‹ Philosophie de l'histoire de l'humanité (volume 2)Chapitre 73 sur 132 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'ORGAmSATION DE l'hOHME LE DESTINE A JOUIR d'uNE SANTÉ DÉLICATE, A VIVRE PLCS LONGTEMPS QU'aUCUNE AUTRE CRÉATURE ET A SE RÉPANDRE SUR TOUTE LA SURFACE DE U TERRE.

Par son attitude droite, Thomme a été doué d'une délicatesse, d'une chaleur et d'une force qu'il n'a été donné à aucun animal d'atteindre. A l'état sauvage, il est presque tout couvert de poils, surtout sur le dos et Pline V Ancien a durement reproché à la nature d'avoir refusé cette fourrure à l'homme civilisé. Mais celte mère si bienfaisante pouvait-elle lui donner une enveloppe d'un prix plus inestimable que la peau dont elle l'a recouvert et qui, quelque délicate qu'elle paraît, supporte sans peine, surtout quand l'art, cette seconde nature de l'homme, lui vient en aide, les climats les plus divers et les changements les plus âpres des saisons.

Ce n'est pas la pure nécessité qui, seule, le conduit à cet art, mais bien quelque chose de plus humain et de plus beau , la pudeur qui, quoi qu'en disent certains philosophes est naturelle à l'homme et même à quelques animaux chez lesquels on

remarque quelques mouvements instinctifs qui ont une certaine analogie avec ce sentiment. La femelle du singe se couvre de la main et l'éléphant, pour accomplir l'acte de sa reproduction, se retire dans quelque bois obscur et solitaire. C'est à peine si nous connaissons sur la terre une seule nation (1) dont les individus et surtout les femmes ne fassent, à l'époque où les passions s'éveillent, usage de quelque sorte de voiles ; du reste la sensibilité qui se développe alors et d'autres circonstances encore imposent à l'homme l'obligation de se vêtir. Avant même qu'il cherchât à garantir son corps contre la rage des éléments ou les piqûres des insectes en le couvrant de vêtements ou en l'enduisant de matières grasses, une sorte d'instinct naturel et puissant, résultant de sa nature physique, lui faisait de la pudeur un devoir. Chez tous les animaux les plus nobles, la femelle ne vient pas s'offrir d'elle-même, elle doit être poursuivie. Elle remplit ainsi à son insu les desseins de la nature et, dans la race humaine, la femme est la gardienne de cette belle pudeur qui, en raison de l'attitude droite, devait se développer de bonne heure.

L'homme a donc été amené h se vêtir et dès qu'il eut acquis cet art et quelques autres encore, il fut en état de braver tous les climats et de prendre possession de toutes les parties de la terre, A part le chien, peu d'animaux ont pu le suivre dans toutes les régions et encore le chien, combien n'a-t-il pas varié dans ses formes, combien sa constitution native ne s'est-elle pas altérée! L'homme seul est resté le même et les quelques modifications qu'il a subies n'ont porté sur aucune de ses parties

(1) On ne connaît que deux nations qui vivent entièrement nues et d'une vie purement animale : les habitants de la Terre de Feu, à Textrémité de TAmérique du Sud et un peuple sauvage entre Arakan et Pegu. Bien que 09 fait soit confirmé par les récits d'un des derniers voyageurs (Mackintosh's travéls, 1. 1, p. 341, London, 178^), j'ai peine à le croire exact, surtout dans un pays aussi favorisé de la nature.

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esseatietles. C'est une chose étonnante que l'uniformité qui t toujours distingué sa nature et plus étonnante encore quand on voit les nombreuses variétés qui frappent les animaux dans leurs migrations. Sa nature délicate est si exactement déterminée et si parfaitement organisée qu'il est assis au sommet le plus élevé et qu'il n'est susceptible que de quelques modifications qui n'ont jamais mérité le nom d'anomalies.

D'où provi^[H; cette différence? De son attitude droite et de rien d'autre. Si nous marchions sur les pieds et sur les mains, comme l'ours et le singe, nui doute que les différentes espèces du genre homme — s'il m'était permis de me servir d'une expression aussi peu relevée — ne fussent contenues dans des limites beaucoup fins étroites que jamais il ne lui serait donné de dépasser. L'homme-ours affectionnerait son climat froid, i'homme-singe son climat chaud; tout comme nous devons admettre que plus une nation est grossière, plus ses liens physiques et moraux l'enchatnent fortement à son pays et à son climat.

Si la nature a ainsi élevé l'homme , elle l'a élevé pour qu'il règne sur la terre. Si sa constitution est mieux organisée, si la circulation de son sang est plus élaborée, par un mélange plus varié des sucs vitaux, si un degré de chaleur vitale plus fixe et plus intime lui permet d'habiter indifféremment la Sibérie et la zone torride, c'est à son attitude droite qu'il le doit. C'est par suite de cette strucUire verticale si savante qu'il peut supporter les deux extrêmes de chaleur et de froid, alors qu'aua^m autre créature sur la terre n'est en état de résister à une leiapérature qui n'a pourtant sur lui qu'une action sans importance.

Nous devons cependant reconnaître que la délicatesse même de sa constitution, avec ses conséquences nécessaires, a ouvert la porte à une foule de maladies auxquelles les animaux échappent

entièrement et dont Moskati (1) a fait une éloquente énumération. Le sang qui poursuit son cours dans une machine perpendiculaire, le cœur qui est pressé dans une position oblique, les entrailles qui remplissent leurs fonctions dans une situation verticale, sont menacés d'accidents bien plus fréquents que chez les animaux. C'est surtout leur grande délicatesse que les femmes semblent devoir payer cher. Néanmoins la nature bienfaisante a su diminuer ces périls et adoucir ces maux, car notre santé, notre bien-être, toutes nos perceptions et nos impulsions ont un cachet plus spirituel et plus élevé. Aucun animal ne peut jouir un seul instant de la santé et du bonheur de l'homme et ne peut tremper ses lèvres dans ces flots de nectar dont s'abreuve ITiomme. Eu égard simplement au corps, les maladies des animaux sont, à la vérité, moins nombreuses parce que leur organisation est plus grossière, mais elles sont en revanche plus tenaces et plus constantes. Chez eux, la couche cellulaire, le tissu des nerfs, les artères, les os, le cerveau même sont beaucoup plus solides que chez l'homme, mais aussi tous les quadrupèdes qui nous entourent, à part peut-être l'éléphant dont la durée de la vie est presqu'aussi grande que celle de l'homme, tous les quadrupèdes sont frappés beaucoup plus rapidement que nous de vieillesse et de mort. La nature a donc donné à l'homme la vie la plus longue, la santé la plus parfaite, l'existence la plus heureuse qui pût être attribuée à une organisation terrestre. Rien ne lui est d'un plus puissant secours que sa propre nature si savamment compliquée et si de nombreux exemples viennent prouver que notre organisation est affaiblie et détériorée, on ne peut l'attribuer qu'aux excès, aux folies et aux vices dont aucun animal n'est capable. D'un autra côté la

(1) Des différences essentielles dans la constitution des hommes et des animaux. G(îtlingue,1771.

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nature â donné à chaque climat les plantes qui guérissent les

maladies qu*il voit naître, mais la confusion de tous les climats

a seule pu plonger TEurope dans un abîme de maux qui restera

toujours inconnu aux nations qui vivent suivant les lois de la

nature. Et encore ces maux dont nous sommes les auteurs, ne

sont-ils pas accompagnés d*un bien qui est aussi notre fait, du

seul bien que nous méritions, de ces médecins sans nombre

qui viennent en aide à la nature quand ils suivent la voie qu'elle

leur indique et qui, s'ils ne peuvent ou s'ils n'osent le faire, font

au moins jouir leurs malades de l'éternel repos selon toutes les

règles de l'art.

Oh! quel soin maternel, quelle sagesse divine a présidé à la

distribution des périodes et à la durée de notre vie ! Toutes les créatures vivantes sur la terre qui doivent atteindre rapidement le terme de leur perfection, ont un développement rapide et, mûres de bonne heure, elles ont bientôt parcouru le cercle de leur existence. Gomme l'arbre qui s'élance vers le ciel, l'homme grandit doucement ; semblable à l'éléphant , il reste longtemps dans le sein qui le porte et les années de sa jeunesse se prolongent beaucoup plus que chez aucun autre animal. La nature a étendu autant qu'elle le pouvait cette heureuse époque, la plus favorable à l'éducation, au développement physique, au sentiment du bonheur et à l'innocence des plaisirs. Beaucoup d'animaux atteignent leur complet développement en très peu de temps, parfois même presqu'au moment de leur naissance, mais ils n'en sont que plus imparfaits et leur vie est d'autant plus courte. L'homme doit apprendre longtemps parce qu'il a beaucoup à apprendre et que tout en lui dépend de ses capacités, de sa raison et de l'art. Si après cela des dangers et des accidents sans nombre viennent abréger sa vie du moins il a joui d'une longue jeunesse exempte de soucis; pendant que son corps et son esprit se développaient, le monde s'étendait autour

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de lui; pendant qu*il s'avançait seulement dans la yia, son horizon s'agrandissait avec le cercle de ses espérances et son cœur, brûlant de la noble ardeur de la jeunesse, battait dans un impatient enthousiasme pour tout ce qu'il y a de grand, de bon et de beau. Les désirs des sexes se font sentir, chez l'homme sain et bien portant, plus tard que chez n'importe quel anifiaal, car i) doit vivre longtemps et il ne doit pas prodiguer trop vite le noble trésor de ses forces morales et physiques. L'insecte qui connaît de bonne heure les plaisirs de l'amour, meurt de bonne heure aussi. Tous les animaux chastes et monogames, vivent plus longtemps que ceux que le lien conjugal n'unit pas. Le coq lascif meurt vite; le biset fidèle peut prolonger sa vie jusqu'à SO ans. Le favori de la nature doit donc ici bas obéir aux lois du mariage, sans quoi, semblable à un bouton stérile, il eût gaspillé sans résultat ses années de fraîcheur et d'inno* cence. Les longues années des forces viriles viennent ensuite, pendant lesquelles sa raison mûrit et, bien plus longtemps qu'aucun autre animal, il conserve la faculté de se reproduire. A la fin la douce mort vient l'enlever et rompre une alliance mal consommée entre le limon de son corps et son intelligence* La nature a donc combiné dans cette fragile construction du corps humain, tous les arts que pouvait comporter une organisation terrestre ; et même dans ce qui afiiaiblit la vie et l'abrège, elle a compensé la brièveté de la jouissance par la plénitude H les forces destructives, par l'intensité de la sensation intime.

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