‹ Philosophie de l'histoire de l'humanité (volume 2)Chapitre 5 sur 132 · AYANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS

que l'autre enlève, où subsiste ce qui jamais n'aurait dû s'élever, et dont, après des siècles, il ne reste qu'une ruine , sous laquelle les hommes craintifs demeurent avec une confiance d'autant plus grande que leur abri est plus fragile? — Je ne veux pas énumérer plus longuement la série de ces doutes ni m'attacher davantage aux contradictions de l'homme avec lui-même, avec ses semblables et avec le reste de la création. Il suffît que j'ai cherché une philosophie de l'histoire de l'humanité partout où mes investigations pouvaient atteindre.

L'ai-je trouvé? Cette question sera résolue par cet ouvrage, point toutefois par la première partie qui n'en contient que les données , mais dans l'aperçu général des lieux que nous habitons et dans un examen rapide des êtres organisés qui jouissent au milieu de nous et avec nous de la lumière de notre soleil. Personne, je l'espère, ne trouvera cette marche trop lente ni le point de départ trop éloigné. Car, pour lire la destinée humaine dans le livre de la création, il n'est pas d'autre voie : nous ne saurions donc la suivre avec trop de. soin, nous ne saurions y porter trop loin notre attention. Celui qui veut aboutir à des spéculations purement métaphysiques, peut prendre un chemin plus court; mais je crois que , détaché de l'expérience et des analogies de la nature, il ne fera qu'un voyage aérien, qui rarement conduit à l'âme. Les voies de Dieu dans la nature, les conceptions que l'Éternel a actuellement exécutées dans la série de ses œuvres : tel est le livre

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saint dont j'ai épelé et dont je continuerai à épeler les lettres moins bien encore à la vérité qu'un écolier mais certes avec ardeur et sincérité. Puissé-je être assez heureux pour communiquer, fùtrce à un seul de mes lee^ teurs, quelque chose de cette douce impression que j'ai éprourée devant la sagesse et la bonté que le créateur manifeste dans ses œuvres, et qui m'a pénétré d'une confiance inexprimable : ce sentiment de confiance serait alors le fil de sûreté à l'aide duquel nous pourrions, dans la suite de l'oBuvre, nous aventurer dansr te labyrinthe de l'histoire de l'humanité. Partout la grande analogie de la nature m'avait conduit à des vérités réii* gieuses que j*ai dû supprimer, quelque peine qu'il m'en coûtât, pour ne pas me dépouiller moi-même avant le temps, voulant au contraire suivre fidèlemmit et pas à pas la lumière que la présence lartente du créateur dans ses œuvres fait de toute part rayonner à mon esprit. Ce sera une satisfaction d'autant plus grande pour mon lecteur et pour moi, ïori^e, dans le cours de notre mfarche, cette lumière incertaine s'élèvera enfin resplendissante comme la flamme et le soleiL

Que personne ne s'y trompe si j'emploie quelquefois le nom de Nature en le personnifiant. La nature n'est pas un être en elle-même; mais Dieu esi tout dan$ ses œuvres : aussi ne pouvant toujours présenter dans toute sa sainteté ce nom sacré qu'aucune créature reconnais* santé ne devrait employer sans la plus profonde vénération, n'ai-je pas au moins vouhi en abuser par un

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ust^e trop fréquent. Que si quelquun trouve que le mot « Nature » a été profané et dépouillé de toute significadon par beaucoup d'écrivains contemporains, qu'il y substitue dai» son esprit ceux de toute-puissance , de bonté et de sagesse^ et qu'en son âme il nomme l'Être invisible qu'aucune langue terrestre ne réussit à exprimer.

H en est de même quand je parle des pouvoirs orga- ^û$és de la création ; je ne crois pas qu'on les considérera pour des qualkcues occultas, puisqu'ils fonctionnent visiblement devant nous et que je ne pouvais leur donner de nom plus significatif ni plus précis. Je me réserve de m'étendre plus tard davantage sur cette miatière et sur bien d'autres que je ne pouvais qu'effleurer ici.

J'ajoute que je me réjouis de ce que mon travail d'écolier soit élaboré à une époque où tant de sciences particulières, où tant de connaissances, indispensables à mon œuvre, avaient été étudiées, avaient été rassemblées par des esprits d'élite. De ceci, je suis certain c'est qu'ils ne mépriseront pas l'essai d'un étranger à leur ail;, mais qu'ils l'amélioreront. Car je l'ai toujours remarqué, plus une science est réelle et fondée, moins elle suscite de vaines discussions entre ceux qui la cultivent et la chérissent. Ils abandonnent les querelles de mots à ceux qui n'ont appris que des mots. Presque partout mon livre indique qu'on ne pouvait encore écrire de philosophie de la race humaine, mais qu'on

y réussira peut-être à la fin de notre siècle ou de notre millénaire.

Ainsi je dépose à tes pieds, grand Être, suprême et invisible génie de notre race, l'œuvre la plus imparfaite qu'écrivit un mortel et dans laquelle il ait osé méditer ta pensée et en suivre les traces. Les feuillets peuvent s'en disperser au vent et les caractères s'en efiFacer : ces foi*mes aussi s'évanouiront, ces formes dans lesquelles j'ai vu tes desseins que je me suis efforcé de faire apparaître à mes frères ; mais ta pensée survivra et tu la dévoileras de plus en plus à ta race jusqu'à ce que tu l'étalés dans toute sa sublime étendue. Heureux serai-je si, disparues dans le torrent de l'oubli, ces pages laissent vivre dans l'âme des hommes des idées plus claires.

Weimar,leî3avril1784.'

Herder.

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