LIVRE VI. — CHAPITRE I. Î
embonpoint protecteur, les autres animaux sont aussi enveloppés d'une graisse abondante. — Aux habitants de ce climat, d'après le principe unique de toutes les organisations sur la terre, la nature extérieure a dû refuser ce qui ne pouvait convenir à leur complexion ; les substances aromatiques tueraient ces corps déjà portés à une décomposition intérieure ; Teau-devie qu'on leur a apportée n'a fait que trop de victimes parmi eux. Le climat les leur a donc refusées, mais par contre dans leur triste séjour, et malgré leur amour du repos que réclame leur complexion intérieure, il leur commande du dehors l'action et le mouvement; c'est là dessus que reposent toutes les lois et toutes les dispositions de leur existence. — Le peu d'herbes qui croissent dans ces pays ont la propriété d'épurer le sang et l'air qu'on y respire est au plus haut degré chargé d'oxygène, en sorte qu'il entretient une longue existence, et que même dans les cadavres il combat la putréfaction. Les animaux venimeux n'apparaissent pas sans cette température froide et sèche ; contre les incommodités des insectes les indigènes sont protégés par leur indolence, la fumée et les longs hivers. C'est ainsi que la nature compense tout et opère avec harmonie dans toutes ses œuvres.
Après avoir décrit cette peuplade, il ne nous sera pas nécessaire de nous étendre avec autant de détails sur leurs voisins, qui leur ressemblent tant, les Esquimaux. Ceux-ci, autant par les mœurs et le langage que par la taille sont les frères des Groenlandais. Mais ces malheureux à la barbe abondante sont considérés comme des étrangers par les Américains imberbes, et continuellement refoulés par eux vers le nord ; aussi mènentils une existence beaucoup plus précaire et plus misérable ; oui, dure nécessité! pendant l'hiver, renfermés dans leurs cavernes ils sont quelquefois obligés de se nourrir de leur propre sang. Là et encore en quelques endroits de la terre c'est
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la nécessité impitoyable qui règne en souveraine et force les hommes à vivre presque à la manière des ours. Eh bien, malgré tout, Thomme s'est conservé : à travers l'apparence du dernier avilissement chez ces peuples, si on les examine de plus près, on reconnaîtra toujours l'humanité. — La nature a voulu recon- Qattre qu'elle était la puissance de notre race vis-à-vis du monde extérieur, et son expérience a pleinement réussi.
Les Lapons habitent comparativement une zone plus chaude; c'est déjà un peuple moins apathique. La taille de l'homme s'ac* croît ; la rondeur et la platitude du visage tendent à se transformer ; les joues se réduisent ; l'œil est gris foncé ; les cheveux forts et noirs se colorent en brun jaunâtre : comme son organisation extérieure, les facultés intérieures se développent aussi, semblables au bourgeon que fait épanouir les rayons d'un soleil plus doux. — Le Lapon des montagnes fait paître son renne, ce que ne pouvaient ni le Groenlandais, ni les Esquimaux ; grâce à cette conquête, il se procure de la nourriture, et des vêtements, il obtient aisance et plaisir : tandis que le Groenlandais placé aux limites de la terre ferme n'a pour ressource que l'océan. Ainsi l'homme s'attache déjà un animal serviteur et compagnon ; il devient ainsi plus industrieux et se crée une manière de vivre plus agréable. L'homme s'exerce à la course, son bras devient habile dans l'art de diriger son attelage, le sentiment de la propriété et le désir d'un domaine exclusif s'éveillent; l'âme conserve l'amour de la liberté, l'oreille s'habitue à une minutieuse perception des moindres sons, qualité que nous retrouverons encore chez d'autres peuples placés dans les mêmes circonstances. Comme son renne, le Lapon a l'ouïe extrêmement sensible ; au moindre bruit, il est sur pied. Il aime son genre de vie, et au lever du soleil son regai'd suit le regard du renne vers la montagne ; il parle à ce compagnon, qui le comprend ; il le soigne comme son hôte et son trésor. Ainsi
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dpoie en donnant à Tbomme le premier compagnon qu'elle pût lui donner, la nature tendit à Thomme un fil conducteur vers des mœurs plus polies.
En ce qui concerne les peuples qui habitent la partie de Tempire russe située sur la mer glaciale, nous possédons outre les relations bien connues qui nous les décrivent, toute une collection d'images dont la simple vue en dit plus que les livres. Quelque mêlés ou quelque séparés que soient leurs établisse* ments : quelle que soit la^diversité de leur origine ils dénotent tous l'organisation septentrionale et se rattachent par la même chaine au pôle nord. — Le Samoyëde a la figure large, arron* die, plate, la chevelure noire et laineuse, le tix>nc sanguin des hommes du Nord ; la lèvre seulement est plus développée, le ne^ s'ouvre et s'élargit davantage, la barbe diminue; elle diminue ainsi toujours sur une immense étendue de pays vers l'ouest. Le Samoyède est donc parmi les peuples du nord, semblable au nègre et la facile excitation de ses nerfs la nubilité précoce des femmes à l'âge de H ou 12 ans, et, dit-on, le cercle noir qui entoure leurs poitrines, et bien d'autres analogies rendent, malgré la rigueur du climat, cette ressemblance encore plus complète. Et cependant, avec cette nature fine et ardente que le Samoyède apporte avec lui comme caractère national et que n'a su fléchir le froid de ces contrées, il est dans son ensemble un homme du nord. Les Tongouses qui habitent plus vers le sud, se rapprochent déjà de la race mongole, dont ils diffèrent aussi profondément quant au langage et à l'espèce, que le Samoyède et l'Ostiaque du Lapon et des Groen^andais : leur corps atteint une taille plus belle et plus svelte, l'œil comme celui des Mongols est petit, la lèvre mince, la chevelure soyeuse; la figure cependant conserve encore le type plat des hommes du nord. Il en est ainsi des Jakutes et des Jukagires qui marquent la transition vers la race tatare comme les précédents
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le font vers la race mougolique; il en est ainsi des tribus tatares elles-mêmes. Sur les bords de la mer Noire et de la mer Caspienne, au Caucase, dans l'Oural, ainsi que dans les parties les mieux dessinées de la terre la race tatare s'embellit. Le corps s'élance et s'assouplit : la tête dégage un bel ovale de sa rondeur informe : le teint devient frais; le nez se détache net et régulier : l'œil s'anima, les cheveux deviennent châtains, la démarche devient légère : sur leur figure on voit la malice, la bonté et en même temps la retenue. Ainsi plus on s'approche des contrées où la nature est dans la plénitude de sa puissance et de sa vie, plus aussi l'organisation de l'homme se complète et se délie. Plus on s'avance vers le Nord, plus on pénètre dans les steppes kalmouks et plus aussi les traits de la figure s'abrutissent et s'aplatissent suivant le type kalmouk. Certes à ceci viennent encore s'ajouter la manière de vivre du peuple, la plus ou moins grande fertilité du sol, l'origine et les alliances des diverses tribus. — Ceux qui habitent les hauteurs conservent leurs traits plus purs que ceux qui habitent les steppes et la plaine : les peuplades qui avoisinent les villages et les villes adoucissent et confondent davantage leurs mœurs et leurs traits. Moins un peuple est dispersé, plus il doit conserver sa manière de vivre simple et grossière; mieux aussi conserve-t-il son caractère primitif. Ainsi sur ce vaste plateau de la Tartarie qui s'inclinevers la mer*, où tant de révolutions et de cataclysmes ont plus fait que ne pourraient des montagnes, des fleuves et des déserts ou trouvera quelques exceptions à la règle ; mais ces exceptions confirment la règle : car tout est partagé entre la race du Nord, le Mongol et le Tatare.