LIVRE XVIII. — CHAPITRE II
que son casque et ses vêtements ensanglantés eurent été apportés aux pieds du frivole Justinien, la ruine des Goths fut décidée, bien que, réduits à moins de sept mille hommes, ils résistassent encore en guerriers courageux.
Elle est révoltante, l'histoire de cette guerre, où la justice et la bravoure se trouvaient en présence de la foi grecque , de Tavarice et de la bassesse italienne ; de cette guerre qu'il fut donné à Narsès, un misérable eunuque, de terminer, en renversant cet empire dont Théodoric avait jeté les fondements pour la gloire et le bonheur de l'Italie. Malheureusement pour elle, elle tomba ,sous le gouvernement fourbe et sans force des exarques, cette source de tant de maux et de désordres. Là, comme en Espagne, la religion et la constitution des Goths furent la cause de leur ruine. Restés fidèles à l'arianisme, il était impossible que la cour de Rome pût les souffrir si près d'elle, ou les acceptât pour maîtres. Aussi, tous les moyens furent-ils mis en œuvre contre eux ; on rechercha même l'appui de Constantinople, malgré les dangers que cela présentait. D'ailleurs le caractère des Goths n'avait pu se confondre avec celui des Italiens. Considérés toujours comme des étrangers et des conquérants, on leur préférait ces Grecs sans foi qui, venus pour délivrer l'Italie, l'avaient désolée et l'auraient entièrement ruinée si, contre sa volonté, les Lombards ne fussent venus à son secours. Les Goths se dispersèrent et leurs dernières tribus repassèrent les Alpes.
' Les Lombards méritèrent de donner leur nom à la haute Italie, qui avait refusé le nom plus honorable des Goths. Justinien les appela contre ces derniers du fond de la Pannonie, et ils s'enrichirent de leurs dépouilles. Alboin, un chef dont le nom est illustre parmi plusieurs nations germaniques, passa les Alpes,* à la tète de ses tribus et accompagné d'une foule innombrable de femmes,
fM PHILOSOPHIE DE L'HISTOHIE.
d'enfants, de troupeaux et d'instruments domestiques, et Y|ent habiter et non ravager les terres qu'ils avaient enlevées aux Goths. Toute la Lombardie tomba en son pouvoir et il fut proclamé roi d'Italie après avoir été élevé sur le pavois de Milan, par ses soldats. Il périt bientôt après, assassiné par ordre de son épouse Rosamonde. Celle-ci épousa son meurtrier et fut contrainte à prendre la fuite. Le successeur que les Lombards lui donnèrent fut un homme ^i orgueilleux et si cruel, que les grands résolurent de ne plus élire de roi et de se partager le royaume. Ainsi se formèrent trente-six duchés, et de là date le premier établissement de la constitution lombarde on Italie.
Plus tard, lorsque* la nation se trouva dans la nécessité de se donner de nouveau des rois, Tautorité royale ne fut pas en état de limiter le pouvoir de ces altiérs feudataires; souvent même le droit de les choisir fut enlevé au roi qui n'eut sur ses vasseaux que la puissance fort incertaine qui s'attachait à sa personne. Ainsi se fondèrent les duchés de Frioul, de Spolète, de Bénévent et de beaucoup d'autres ; il était facile, en effet, dans un pays peuplé de villes, à un duc ou à un comté d'asseoir sa puissance. Toutefois cette facilité même faisait la faiblesse de l'État, et le royaume des Lombards serait certainement tombé plus rapidement encore que celui des Groths, si Constantinople eût retrouvé un Justinien, un Bélisaire, im Narsès; Constantinople qui, malgré sa faiblesse, put encore achever la ruine de l'exarchat, tout en avançant la sieime. L'évoque de Rome, qui ne désirait voir en Italie qu'un gouvernement faible et divisé, regardait avec effroi le développement de la puissance des Lombards, ses voisins. Comme Etienne ne pouvait plus compter sur le secours de Constantinople, il passe les Alpes, fait étinceler aux yeux de Pépin, usurpateur de la couronne des Francs, le titre de protecteur de