‹ Philosophie de l'histoire de l'humanité (volume 2)Chapitre 68 sur 132 · LIVRE IV. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE III

son corps et dans toutes ses facultés ? L'art est la plus puissante des armes et rhomme est un art vivant, une arme tout organisée. Les griffes et les dents lui manquent à la vérité pour Fattaque, parce qu'il était destiné à devenir une créature douce et pacifique et non pas un cannibale.

Combien de facultés ne sont pas cachées dans chacun des sens de l'homme, facultés que la nécessité, le besoin, la maladie, le manque d'un autre sens, un vice de conformation ou un accident sont venus révéler? Ne pouvons-nous pas conclure de là que nous renfermons en nous d'autres sens qui ne doivent pas se manifester dans ce monde. Si des aveugles ont pu porter le sentiment du toucher et celui de l'ouïe, le pouvoir de calculer, la mémoire à un point qui semble fabuleux aux hommes ordinaires, ne peut-on pas supposer avec en certain fondement que des trésors inconnus, riches et variés, reposent encore dans d'autres sens sans avoir été développés dans notre constitution actuelle? Voyez l'œil, voyez l'oreille de l'homme : à quel degré de finesse de perception et d'exactitude ne sont-ils pas parvenus? Or cette progression augmentera certainement dans un état supérieur puisque, comme le dit Berkeley, la lumière est le langage de Dieu que nos sens les plus parfaits ne font qu'épeler dans un millier de formes et de couleurs. La mélodie, que l'oreille humaine perçoit et que l'art développe n'est que la science mathématique que l'âme met en action à l'aide des sens et il en est de même pour la géométrie qui démontre le jeu des rayons visuels. Quel étonnement serait le nôtre si, nous élevant d'un degré, nous pouvions contempler d'un œil assuré toutes ces opérations que nos sens et nos facultés exécutent, au sein des ténèbres, dans l'organisation compliquée de notre machine divine, splendide destinée à laquelle l'animal luimême, dans la mesure de son organisation, semble se préparer.

Cependant, tous ces instruments de l'art, le cerveau, les sens

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et les mains, même dans Tattitude droite, seraient restés impuissants si le don divin de la parole ne nous avait été accordé par le Créateur pour les mettre en œuvre. C'est la parole seule qui réveille la raison endormie ou plutôt la capacité pure de la raison qui , livrée à elle-même, serait restée plongée dans l'éternel sommeil et à qui la parole vient donner une puissance et une activité vitales. C'est la parole seule qui réunit l'œil et l'oreille, les impressions de tous les sens, en un foyer unique dont les mains et les autres membres ne sont que les instruments. L'exemple des sourds et muets de naissance prouve combien difficilement l'homme privé de la parole, alors même qu'il vit au milieu des autres hommes, peut acquérir des idées raisonnables tant l'instinct animal domine en lui. Il imite tout ce qu'il voit, que ce soit bon ou mauvais, mais il le fait avec moins d'habileté que le singe parce que le critérium interne pour distinguer les objets leur manque, comme aussi la sympathie pour leur propre espèce. On a des exemples de sourds et muets de naissance qui ont égorgé leur frère, après avoir vu égorger un porc et qui de sangfroid et par plaisir de l'imitation ont été jusqu'à leur arracher les entrailles (1). Preuve effroyable de ce que peuvent ftiire par eux-mêmes, Tintelligence si vantée et si faible de l'homme et les sentiments de l'espèce. Nous pouvons donc et nous devons considérer les organes de la parole comme les instruments de l'éducation de notre raison et le langage, comme l'étincelle divine qui, par degrés, a donné la vie à notre pensée et à nos sens.

Chez les animaux, nous remarquons des essais de langage et ici aussi la nature procède par gradation pour enfin arriver dans l'homme à l'entière perfection. Rien que le travail de la respiration exige le concours de la poitrine tout entière, avec ses os,

(1) Sack's Vertheidigtem glauben der Christen.

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ses ligaments et ses muscles, du diaphragme, même d'une partie de Tabdomen, du cou et des épaules. C'est dans ce but que la nature a construit la colonne épinière, avec ses liga* méats et ses côtes , ses muscles et ses vaisseaux. Elle a donné aux parties de la poitrine la solidité et la mobilité nécessaires et s'est élevée des créatures inférieures jusqu'à former des pou* mons et une trachée-artère plus parfaits. L'animal qui vient de naître aspire avec avidité le premier souffle, mais, aussitôt après, il parait inquiet comme s'il lui était arrivé quelque chose à laquelle il ne s'attendait pas. Un nombre incroyable de parties doivent concourir à cette fonction parce que l'air est nécessaire à presque toutes les parties du corps pour leur permettre d'agir d'une manière efficace. Quelque avidité néanmoins que mettent toutes les créatures à aspirer ce souffle divin de la vie, elles ne jouissent pas toutes de la voix et de la parole qui, en somme, n'est que le résultat de l'action combinée du haut de la Irachée-artère, de quelques certilages et de quelques muscles et de ce simple membre, la langue. C'est sous la forme la plus simple que nous apparaît cet artisan multiple de toutes les pensées et de toutes les paroles, cet artisan qui, non seulement a donné la vie à tout le royaume des idées humaines mais qjii, à l'aide d'un peu d'air qui s'échappe à travers une fente étroite, a exécuté tout ce que l'homme a entrepris sur la terre. N'est-ce pas un spectacle intéressant que celui de la gradation qu'à observée - la nature pour douer ses créatures de la voix et de la parole en passant par le poisson, le ver et l'insecte muet. L'oiseau jouit de son chant comme de l'occupation la plus belle et de l'attribut le plus excellent que lui ait départi le Créateur. L'animal qui a de la voix, l'appelle à son secours dès qu'il veut exprimer un désir, la souffrance ou le plaisir; il fait peu de signes contrairement à ceux à qui la nature a refusé, toute proportion gardée, une voix animée. La langue de quel-

ques animaux est conformée de telle sorte qu'elle peut prononcer quelques mots, dont le sens leur échappe. L'organisation externe, surtout avec l'aide de l'homme, active le développement de la capacité interne. Mais ici se dresse un obstacle insurmontable et le singe, malgré sa frappante ressemblance avec l'homme sera toujours et forcément privé de la parole par suite des masses de chair que la nature a placées sur les côtés de la trachée-artère (1).

Quel fut le but du père du langage humain en agissant ainsi? Pourquoi n'a-t-il pas voulu que la créature qui imite tout, imitât précisément ce critérium de l'humanité et pourquoi lui en a-t-elle enlevé le moyen par des obstacles spéciaux? Entrez dans une maison de fous, écoutez leurs discours, leurs cris inarticulés et vous reconnaîtrez bientôt le motif du Créateur. Que leurs accents sont déchirants et comme notre cœur .se serre en entendant le don de la parole ainsi profané ! Et combien plus ne serait-il pas encore profané dans la bouche du singe grossier, lascif et brutal si, avec cette demi-intelligence qu'on ne peut lui contester, il lui était permis d'imiter le langage humain. Un mélange odieux de paroles exprimant les idées d'un singe! Non! la divine faculté du langage ne devait pas être ravalée à ce point, aussi le singe est-il muet, plus muet que les autres animaux qui tous, jusqu'au lézard et la grenouille, ont chacun une voix qui leur est propre.

Mais la nature a formé l'homme pour l'usage de la parole et c'est dans ce but qu'elle lui a donné une attitude droite et qu'elle a placé sa poitrine voûtée sur une colonne. Les hommes qui ont été élevés au milieu des animaux ont non seulement perdu la faculté de la parole mais encore en partie la puis-

(1) Camper, Essai sur les organes de la parole dans Us singes. Transactions phUosophiques, 1779, vol. I.

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