LIVRE I. — CHAPITRE IV
monde physique gravité, dans le monde spirituel lenteur. De même que tout corps tend vers le centre, que nul ne peut aban-^ donner la terre, et qu'il ne dépend pas même de notre volonté d'y vivre et d'y mourir ou non , ainsi, dès l'enfance, la nature unit notre esprit par de solides liens à sa propriété, c'est à dire à sa terre natale (car n'est-ce pas notre seule propriété véritable?). Cbacun aime son pays, ses mœurs, sa langue, sa femme, ses enfants, non qu'ils soient les meilleurs du monde, mais parce qu'ils sont complètement siens et qu'en eux c'est luimême et son œuvre qu'il aime. Aussi s'habitue-t-il k la plus mauvaise nourriture, au genre de vie le plus pénible, aux coutumes les plus rudes des plus rudes climats et réussit-il encore à y trouver jouissance et tranquillité. Les oiseaux émigrants même nichent où ils sont nés, et la patrie la plus désagréable, la plus inculte a souvent les charmes les plus séduisants pour la race d'hommes qui s'y est accoutumée.
Si donc nous demandons : où est la patrie de l'homme? Où est le centre de la terre ? Partout on pourra nous faire la même réponse : ici, où tu es ! que ce soit près des glaces du pôle on sous le soleil brûlant de l'équateur. Partout où l'homme peut vivre vivent des hommes, et il peut vivre presque partout. Gomme notre mère à tous ne pouvait et ne devait pas produire sur notre terre une éternelle uniformité, elle ne pouvait que créer la plus complète variété et constituer l'homme de façon qu'il pût s'y accommoder. Plus loin nous trouverons une belle échelle d'après laquelle la capacité de supporter les états divers et de s'y conformer, croît en raison du degré de perfection de l'organisation de la créature. Parmi tous ces êtres variables, susceptibles de s'accommoder aux divers milieux, l'homme en est le plus susceptible ; la terre entière est faite pour lui, et lui pour la terre entière.
Si nous voulons en conséquence étudier au point de vue
philosophique l'histoire de l'espèce humaine, écartons autant que possible toutes ces manières étroites de penser tirées de la constitution de telle ou telle contrée de la terre et qui sont toutes puisées à la même école. Considérons comme le but de la nature non ce qu'est l'homme parmi nous ou ce qu'il devrait être selon l'idée de quelques rêveurs, mais ce qu'il est partout, dans l'univers en général, dans chaque contrée en particulier, c'est à dire ce qu'il peut devenir, dans la main de la nature, par l'infinie variété des circonstances. Nous ne chercherons à lui découvrir ni constitution ni contrée favorite ; en quelque lieu qu'il soit, il est le maître et le serviteur de la nature, son enfant chéri et en même temps peut-être son esclave le plus durement assujetti. Les avantages et les désavantages, les maladies et les maux, aussi bien que toutes les espèces de Jouissances, de richesse et de prospérité l'attendent partout, et il devient ce que le font les circonstances et les modifications d'état qu'elles amènent.
Par un moyen facile, bien qu'encore inexplicable pour nous, la nature, après avoir établi la diversité dans la création terrestre, lui a donné sa stabilité et ses limites : ce moyen est ïobliquité de Vaxe de notre terre à Véquateur du soleil. Il ne réside pas dans les lois de la rotation : Jupiter en est privé ; il a son axe perpendiculaire à son orbite. Mars ne l'a guère; Vénus forme un angle extrêmement aigu, et Mars, avec son anneau et ses lunes reste parallèle au soleil. Quelle variété infinie de saisons et d'influences solaires doivent en résulter dans notre système planétaire! Ici, de nouveau, notre terre enfant privilégié, occupe une place moyenne parmi ses compagnes ; l'angle, suivant lequel elle est inclinée, n'atteint pas même .24 degrés. En fut-il toujours ainsi, c'est une question que nous ne pouvons encore discuter; bornons-nous à constater le fait. Cet angle prodigieux, ou du moins inexplicable pour nous, lui
UVRB I. — CHAPITRE IV. 41
est devenu propre et n'a pas changé depuis des milliers d'années ; il semble donc nécessaire à la constitution actuelle de la terre et de l'espèce humaine qui l'occupe. Cest en effet de cet angle, de cette obliquité de l'écliptique que résultent les changements des zones qui rendent toute la terre habitable du pôle à l'équateur et de l'équateur au pôle. Sans cette inclinaison régulière de la terre, des contrées entières seraient restées plongées dans les ténèbres, ensevelies sous des glaces éternelles, au lieu de jouir des rayons du soleil et de devenir propres à l'organisation. Et puisque la longue histoire de l'humanité nous enseigne que la différence des zones a eu beaucoup d'influence sur les progrès et les travaux de l'esprit humain, et qu'en effet nous constatons que jamais les effets produits par la zone torride ou la zone glacée ne sont identiques à ceux qui se manifestent dans les zones tempérées, ne devons-nous pas admirer la délicate prévoyance avec laquelle le Tout-Puissant a tracé de son doigt les limites du domaine des révolutions qui établissent la variété dans la création. Que l'inclinaison de l'écliptique reçût une direction légèrement différente, et la terre était transformée.
Ainsi la variété bien ordonnée a été là encore le principe de l'art plastique du créateur du monde. Il ne lui suffisait pas de donner à la terre la lumière et l'obscurité, de partager la vie humaine en jours et en nuits, l'année de notre race dut aussi changer, et quelques jours furent accordés à l'automne et à l'hiver. Sur ces divisions furent réglées la longueur et la brièveté de notre vie, la mesure de nos forces, les révolutions des âges, la vicissitude des choses humaines, la suite des phénomènes et des idées, le néant ou la durée de nos projets et de nos actions ; car tout cela, nous le verrons, est lié en dernière analyse à cette loi simple du jour et des saisons. Si l'homme vivait plus longtemps, si les forces, si le but et les jouissances
42 PSItOSOPHIE DE l'hiSTOIRE
de la vie étaient moins variables et moins disséminées, si la nature n'agissait pas avec lui en si grande hâte comme elle agit à l'égard de tous les phénomènes des saisons qui s'accomplissent autour de lui, sans doute le domaine de l'homme sur la terre ne serait pas aussi étendu et encore moins le labyrinthe des événements que l'histoire nous construit existerait-il ; mais dans un espace plus restreint nos forces vitales agiraient probablement avec une vigueur, une énergie et une consistance plus grandes. Maintenant le contenu du sermonnaire est le symbole de notre terre. Toutes choses ont leur temps; l'hiver et l'été, l'automne et le printemps, la jeunesse et la vieillesse, le travail et le repos. Sous notre soleil obliqué , chaque fait de l'homme est une période de l'année.