LIVRE II. — CHAPITRE II
il obéisse aux lois de la nature presqu*aussi aveuglément que la plante. Le chardon lui-même, quand il fleurit, n*est pas dépouillé de beauté et nous n'ignorons pas que chez les plantes, la saison de la floraison est la saison des amours. Le calice est la couche nuptiale; la corolle, les rideaux qui la cachent; les autres parties de la fleur, les organes générateurs que la nature, dans ses créatures innocentes, n'a pas craint d'exposer à la vue et qu'elle a ornés avec éclat. De la fleur de l'amour, elle a fait comme une couche nuptiale de Salomon, comme une coupe de volupté, même pour d'autres créatures. Quel a été son but? pourquoi avoir tissé la ceinture de l'amour humain des charmes les plus enivrants, des charmes qui paraient sa propre ceinture? N'est-ce pas pour atteindre sa grande fin et non celle d'une frêle et sensuelle créature à qui elle a départi tant de beauté : or, cette fin est la reproduction, la conservation de l'espèce.
La nature emploie des germes et elle en emploie en nombre infini parce que, dans sa course immense, elle embrasse mille buts à la fois. Mais comme chaque chose est comprimée et que nul être ne peut se développer librement d'une manière complète, elle doit nécessairement tenir compte de quelques pertes. Alors, pour que, au milieu de cette prodigalité apparente, les forces de la vie, ces forces essentielles, primordiales et toujours rajeunies, ne viennent pas lui faire défaut, elle a fait de la jeunesse la saison de l'amour et a alimenté sa flamme des feux les plus subtils et les plus actifs qu'elle a pu trouver entre le ciel et la terre. Des désirs inconnas s'éveillent, désirs qu'ignorait l'enfance : l'œil du jeune homme s'anime, sa voix se transforme; la joue de la jeune fille se couvre de rougeur. Deux créatures soupirent l'une pour l'autre sans pouvoir expliquer leurs soupirs; elles se consument dans une vague attente, brûlent de confondre leurs êtres que la nature a jusqu'alors
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séparés et elles errent sur une mer de déceptions. Créatures doucement trompées, jouissez du moment de bonheur qui vous est donné, mais sachez que ee ne sont pas vos rêves que vou3 réalisez , mais bien le grand œuvre de la nature à l'accomplis^ sèment duquel elle vous convie par ses plus puissantes séductions. Elle a voulu tout déposer dans le premier couple d'uae espèce, des générations dans une génération; c'est pourquoi elle choisit les germes naissants dans ces moments oii la vie est la plus active, dans Tenchantement d'une volupté mutuelle et si elle arrachait à un être vivant quelque parcelle de son existence, elle voulait au moins ne consommer ce vol qu'à l'aide des moyens les plus enivrants. Dès qu'elle a assuré l'espèce, elle laisse l'individu s'éteindre petit à petit. Dès que la saison des amours est passée, le cerf perd son bois, l'oisQ^iUi ses chants et la plus grande partie de sa beauté, le poissoq 8a saveur et la plante ses plus belles couleurs ; le papillon perd ses ailes et la vie le quitte, tandis que, restant seul, avec toute sa force, il aurait pu vivre pendant une demi-année. Xm^i longtemps qu'elle n'a point produit de fleurs, la jeune plante peut braver les froids de l'hiver, mais si elle fleurit de bonne heure, de bonne heure elle mourra. Voyez l'aloès d'Amérique, si souvent centenaire : dès qu'il a porté une fois ses fruits, fmi ne peut le sauver, rien ne peut retarder la mort de son troac splendide qui doit tomber dans le cours de l'année. Pe^daiàt, trente-cinq ans le grand palmier à éventail, croît et atteint nm hauteur de soixante-dix pieds; quelques mois lui suflisent alors pour s'élever encore de tren4e pieds, puis il fleurit, porte s^s fruits et meurt, le tout dans l'espace d'urne année. Ainsi agît la nature envers les êtres qui procèdent l'un de l'autre : le fleuve coule toujours, bien que chaque vague se perde dans la vague qui la précède.
La dissémination et la dégénération des plantes présente à
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Tobservateur une analogie qui se retrouvera également chez des êtres d'un ordre plus* élevé et qui nous préparera aux vues et aux lois générales de la nature. Chaque plante doit avoir son climat particulier et par ce mot climat nous n'entendons pas seulement la constitution de la terre et du sol, mais encore rélévation, la qualité de Tair et de Teau et le degré de température de la contrée. Au sein de la terre, tout est confondu : à la vérité, chaque espèce de pierre, de cristal, de métal emprunte ses qualités au milieu de sa formation et de là naissent d'étonnantes variétés, mais il nous a été impossible de réunir sur cet empire de Pluton des données aussi exactes sur leurs principes et leur classification, en un mot, un ensemble géographique aussi général que celui que nous possédons sur le brillant royaume de Flore. Cette classification de la botanique, je dirai presque, cette philosophie de la botanique d'après laquelle les plantes sont placées suivant l'élévation et la qualité du sol, de Tair, de Teau et de la température, offre un remarquable modèle pour l'application d'une semblable méthode à la classification des hommes et des animaux. Toutes les plantes naissent sauvages dans telle ou telle partie du monde et arrivent, dans le climat qui leur est propre et lorsqu'elles sortent librement du sein de la nature, à une bien plus grande perfection que lorsque nous les cultivons avec le plus d'art. Il n'en est pas autrement pour l'homme et pour les animaux car chaque race d'hommes est organisée, dans sa propre région, suivant le mode qui lui est le plus naturel. Chaque terre, chaque espèce de montagnes, chaque région atmosphérique correspondante, tout comme tel degré de chaleur ou de froid, font naître des plantes qui leur sont propres. Sur les Alpes, les Pyrénées et les rochers de la Laponie, malgré la distance, vous rencontrerez des végétaux semblables et vous en retrouverez encore des rejetons dans TAmérique du Nord et les immenses plateaux de la Tartarie.
Des différences cependant se font sentir dans ces plantes d'une même famille : dans les hauteurs où le vent agite fortement les plantes et oii Tété est très court, elles sont petites mais elles donnent une immense quantité de graines; transplantées dans nos jardins, elles acquièrent plus de développement et leurs feuilles sont plus larges, tandis que leurs fruits sont moins nombreux. Personne ne pourra se refuser à reconnaître une frappante ressemblance avec ce qui arrive chez les hommes et chez les animaux. Toutes les plantes aiment Tair libre; dans les serres chaudes elles recherchent toujours la lumière et se faufilent dans les crevasses les plus étroites pour aller la trouvée. La chaleur artificielle les fait s'allonger et s'étendre davantage, mais en revanche elles sont plus pâles, presque stériles et leurs feuilles se flétrissent si le soleil vient les frapper subitement. Les mêmes phénomènes ne se produisent-ils pas chez l'homme ou chez les animaux dont l'éducation a été forcée ou trop molle? Dans le règne végétal comme dans lé règne animal, les variétés naissent des différences de pays et de température et ce que les plantes gagnent en beauté, elles le perdent en fécondité. Pour l'homme et les animaux il en est de même, mais à un degré plus élevé et en rapport avec la plus grande puissance de leur nature multiple.
Transplantez dans un pays froid, une plante qui, sous un climat plus chaud atteignait la hauteur des arbres, et vous la verrez devenir un nain rabougri. Telle plante est faite pour la mer, telle pour les marais, telle autre pour les rivières ou les lacs; à l'une il faut la neige, à l'autre les pluies torrentielles de la zone torride et leurs formes et leur figure révèlent leurs destinées. La structure organique de l'homme, considéré comme plante , ne doit-elle pas présenter les mêmes variétés ? Ce qu'il y a surtout d'intéressant à observer c'est l'art avec lequel les plantes obéissent d'elles-mêmes aux lois de la sai-