LIVRE I. — CHAPITRE VII
une brise rafraîchissante vient seule les caresser. Dans ce but aussi, la direction des montagnes vers le sud a été changée par la nature et elle suit une ligne longitudinale à travers les péninsules de Tlndoustan, de Malacca, de Ceyian, etc. Les températures opposées et leurs phases alternatives qui régnent aux deux extrémités de cette contrée , en ont fait le pays le plus heureux de la terre. Pour ce qui est de Tintérieur de TAfrique, nous en connaissons trop peu les chaînes de montagnes; nous savons cependant qu'elles le coupent tant dans sa longueur que dans sa largeur , tout en contribuant probablement beaucoup à en rafraîchir le centre. A côté de cela, voyez combien la situation est difTérente en Amérique ! Au nord, les vents froids du N. et du N.-E. soufflent au loin sans rencontrer un seul obstacle. Ils descendent de ces immenses régions polaires que nul encore n'a pu traverser et qu'on peut regarder comme des mers de glaces inconnues à Thomme. Alors ils se répandent sur de vastes landes gelées et ce n*est que sur les montagnes Bleues que le climat s'adoucit , mais pourtant avec des transitions dans la température » telles que n'en présente aucun autre pays. Cela ne résulte-t-il pas de ce qu'à travers toute cette péninsule du N., il n'y a pas de chaînes de montagnes assez reliées les unes aux autres pour s'opposer au cours des vents et des orages et circonscrire leur domaine? Dans l'Amérique méridionale, au contraire, les vents qui viennent des glaces du pôle sud, ne rencontrent pas sur leur passage une barrière à leur impétuosité mais une chaîne de montagnes qui les conduit du midi au nord. Les habitants des régions moyennes , quelque belles qu'elles soient , succomberaient rapidement sous le poids de la chaleur et de l'humidité, produites par deux forces opposées, si la mer ou les montagnes ne leur envoyaient pas de calmes brises pour rafraîchir et amollir leur sol.
Plaçons -nous maintenant au point de vue de Félévation rapide du sol et de ses plateaux uniformes et la différence des deux hémisphères apparaîtra encore plus frappante et plus claire. Les Cordillères sont les plus hautes montagnes de la terre et c'est tout au plus si les Alpes suisses arrivent à la moitié de leur hauteur (1). A leurs pieds, les sommets de la Sierra Madré, assez élevés relativement à la surface de la mer ou aux abîmes des vallées, s'étendent en longues chaînes. Rien qu'à les traverser on éprouve des nausées, hommes et animaux semblent tomber dans de soudaines prostrations de forces , symptômes inconnus sur les montagnes les plus élevées de l'Ancien Monde. A leurs pieds commence lé continent et souvent le sol uni se détache brusquement de leurs masses. A la base orientale des Cordillères s'avance cette grande plaine où coule le fleuve des Amazones, unique dans son espèce comme les chaînes de montagnes du Pérou. Ce fleuve, qui va devenir une mer, n'a pas une chute de 2/5 de pouces par mille pas et on peut le suivre sur une étendue égale à la plus grande largeur de l'Allemagne^ sans s'élever d'un pied au dessus du niveau de la mer (2). Qu'elle est minime l'importance des montagnes de Maldonado, sur le Rio de la Plata, à côté de celles des Cordillères et ainsi toute l'Amérique du Sud, dans sa partie orientale doit être regardée comme une vaste plaine que l'eau venait, pendant des milliers d'années, recouvrir périodiquement, qui avait tous les incon* vénients des terres basses et marécageuses et qui les a en par*tie encore. Ici on voit aussi le géant et le nain vivre à côté l'utt de l'autre, les montagnes aux cimes perdues dans les nuages et les abîmes les plus sombres de la terre. La partie méridioi^ate
(1) Voir UUoa, Nachrichten von Amerika. Leipzig, 1780, avec des annotations de J. G. Schneider qui en doublent la valeur.
(4) Voir Lêiate, tfescHpHon de V Amérique portugaise y Brunswick, 1780, p. 79-80.
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de rAmériqae du Nord présente des caractères identiques. La Louisiane est au niveau de la mer qui la borde et ôette plaine unie s'étend au loin. Les grands lacs, les cataractes grandioses, le froid pénétrant du Canada et d'autres contrées, démontrent que les régions du nord doivent avoir une grande élévation et que là aussi les extrêmes se touchent, bien qu'à des degrés mférieurs. J'établirai dans la suite les effets produits sur les plantes, les animaux et les hommes.
La nature en agit tout autrement dans notre hémisphère supérieur oii elle allait {riacer le berceau de l'homme et des lAimaux. Elle assit les montagnes , l'une après l'autre, en long ei en large et les développa en plusieurs branches pour unir Fune i l'autre les trois parties du monde et pour ménager une transition facile de l'une à l'autre malgré la différence du pays^ La disposition de ces contrées était telle qu'elles ne pouvaient être inondées pendant des siècles et que ces essaims d'insectes» d'amphibies, de reptiles, tous ces produits des eaux qui cou* vraient l'Amérique , ne pouvaient s'y former. A part le désert de Gobi , car nous ne connaissons point les montagnes de la lune, il est fort rare d'y rencontrer de ces sommets complètement nus et dépouillés qui, se perdant dans les nuages, ne produisent et ne nourrissent que des monstres dans leurs cavernes. Ici le soleil électrique pouvait extraire d'une terre plus sèche et mieux composée , des aromates plus fins, des aliments plus délicats et une organisation plus perfectionnée pour les hommes et pour les animaux.
Il serait fort utile d'avoir une carte ou un atlas des montagnes dépeignant ces colonnes de la terre avec toutes les circonstances qui entourent l'histoire de la race humaine. Déjà nous possédons des données très précises sur la direction et la hauteur des montagnes de plusieurs pays ; des cartes particulières indiquent, en partie du moins, l'élévation du sol par
rapport au niveau de la mer , la nature du sol à sa surface, le cours des fleuves, la direction des vents , les variations de la boussole et les difiërents degrés de la chaleur et du froid. Pour livrer aux méditations de celui qui étudie l'histoire et la philosophie naturelle de l'homme une belle et instructive géographie de la terre, il faudrait réunir avec soin toutes les observations aujourd'hui éparses dans les travaux des voyageurs et dans d'autres publications. Ce serait le complément le plus riche à ajouter aux remarquables ouvrages de Varenius, de Lulot et de Bergmann. Seul encore s'étale devant nous le début de cette œuvre; mais, avec le temps, on saura sans doute ramener à ua principe unique, clair et méthodique, les matériaux si précieux que Ferhevy Pallas, Saussure^ Soulavie et d'autres ont déposés dans des recueils particuliers et alors, comparés aux observations que fournissent les montagnes du Pérou, ils formeront peut-être le traité le plus curieux et le plus intéressant qu'il soit possible d'écrire sur les branches les plus élevées de l'histoire naturelle.