essaim de nations dont le flot envahissant couvrit l'Europe. Qu'on n'oublie jamais d'où un peuple est parti, quelles coutumes il a apportées avec lui, dans quel pays il a abordé, à quels peuples il s'est allié, quelles révolutions il a traversées dans sa nouvelle patrie. — Si l'on poursuivait ces calculs pendant plusieurs siècles, on pourrait en tirer aussi quelques conclusions pour ces antiques migrations de peuples que nous ne connaissons que par les dires d'anciens écrivains ou par l'accord de la mythologie et de la langue ; car dans l'origine, toutes ou presque toutes les nations de la terre ont tôt ou tard émigré; — et ainsi, nous obtiendrons, avec quelques cartes pour rendre la chose sensible, une histoire physique-géographique des origines et des variations de notre espèce, suivant les climats et les temps, étude qui à chaque pas nous donnerait les résultats les plus importants.

Sans prétendre à l'esprit d'observation qu'il faudrait pour une telle œuvre, je prends quelques exemples dans l'histoire

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moderne, exemples dont Tobservation est due à nos devanciers.

1. Les migrations trop rapides et dans un hémisphère et un climat opposés, n*ont jamais été favorables aux peuples. Ce n'est pas en vain que la nature a tracé des frontières entre les peuples. L'histoire des conquêtes aussi bien que des établissements commerciaux, et surtout des missions, serait un tableau triste et en partie risible, si on allait le chercher avec impartialité dans les relations des émigrants. C'est avec horreur qu'on apprendra à quel degré de honteuse débauche et d'orgueil insensé sont descendues quelques nations européennes, comment le corps et l'âme se sont corrompus chez elles, comment elles ont perdu toute force pour jouir et pour s'attendrir. Ce ne sont plus que des larves humaines engraissées auxquelles échappe tout plaisir actif et noble, et dans les veines desquelles circule déjà la mort, leur digne récompense. Qu'on ajoute à cela tous les malheureux dont les cadavres furent enfouis par monceaux dans la terre des deux Indes, qu'on lise l'histoire des maladies de ces contrées, dans les ouvrages des médecins anglais , français, hollandais, qu'on jette ensuite les yeux sur les pieux missionnaires qui trop souvent ne voulurent pas quitter le costume de leur ordre et leur manière de vivre, que de résultats féconds et instructifs pour l'histoire de l'humanité !

2. L'activité européenne des colonies les plus industrieuses n'est pas toujours assez forte pour combattre l'influence du climat. Dans l'Amérique du Nord, remarque Kalm (1)» les Européens arrivent plus tôt à la maturité, mais ils sont plus vite vieux et victimes de la mort. Il n'est pas rare, dit-'il, de voir des enfants , qui font aux question^ posées des réponses

{i) Recueil de t>oyages, GœUingoei vol. X, XI et passîm.

UYRE va. — CHAPITRE V. Mt

d'une admirable précision, mais aussi leur vie est plus limitée que celle de TEuropéen. Il est rare qu'un Européen né en Amérique atteigne 80 k 90 ans, tandis que les habitants primitifs atteignaient souvent un âge très avancé ; les individus nés en Europe vivent aussi beaucoup plus longtemps que ceux qui naissent en Amérique de parents européens. Les femmes cessent plus tôt d'enfanter, quelques-unes déjà dans leur trentième année ; on remarque dans toutes les colonies européennes que ceux qui sont nés là-bas et ceux qui sont nés en Europe perdent leurs dents de bonne heure ou au moins avant le temps, tandis que les Américains conservent les leurs, blanches et intactes, jusqu'à la dernière vieillesse. C'est à tort qu'on attribue cela au climat malsain de l'Amérique; ce n'est que pour les étrangers qu'elle s'est montrée marâtre, pour les étrangers, dit Kalm, qui vivent dans son sein avec d'autres constitutions et d'autres usages.

3. Que l'on ne pense pas que l'industrie de l'homme puisse au gré de son impatience et de son caprice changer une contrée étrangère en une Europe, en abattant les bois, en cultivant la terre; car toute la création vivante est liée ensemble, et cet ensemble ne veut que des modifications lentes et prudentes. Kalm assure, d'après le témoignage d'anciens Suédo-Américains, que, par le rapide déboisement et par la mise en culture» non seulement les oiseaux qui se comptaient par milliers dans les bois et voltigeaient à la surface des eaux, et les poissons qui remplissaient les lacs, les ruisseaux et les fleuves , devinrent extrêmement rares, que la pluie fut moins fréquente, que l'herbe haute, touffue et humide cessa de recouvrir le sol, mais encore que ce déboisement eut son influence sur la durée de l'existe&ce, sur la santé et les saisons : « LfCS Américains, dit-il, qui lors de l'arrivée des Européens atteignaient cent et des années ne vivent plus la moitié de ce que vivaient leurs pères ;

il ne faut pas attribuer cela aux ravages du genièvre et au changement de mœurs; mais bien plus à la privation de plantes odorantes et fortes dont la senteur embaumait tous les matins l'air, comme en un jardin. L'hiver alors était plus précoce, plus froid, plus sain, plus constant ; à présent le printemps vient plus tard, et comme les autres il est variable et ne revient pas périodiquement aux mêmes époques. » Voilà ce que dit Kalm^ et quoique l'observation soit purement locale, on peut cependant en conclure que, même dans l'œuvre qui doit le plus plaire à la nature, la mise en culture d'une terre, elte n'aime pas les changements brusques et rapides. La faiblesse des soidisants Américains civilisés du Mexique, du Pérou, du Paraguay, du Brésil, ne proviendrait-elle pas en partie de ce qu'on a changé leur pays et leur manière de vivre sans pouvoir ou sans vouloir leur donner celle des Européens? Toutes les nations qui vivent dans lés bois, à la mode de leurs pères, sont fortes et courageuses, elles atteignent un grand âge et verdissent comme leurs arbres. Dans les pays cultivés, arrachés à la fraîcheur de l'ombre, elles s'évanouissent lentement : âme et courage sont demeurés au fond des forêts. Qu'on lise, par exemple, la touchante histoire de cette nouvelle famille isolée et florissante que Dobritzhofer (1) tira de la solitude : la mère et la fille succombèrent bientôt, appelant dans leurs rêves Tune son fils, l'autre son frère resté seul sur la terre natale, elles s'endormirent sans souffrance et sans maladie, pour ne plus se réveiller. C'est ainsi seulement qu'on peut comprendre comment des nations d'abord vaillantes et infatigables sont tombées dans cette paresse et cette lâcheté que les jésuites et les voyageurs ont constatées au Paraguay et au Pérou : une mollesse qui fait mal au lecteur. — Par la suite des siècles, la violence faite à la nature dans quel-

(1) Dobritzhofer, Histoire des AbiponSy vol. 1, p. 114.

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