LIVRE XVII. — CHAPITRE lll
OU par degrés dans le monde entier; et plus les habitants d'une contrée avaient embrassé avec ferveur la foi nouvelle, plus aussi ils mirent d'ardeur à faire disparaître toute trace du culte des anciens démons. Le but et l'origine des églises chrétiennes ne permettaient pas de les construire sur le nlan des temnles d'idoles : les cours de justice, les lieux d'assemblées publiques, les basiliques leur servirent de modules, et quoique les plus anciennes, élevées sous Constantin, conservent encore quelque chose de la noble simplicité de l'antiquité païenne, dont les débris servaient en partie à leur édification et dont l'influence se faisait encore sentir, néanmoins cette simplicité a déjà le type chrétien. Ces colonnes, de provenances diverses, furent rassemblées sans goût, et la merveille de l'art chrétien dans Constantinople, la superbe Sainte-Sophie, fut surchargée d'ornements barbares. On eut beau entasser dans cette immense Babel tous les trésors de l'antiquité, la poésie et Fart grecs étaient morts. On reste stupéfait au spectacle du luxe sans nom qui jusque dans le dixième siècle devait accompagner le prince, soit en paix, soit on guerre, soit dans le palais, soit dans le temple, et qu'un esclave, né sous la pourpre, a miraculeusement décrit (1); on ne s'explique pas comment un empire ainsi constitué •est resté si longtemps debout. Néanmoins, on ne peut imputer tous ces abus au seul christianisme, car Byzance était dès l'origine un centre brillant de corruption et de misère. Ce n'était pas une Rome nouvelle qui, née au milieu de l'oppression, fortifiée par mille combats, endurcie par l'habitude du danger, doit s'élever elle-même à la domination du monde. Fondé aux dépens de Rome et des provinces, le nouvel État fut d'abord encombré d'une
(1) Constantin. Porpkyrogetm , L 2, de cerimon, aulœ Bffsantin. Lip«., 1751.
Sai PHILOSOPHIE D£ L'HISTOIRE.
foule parasite qui, rongée par Toisiveté, Thjrpocrisie,. la maladie des titres, la vanité, Tamourde Tadulation, enfui réduite à vivre des faveurs de Tempereur, c'est-à-dire de la substance de TEtat. Sous le ciel le plus beau et le plus voluptueux, centre du monde, la nouvelle cité devint aussi le centre des plaisirs. Elle tirait de l'Asie, de la Perse, de riude, de l'Egypte tous ces objets de luxe qu'elle transmettait en partie au nord de l'Occident. Son port était rempli des vaisseaux de toutes les nations ; et même dans les derniers temps, alors que les Arabes avaient déjà enlevé à l'empire grec l'Egypte et l'Asie, le commerce s'établit sur les rivages du Pont-Euxin et de la mer Caspienne pour alimenter un insatiable besoin de plaisirs. Alexandrie, Smyrne, Antioche, la Grèce entière, avec ses ports nombreux, ses établissements, ses villes, ses arts, la mer Méditerranée, parsemée d'Iles, avant tout le caractère léger de la nation grecque, tout contribua à faire de la capitale de l'empire chrétien une école de folies et de vices. Ce qui autrefois avait fait la grandeur et la prospérité de l'ancienne Grèce, fut alors la cause de sa ruine.
Nous devons néanmoins signaler les services que cet empire a rendus au monde, dans sa situation et sa sphère. Quelque faible qu'il fût, il ne servit pas moins pendant longtemps de barrières contre les barbares ; beaucoup d'entre eux perdirent dans son voisinage, surtout à son service et sous l'influence de son commerce, leur rudesse primitive et sentirent se développer en eux le goût des mœurs et des arts. Le meilleur roi des Goths, Théodoric, fut élevé à Constantinople ; et c'est à l'empire d'Orient qu'on est redevable du bien qu'il fit en Italie. Plus d'un peuple barbare a reçu de Constantinople les germes de la civilisation, l'écriture et le | christianisme. Ainsi l'évèque Ulphilas appropria pour des Goths de la mer Noire l'alphabet grec et traduisit dans leur langue le Nouveau-Testa-