‹ Philosophie de l'histoire de l'humanité (volume 2)Chapitre 71 sur 132 · LIVRE IV. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE IV

perdre la raison, on voit aussitôt tous les instincts animaux se faire jour en lui. Le danger et la nécessité développent chez les individus et même chez des nations entières qui vivent de la vie sauvage, les capacités, les sens et les pouvoirs des animaux.

Ainsi donc les instincts ne font pas complètement défaut à Thomme, mais ils sont plutôt comprimés en lui et subordonnés à un système plus parfait de nerfs et de sens ; sans eux la créature, qui est encore animal en si grande partie, ne pourrait absolument pas vivre.

Mais de quelle façon sont-ils comprimés? Comment la nature les soumet-elle à l'empire des nerfs? Examinons leur marche depuis l'enfance et nous serons amenés à voir sous un tout autre jour ce que les hommes ont si follement appelé la faiblesse humaine.

L'enfant vient au monde plus faible qu'aucun autre animal et cela, par la raison fort simple qu'il est destiné à recevoir une figure et des proportions qui ne peuvent se développer dans le sein de sa mère. Les quadrupèdes eux, ont reçu leur forme dès le sein maternel et quoique leur tête, comme celle de l'homme, soit d'abord disproportionnée, elle prend bientôt sa proportion exacte. Chez les animaux, au contraire, dans lesquels prédomine le système nerveux et dont les petits sont très faibles au moment de la naissance, l'équilibre des forces s'établit au bout de quelques jours ou de quelques semaines. L'homme seul reste longtemps faible, car tout son corps, si j'ose m'exprimer ainsi, n'est fait que pour la tête qui est d'une grosseur démesurée avant comme pendant la première époque de la naissance. Les autres parties dont le développement exige une nourriture terrestre, l'air et le mouvement, atteignent beaucoup moins vite leur maximum, bien que pendant les années de l'enfance et de la jeunesse elles croissent sans cesse, sans que pour cela la tête les suive dans une proportion égale. Les pouvoirs supérieurs.

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que la nature mettra le plus de soin à perfectionner, sont donc réduits à Timpuissance dans la première époque de la vie du faible enfant. Ayant d'apprendre à marcher, il apprend à voir, à entendre, à toucher et à se servir du mécanisme si délicat et de la géométrie de ces sens. Il s'en sert instinctivement comme tous les animaux, mais dans un mode plus relevé, sans toutefois que te soit en suite d'un art et d'une habileté innés ; car toute l'habileté des animaux est le résultat d'impulsions plus grossières et si elles régnaient en souveraines chez l'enfant, l'homme resterait animal. Capable de tout avant d'avoir rien api^is, il n'apprendrait rien de ce qui touche à l'homme.

En résumé, de deux choses l'une : ou la raison doit être chez lui à l'état d'instinct inné, ce qui parait contradictoire; ou il doit, pour qu'il puisse apprendre la raison, venir au monde dans l'état de faiblesse où nous le voyons aujourd'hui. C'est là ce qu'il doit étudier à partir de l'enfance et c'est par l'art qu'il est formé à la liberté et à la parole, comme il l'est à sa manière de marcher. L'enfant à la mamelle repose sur le cœur de sa mère qui caresse tendrement le doux fruit de ses entrailles. Ses sens les plus délicats , l'œil et l'oreille, sont les premiers à s'ouvrir et sont guidés par le son et par les formes : heureux, s'ils sont bien guidés! Sa figure se développe peu à peu, ses regards se portent sur tout ce qui l'entoure, son oreille recueille tous les sons et c'est ainsi qu'il apprend à distinguer ses premières idées. La main apprend peu à peu à palper et ses membres tendent à se fortifier par l'exerdce. Il n'est d'abord que l'âève des deux-sens les plus délicats, car l'instinct artîstkpie qui doit être formé en lui, n'est autre que la raison, rbumanité, «a genre de vie humain, instinct que nul animal ae peut ni posséder, ni acquérir. L*homme pefft, il est vrai, inculquer quelques connaissances aax animaux domestiqncfs , «lais te» animaox ainsi instruits, ne deviennent pas pour cela des bammes.

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Par \k on reconnaît clairement ce qu'est la raison humaine : 06 mot que , dans les écrits modernes , on a si souvent consi* déré comme synonyme d'automatisme inné qui ne peut conduire qu'h l'erreur. Au point de vue théorique, comme au point de vue pratique, la raison est quelque chose d'involontaire , une connaissance acquise de la proportion et des rapports des idées et des forces pour lesquels l'homme est formé en vertu de son organisation et de son genre de vie. Nous ne savons pas ce que c'est que la raison d'un ange pas plus que nous ne savons ce qu'est l'état interne d'une créature qui nous est inférieure. La raison de l'homme est une raison humaine. Dès l'enfance i) compare les idées et les impressions de ses sens les plus déli^ cats et, de la finesse et de la justesse avec lesquelles il perçoit les objets, du nombre de ses perceptions et de l'habileté interne avec laquelle il apprend à les coordonner, dépendent les résultats de cette opération. L'unité qui surgit de cet ensemble est sa pensée, et les diverses combinaisons de ses pensées et de ses sentiments pour juger du vrai ou du faux, du bien ou du mal, de ce qui est heureux ou malheureux, voilà ce qui cornpose sa raison, l'œuvre progre'fesive de la vie humaine. La raison n'est point innée en lui , mais acquise ; et c'est d'après les impressions qu'il a reçues, d'après les idées qu'il s'est faites des objets , d'après la force et l'énergie interne avec lesquelles il s'est assimilé ces diverses impressions que sa raison est ou riche ou pauvre, ou saine ou malade, ou étroite ou étendue, tout comme son corps. Si la nature nous a trompés par de Élusses perceptions des sens , nous devons nous laisser trom-* per; car, tant que la plupart des hommes posséderont les mêmes sens, les erreurs seront les mêmes. Si nous sommes trompés et que nous n'ayons ni facultés, ni organes pour découvrir l'erreur et pour ramener nos impressions à des proportions plus justes» notre raison est faussée et elle peut l'être pour toute la vie.

Comme l'homme doit tout étudier et que tel est sou instinct et sa destinée, comme il doit apprendre même à marcher, ce n'est qu'après plusieurs chutes qu'il parvient à se tenir debout et souvent il n'arrive à la découverte de la vérité qu'avec l'aide de l'erreur. L'animal , au contraire , s'avance sans crainte sur ses quatre pieds, car les impulsions et les sensations les plus fortes le guident sûrement. L'homme possède ce royal avantage de lever fièrement la tète et de porter au loin ses regards autour de lui , mais sa vue est moins juste et plus obscure. Souvent même , en marchant , son esprit s'égare et le choc soudain de l'étroite base sur laquelle son cœur et sa tête font reposer tout l'édifice de leurs idées et de leurs jugements, vient seul le rappeler à lui. Mais il n'en reste pas moins, suivant la haute destination de sa raison , ce qu'aucune autre créature de la terre ne peut être, un fils des dieux, un roi de la terre.

Pour bien comprendre la grandeur de cette destinée, voyons ce qu'il y a au fond de ce don immense de la raison et de la liberté et combien grandes ont été les hésitations de la nature avant de confier ces forces si précieuses à une organisation terrestre aussi faible et aussi compliquée que celle de l'homme. Les animaux ne sont que des esclaves courbés, bien que quelques-uns d'entre eux, les plus nobles, portent la tête droite ou au moins redressent librement leur cou. Mais la nécessité domine leur intelligence que ne guide point la raison et elles sont subordonnées aux impulsions aveugles des sens et des appétits. L'homme est la première et la seule des créatures qui soit restée libre ; il marche droit, il tient en main la balance du bien et du mal, du vrai et du faux, il peut discuter ses actes , il peut faire un choix. Gomme la nature lui a donné deux mains libres comme instruments et un regard perçant pour conduire ses pas, elle lui a donné aussi le pouvoir de placer les pieds dans la balance et bien plus, si je puis m'exprimer ainsi, elle a permis

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