LIVRE XVIL — CHAPITRE
la coutemplation et la pénitence, se repaît de fantômes et, loin d'éteindre les passions, fait naître la plus indoniptable de toutes, un orgueil vil et démesuré. Malheureusement le christianisme développa ces égarements, du moment où de simples conseils, qui ne s'adressaient qu'au plus petit nombre, furent élevés au rang de lois générales, dont l'observance seule pouvait assurer le salut et où le Christ ne fut plus cherché qu*au désert. De tels hommes devaient trouver le ciel, eux qui dédaignaient d'être citoyens de la terre et rejetaient loin d'eux les dons les plus précieux de la nature hum^ne, raison, morale, talents, amitié, amour de père, d'époux, de fils. Maudites soient ces apologies de la vie oisive et contemplative qu'une fausse interprétation de l'Evangile fit faire si facilement et si imprudemment! Maudites soient ces fâcheuses impressions qu'une éloquence fanatique peut encore laisser à la jeunesse, après avoir pesé si longtemps sur l'intelligence humaine I D'où vient que dans les écrits des Pères de l'Église on trouve si rarement une morale pure, que le mal se trouve toujours à côté du bien, le plomb à côté de l'or (1) ? Comment se fait-il qu'aucun des livres des hommes les plus excellents de ces temps, sans tenir compte de la composition ou du style et en s'occupant simplement de la morale et de l'esprit général, comment se fait-il qu'aucun de ces livres, bien que leurs auteurs pussent encore s'inspirer aux sources grecques, ne puissent soutenir la comparaison avec l'école de Socrate ? Comment se fait-îl que les meilleures maximes des Pères, lorsqu'on les m«t en regard avec la morale des Grecs, contiennent encore tant d'exagérations monacales ? Cette infériorité est due à la nouvelle philoso-
(1) Barbeyrac, Leclerc, Thomasius, Semler, etc., Tont suffisamment prouvé; la Bibliothèque du Père de V Église, par Roesler, a rendu cette opinion populaire.
âOO PHILOSOPHIE DE L*HISTOIRE.
phie qui avait faussé la pensée de rhomme, en lui apprenant à*errer dans les espaces éthérés, au lieu de vivre sur la terre; et comme il ne peut y avoir de plus dangereuse maladie que celle-là, il n'y a rien de plus douloureux que de la voir s'étendre par la doctrine, Fautorité, l'institution, troublant ainsi pendant des siècles les sources les plus pures de la morale.
Lorsqu'enfin le christianisme eut pu arborer Tétendard de Tempire et qu'on le vit régner sous le titre de religion dominante', impériale et romaine, on ne fut pas longtemps sans s'apercevoir des dangers qu'entraînait la confusion presque constante de l'Église et de l'État, et pour ainsi dire aucune des choses humaines ne fut plus envisagée sous son véritable jour. Tout en prêchant la tolérance, ceux qui avaient longtemps souffert sous le joug de l'oppression devinrent eux-mêmes intolérants; les devoirs politiques furent confondus avec les rapports qui doivent exister entre l'homme et Dieu ; et Ken tôt une religion judaïcomonacale devint la base de l'empire deByzance chrétienne. En présence de cet état de choses, ne devait-il pas surgir une étrange confusion dans les relations naturelles entre le crime et le châtiment, le devoir et les droits, entre les diverses parties du corps politique. Introduit dans l'Etat, l'ordre ecclésiastique n'avait pas cependant, comme chez les Romains, une action régulière et immédiate : en quoi cousistait^il ? En des collèges de moines et de mendiants, au profit desquels on rendit des milliers d'ordonnances, à charge au reste de la société, inconciliables entre elles, sans cesse changées, corrigées, afin qu'il restât au moins ime forme d'Etat. C'est au grand et extraordinairement faible Constantin que nous sommes redevables, à son insu il est vrai, de ce monstre à deux têtes qui, sous le nom de pouvoir spirituel et temporel, se joua impudemment de luimême et des autres, s'insinua partout, et après deux mille