LIVRE I. — CHAPITRE VI
vivre en paix et ainsi cette petite partie du monde devint comme le point de réunion et le centre de tous les peuples de la terre. La Méditerranée seule a tant influé sur le caractère de l'Europe entière, que Ton pourrait presque dire que c'est dans son sein que sont nées toutes les civilisations, depuis l'antiquité jusqu'au moyen âge. Bien loin derrière elle vient la mer Baltique, qui, s'étendant beaucoup plus au nord, entre des nations grossières et des terres stériles, semble un défilé où se presse le commerce du monde. C'est elle qui fait circuler la vie dans tout le nord de l'Europe, et sans elle, plusieurs de ses parties seraient barbares, glacées et inhabitables. L'échancrure du sol entre l'Espagne et la France, le canal qui sépare la France de l'Angleterre, la configuration de la Grande-Bretagne, de l'Italie et de l'ancienne Grèce , ont produit des effets analo^ gués. Que ces contrées changent de forme , qu'ici s'avance un détroit , que là circule un canal ; les progrès et la dévastation du monde, le sort de tous les pays et de tous les peuples parcourront, pendant des siècles, des routes tout à fait différentes.
Ce n'est pas tout. Si l'on demande pourquoi, outre les quatre parties du monde, il n'y en a pas une cinquième au sein de cet immense océan , ainsi qu'on l'a si longtemps cru et espéré , la réponse découle nettement des faits : il n'y a pas dans cette mer sans fond de montagnes primitives assez hautes pour laisser se former une terre ferme d'une assez grande étendue. Les montagnes de l'Asie sont terminées à Ceylan par le pic d'Adam et dans les tles de Sumatra et de Bornéo par les plateaux de Malakka et de Siam, comme le sont les montagnes de l'Afrique au cap de Bonne-Espérance et celles d'Amérique dans la Terre de feu. A partir de là, le granit, cette base fondamentale de la terre ferme , s'abtme dans les précipices et n'apparaît plus en pics élevés qui dominent la mer. Il ne se rencontre pas , dans
$8 PHILOSOPHIE DE l'iUSTOIKE
toute la Nouvelle Hollande, une seule chaîne de montagnes de première formation. Les Philippines, les Moliiques et les autres iles, éparses çà et là, sont simplement du genre volcanique et plusieurs d'entre elles contiennent encore des volcans. Là les sulfures ont sans doute exercé une action puissante et concouru à la formation de ces jardins embaumés du monde qui, échauffés par les feux souterrains, sont peut-être comme des espèces de serres chaudes de la nature. Le corail (1) aussi, remplit sa petite tâche, et met sans doute des milliers d'années à faire surgir ces iles qui apparaissent comme des points perdus sur l'océan. Les pouvoirs de cette région méridionale s'arrêtent là ; ls( nature a fixé des bornes à ce grand abîme des eaux» nécessaire aussi pour rendre la terre habitable. Qu'on arrive un jour à découvrir la loi physique de la formation des montagnes primitives et celle de la forme de notre terre, et alors nous apprendrons pourquoi il n'y a point de montagnes de l'espèce au pôle méridional et pourquoi il n'y a point de cinquième partie du monde. Admettez que cette cinquième partie existe, d'après la constitution de notre atmosphère, ne doit-elle pas être inhabitable et être réservée, comme les îles Sandwich et les glaces polaires pour le domaine héréditaire des phoques et des pin^gouins?
En troisième lieu, puisqu'ici nous prenons la terre comme le théâtre de l'histoire de l'homme » il va de soi qu'il est heureux pour l'espèce humaine que le Créateur n'ait pas fait dépendre la formation des montagnes du mouvement de rotation de la terre, mais bien de quelque loi encore cachée. Si l'équateur et une plus grande vitesse eussent été la cause de la formation des montagnes, cette même région de la zone torride que la mer recouvre maintenant en partie, eut été occupée par la
(1) Voyez les ObserviUions de Forster^ p. IM.