LIVRE IV. — CHAPITRE VI
douleur, attirent tous ses compagnons qui, ainsi qu'on l'a remarqué souvent, restent silencieux et tristes auprès de celui qui soufflre et semblent . chercher le moyen de soulager sa peine. Chez l'homme également, le spectacle de la douleur fait naître une espèce d'effroi qui précède la pitié ; mais dès qu'il entend la voix du patient, le saisissement s'évanouit et il vole vers lui ; il est touché jusqu'au cœur. Est-ce parce que le sou indique la vie, là où nos yeux nous faisaient voir l'image de la mort et parce qu'il concentre sur un même point nos sentiments propres et les affections d'autrui? Ou bien, ainsi que je le crois, faut-il attribuer à ce phénomène une cause organique plus profonde? Mais il suffît que le fait soit exact et qu'il démontre que, chez l'homme, le son et le langage sont les bases principales de la compassion. Une créature qui ne peut soupirer nous inspire moins de sympathie parce que, n'ayant pas de poumons, elle est plus imparfaite et s'éloigne davantage de notre organisation. Quelques sourds et muets de naissance ont donné d'effroyables exemples de l'absence de sympathie et de pitié qui se rencontre chez eux, pour les hommes et les animaux et l'histoire des nations sauvages nous offre nombre de faits de l'espèce. Cependant, même chez ces derniers, la loi de la nature n'est pas complètement effacée. Les pères que le besoin et la lîaim ont poussés à sacrifier leurs enfants, les condamnent à la mort dans le sein de leur mère , avant d'avoir vu s'ouvrir leurs yeux, avant que leur oreille ait entendu le son de leur voix et plusieurs infanticides ont avoué que rien n'avait été si poignant pour eux, que rien n'avait laissé dans leur souvenir d'impressions plus cruellement profondes que la voix suppliante, que le premier gémissement de leur enfant.
40 Qu'elle est belle la chaîne par laquelle la mère de toute atfection a uni les sentiments sympathiques de ses enfants, sentiments qu'elle perfectionne graduellement. Lorsque la créature
SOâ PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE
est assez grossière et assez insensible pour que ses propres besoins même lui soient indifférents, alors le soin de ses enfants ne lui est pas confié. Les oiseaux couvent et élèvent leurs petits avec une tendresse maternelle. La stupide autruche, au contraire, confie ses œufs au sable : « elle oublie, dit un ancien livre en parlant d'elle, qu'un pied peut les écraser ou une bête sauvage les détruire , car Dieu l'a privée de la sagesse et lui a refusé l'intelligence. » En vertu d'une seule et même loi organique, plus le cerveau de la créature augmente, plus elle acquiert de chaleur ; elle donne le jour à des êtres vivants ou elle les fait éclore , elle sécrète un lait pur et nourrissant pour ses petits qu'elle enveloppe de toute la tendresse d'une mère. La créature qui vient vivante au monde est, pour ainsi dire, un plexus des nerfs de sa mère. L'enfant à la mamelle , qu'est-il autre qu'un rameau de la plante-mère que celle-ci nourrit comme une partie d'elle-même? Toutes les affections tendres auxquelles la nature pouvait appeler chaque espèce reposent , dans l'économie animale, sur ce sentiment intime et réciproque.
L'amour maternel, dans l'espèce humaine, est d'un genre plus élevé ; c'est une branche de l'humanité dans sa forme la plus délicate. Sous les yeux de sa mère et reposant sur son sein, le nouveau-né s'abreuve à longs traits de ce fluide le plus doux et le plus pur de tous ; car c'est une manière brutale et nuisible à sa conformation, que d'allaiter l'enfant en le portant sur le dos ainsi que la nécessité pousse quelques peuples à le faire. L'amour paternel et domestique dompte les caractères les plus sauvages et la lionne elle-même éprouve de la tendresse pour ses petits. C'est de la maison paternelle que sortit la première société, cimentée par les liens du sang, de la confiance et de l'amour. Ainsi donc pour effacer du caractère de l'homme ce qu'il a de sauvage et pour l'habituer à la vie domestique , il fallait fixer