LIVRE III. — CHAPITRE III. i
car ce n*est que la faim du moment qui excite son courage. La nature bienveillante a émoussé ses sens : il craint le feu et l'éclat du soleil. Son odorat n'est pas fin parce que, en raison de la disposition de ses muscles, il n*est pas organisé pour la course, mais bien pour des bonds puissants sans pouvoir suivre la piste de l'animal qu'il poursuit et parce que, d'ailleurs, toute chair putrifiée lui répugne. Son front couvert est petit, relativement à la partie inférieure de la face, aux articulations et aux muscles de la mâchoire. Son nez est long et matériel ; son cou et ses jambes de devant sont de fer; sa crinière et les muscles de sa queue sont énormes ; en revanche ses parties postérieures sont plus faibles et plus finement découpées. La nature a épuisé ses pouvoirs terrifiants et elle en a fait, lorsqu'il n'est pas surexcité par la soif du sang, un animal noble et généreux. Tel est le caractère physiologique de cette créature.
Nous allons trouver un troisième exemple dans l'Unau, qui semble le dernier et le plus informe des quadrupèdes, masse de limon qui s'est élevée à l'organisation animale. Sa tète est petite et ronde; tous ses membres sont de même ronds, épais, informes et semblables à des bourrelets ; son cou est raide et paraît ne faire qu'une pièce avec la tète; les crins sont plantés dans une direction contraire à sa longueur, comme si la nature, ne sachant trop laquelle choisir, l'avait formé suivant deux directions. Le ventre et l'arrière-train sont ses parties principales et la tête, dans sa place comme dans sa forme et ses fonctions, leur est subordonnée, C'est dans l'arrière-train que la femelle porte son fruit ; l'abdomen est garni par l'estomac et les entrailles; le cœur, les poumons et le foie sont mal formés et la poche à fiel semble faire complètement défaut. Son sang est si froid qu'il se rapproche beaucoup de celui des amphibies; son cœur et ses intestins palpitent longtemps encore après qu'ils
ISK PHILOSOPHIE DE L'H18T6ttE
ont été arrachés et ses jambes s'agitent encore aprèa aa mort, tout comme s*il était endormi. Ici aussi noua devons reoonnaître une des compensations de la nature qni, ne pouvant accorder des nerfs impressionnables et même des forces musculaires, a départi une irritabilité d'autant plus grande. Cette singulière béte est donc peut-être moins malheureuse qu'elle ne le parait. Elle aime la chaleur, le cahue du sommeil et trouve dans Tun et dans l'autre une sorte de jouissance visqueuse. Lorsqu'il a froid, il dort; et comme si» même se eoucber lui causait une fatigue pénible, il s'accroche à un arbre par les pattes, tandis que l'une d'elles lui sert à attirer sa nourriture et ainsi, suspendu comme un sac, il coule, au soleil, son exist^ice de chenille. La difformité de ses pieds est donc un bien&it pour lui : ils sont si singulièrement conformés qu'il ne peut se sour tenir sur leur plante, mais bien sur la courbure des grififes qui, ainsi que les roues du chariot, aident et soutiennent sa marche tranquille et pesante. Ses 46 côtes-— aucun autre quadrupède n'en possède autant— s'étendent en longue voûte pour former le magasin de ses provisions et elles sont, si j'ose me servir de cette comparaison, comme les anneaux durcis d'une chenille vorace et monstrueuse.
Ces exemples sont suffisants. On a pu voir ee qu'il faut eomprendre par une âme animale et un instinct animal si nous voulons prendre pour guide la physiologie et l'expérience : l'une est la somme et le résultat de toutes les forces vitales qui agisr ^ent dans une organisation; l'autre est la direction que la nature a donnée à ces forces collectives en les plaçant dans un tempérament déterminé et non dans un autre, en les organisant suivant telle forme et non suivant telle autre.