‹ Philosophie de l'histoire de l'humanitéChapitre 122 sur 208 · LIVRE XVIII. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE XVIII. — CHAPITRE I

fidèles, de .secouer, dès l'abord, le joug de Tépiscopat cathoUqtie. Longtemps, il est vrai, il5 refusèrent de courber la tête ; s'efiForçant d'amener l'union des deux ÉgUses, ils employèrent tantôt la douceur, tantôt la persécution ; ce fut en vain : l'Église romaine resta inébranlable, et depuis, les Ariens furent condamnés dans plusieurs conciles, à Tolède, avec autant de sévérité que si jamais aucun des leurs n'eût occupé le trône d'Espagne. Après le roi Léovigild, le dernier en qui se soit fait sentir le souffle vigoureux des anciens Goths, lorsque son fils Reccard fut entré en arrangement avec l'Église catholique, les lois du royaume, édictées par l'assemblée des évèques, reçurent l'empreinte du caractère épiscopal et monacal. Des peines corporelles, que les Allemanis avaient toujours repoussées avec horreur, commencèrent à s'introduire parmi eux ; on y rétrouve même l'idée d'un tribunal d'hérésie, longtemps avant que le nom d'hérésie fût connu (1).

L'établissement des Goths ne fut donc jamais bien parfait et bien assurée dans ces belles contrées, où, abrités par des montagnes et pjr des mers, ils auraient pu fonder un empire brillant et solide, s'ils avaient eu le courage et l'intelligence nécessaires et s'ils aveient su résister à l'action du climat et de l'Eghse. Mais il avait bien perdu de sa force, ce torrent qui, sous Alaric, s'était précipité avec tant d'impétuosité sur la Grèce et l'Italie. L'esprit d'Athaulf, qui avait juré de détruire Rome et d'élever sur ses ruines une cité gothique pour en faire la capitale du monde, cet esprit si fort avait faibli dès qu'il s'était laissé reléguer dans un coin de l'empire et qu'il était entré dans la couche nuptiale de Placidie. La conquête s'avançait

(1) Pour les décisions des conciles, voir le grand ouvrage : la Espana Sagrada, et VHistoire d'Espagne, de Herrera. Pour les lois des Visigoths, voir Pithoeus et le Codex leg, antiq. de LÀndenhrtSg.

lentement parce que ce fat à prix de sang, que les Allemands durent acheter ties Allemands les provinces qu'ils leur disputaient. Lorsqu'enfin, après une lutte interminable avec TËglise, les évoques et les grands du royaume, les deux extrêmes opposés, tendirent à se rapprocher, on ne pouvait plus songera jeter en Espagne les vrais fondements d'un empire gothique. Au lieu que la nation avait jusque là choisi ses roîs, les évêques les rendirent héréditaires et consacrèrent leurs personnes. Les assemblées ecclésiastiques remplacèrent les diètes générales, etFordre épiscopal fut le premier du royaume. Au sein du luxe et de la mollesse, on vit les grands de la cour perdre leur loyauté traditionnelle, les guerriers leur antique bravoure au milieu des domafnes qu'ilS s'étaient partagés, les rois, leurs vertus et leur foi à l'abri des privilèges que la religion avait étabhs pour eux. Le royaume resta ainsi sans défense contre les irruptions étrangères; et l'invasion de l'ennemi venu des rivages d'Afrique fit naître une telle terreur, qu'après une seule victoire, les Arabes demeurèrent maîtres, après deux ans, de la plus grande et de la plus belle partie de l'Espagne. Plusieurs évèques trahirent leurs pays ; les grandsf énervés, se rendirent ou s'enfuirent et succombèrent çà et là. Le royaume, à» qui manquait une institution fondamentale et qui devait chercher sa force dans le courage et le dévouement personnel de ses Goths, se trouva sans défense dès que ce soutien lui eut fait défaut. Il se peut que les conciles de l'Espagne aient beaucoup contribué au/ développement des rites et de la discipline de l'Eglise; mais, pour ce qui est des institutions civiles, Tolède en fut longtemps ]e tombeau (1).

(1} Un Suédois* s'est livré à une étude des causes de la rapide décadence de ce royaume, mais je n*en ai point eu connaissance. L'ouvrage d'Jserhielm, De regno Westro-Gothorum in Hispania, Upsal, ild^,

n'est qu'un tissu de déclamations académiques.

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Lorsque les restes, trahis et «dispersés, des vaillantes tribus des Goths sortirent enfin des moQtagnes et qu'il leur fallut sept à huit siècles et trois mille sept, cents comhais pour reconquérir ce qu'une victoire et deux années leur avaient enlevé, cet étrange mélange du génie goUi et chrétien ne dut-il pas faire l'effet d'un pâle fantôme sorti de la tombe? Chrétiens, ils affranchirent du joiîg des infidèles Sarrasins leur terre si longtemps profanée ; toute église, qu'ils pouvaient consacrer de nouveau, était pour eux le prix le plus grand de l^ur victoire. On vit de toutes parts une foule innombrable d'évêchés et de monastères se relever de leurs ruines^ symbole visible du triomphe de la croix et de l'épée ; et plus longue et difficile fut la conquête, plus durable et plus actif fut cet enthousiasme religieux. C'étaient d'ailleurs les temps les plus brillants de* la chevalerie et de la papauté. Les papes reçurent des roîfe, qxii juraient de régner en véritables fils de l'ancienne Eglise, l'hommage féodal de quelques contrées reprises sur les Maures. Partout les évoques furent un contrepoids à l'autorité royale, eux et les chevaliers chrétiens qui les avaient aidés à reconquérir le nouveau royaume et qui devinrent les grandes y ricos kombreSy ou le premier ordre de la noblesse.

De même que les anciens orthodoxes avaient autrefois chassé les juifs et les ariens, ils expulsèrent les juifs et les Maures, en sorte que cette contrée qui avait vu fleurij tant de peuples sur son sol, ne fut bientôt qu'un fertile désert. Aujourd'hui encore elles sont debout, en Espagne, les colonnes des institutions, soit auliques, soit modernes, de ce christianisme gothique. D'autres institutions sont venues s'y ajouter avec le temps, mais rien n'a pu'changer ni la base, ni le style de l'édifice. Le trône de l'évèque d^ Tolède ne s'élève plus, à la vérité, à côté de celui du roi catholique, et la sainte Liquisition, depuis son établisse-

ââS PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.

ment, est bien plutôt Tinstrument du despotisme que celui du fanatisme; mais cette terre romantique de la superstition a vu s'ëlever sur ses /ïollines tant de manoirs féodaux, (jue les reliques de saint Jacques, à Compostelle, y reposent pour ainsi dire plus en sûreté que ceux de saint Pierre, à Rome. Plus de cinquante évoques et archevêques, plus de trois mille monastères s'enrichissent des dépouilles d'un royaume qui, pour étendre sa foi dans deux autres parties du mondes, ne recula pas devant l'emploi du feu, du fer, de la fraude, de chiens dressés à la chasse à l'homme 1 L'Amérique espagnole est couverte de princes ecclésiastiques qui régnent avec tout le faste et la pompe catholique. Dans les œuvres de l'esprit, les Espagnols suivirent les traces des poètes de; Rome chrétienne, et'imitèrent sa polémique et ses canons ; une fois dans cette voie, les commentaires de l'Écriture et les légendes prirent un tel développement, que tout finit par se faire à cette influence religieuse, le théâtre, les jeux populaires, les danses, les combats de taureaux. Le droit gothicoépiscopal se combina intimement avec le droit romain canonique, et toute l'intelligence de la nation, s'épuisant en vaines et puériles subtilités, se transforma en im désert aride qui ne produisit plus que des ronces et desépines (1 ). Bien que ces ofnces de cours, qui dévorèrent pendant près de cinq siècles la substance dn royaume et qui, chez les Gothfi, comme chez la plupart des peuples allemands, n'étaient que des charges purement personnelles, n'aient plus que l'ombre de leur puissance ; bien que le pouvoir royal ait su tantôt s'unir aux papes, tantôt mettre un frein à l'orgueil et à l'influence des grands : tant que des prin-

• (1) Il y a un très-grand nombre de commentaires espagnols, tant &ur le droit que sur les Siette Partidas, les Leyes de Toro, les Autos y acuerdos del Concejol real, tous marqués au coin de la pénétration de ce peuple.

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