CHAPITRE Vt
CONSIDéRATIONS GÉNÉRALES SUR LES INSTITUTIONS DU ROYAUME ALLEMAND EN EUROPE.
Si les institutions sociales sont Tœuvre la plus belle de la pensée et de l'activité humaines, puisque, subordonnées à Tordre entier des choses, au temps, au lieu, aux circonstances, elles sont le résultat d'une foule d'expériences et d'une vigilance infatigable, on est amené à croire que celles des Germains, nées sur les bords de la mer Noire ou au milieu des forêts du Nord, durent avoir des conséquences bien différentes chez les peuples cultivés ou dégradés par le luxe et la superstition. Il fut plus facile de les vaincre que de les gouverner et de se constituer au milieu d'eux. Telle fut la cause pour laquelle les empires fondés par les Germains disparurent vn tombèrent si rapidement, et pour laquelle aussi toute la suite de leur histoire n'est que le résultat vain et inutile d'une institution faussée dès l'origine.
1" Les conguêtes des peuples germains ont toutes l'idée de commvMauté de propriétés pour point de départ. La nation est
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une personne ; chaque possession nouvelle lui appartient par le droit barbare de la guerre, et doit être partagée de telle sorte que le tout demeure une propriété commune. Comment cela était-il possible ? Des peuples pasteurs dans leurs steppes, des chasseurs dans leurs forêts, une bande de guerriers chargés d'une riche proie, une société de pêcheurs, peuvent partager entre eux leur butin tout en restant unis; chez une nation conquérante, qui s'étend sur de vastes territoires, cela devient beaucoup plus difficile. Tout homme de guerre, transformé en propriétaire d'une partie des terres conquises, fut tenu envers l'État au service des armes et à quelques autres devoirs personnels; mais bientôt, l'esprit public venant à s'affaiblir graduellement, il ne fréquenta même plus les assemblées de la nation ; puis, à mesure que ses charges militaires lui pesèrent davantage, il chercha à s'en débarrasser en contractant des obligations d'un autre genre. C'est ce qui arriva entre autres chez les Francs : le champ de mai ayant été bientôt déserté parles hommes libres, les décisions y furent abandonnées au roi et à ses serviteurs, et il fallut même veiller avec le plus grand soin pour empêcher Farrière-ban de se dissoudre. Il s'ensuivit nécessairement que la puissance des hommes libres déchut si profondément qu'ils transmirent, moyennant l'abandon de nombreux privilèges, leur service militaire au corps plus agile des chevaliers; et ainsi la nation, semblable à un fleuve partagé et divisé, s'endormit paisiblement dans une molle oisiveté. Cela étant, y a-t-il lieu de s'étonner si, à l'époque de cette première décadence, cet empire si affaibli a été violemment attaqué? Y a-t-il lieu de s'étonner si, en l'absence même d'ennemis extérieurs, parle seul effet de cette molle incurie, la propriété et les droits les plus importants des leudes aient passé à des mains féodales? La constitution était établie en vue de la guerre, ou pour un état de choses dans lequel
tout devait rester ea mouyement, et non pas pour un genre de yie industrieux et paisible.
2<' A la suite de chaque roi venait une foule de nobles, ses compagnons, ses frères d^armes, ses icuyers et ses serviteurs, entre lesquels on partageait une partie des terres conquises. Ces propriétés, d'abord purement personnelles et viagères, finirent par devenir héréditaires. Le seigneur territorial donna tout ce qu'il put donner, jusqu'à ce qu'il ne lui resta plus rien. Avec de pareilles institutions, il arrivait nécessairement que les vassaux épuisaient si bien leurs seigneurs, les serviteurs leurs maîtres, qu'en fin de compte, si l'Etat subsistait quelque temps, le roi, dépouillé de ses droits les plus précieux, devenait le plus pauvre du pays. Aussi quel devait être le résultat inévitable d'un semblable état de choses dans des contrées déchirées par de perpétuelles hostilités? La souche même de la nation, les hommes Hbres, qui ne parvenaient pas à s'élever à la noblesse, devaient être déprimés par la noblesse, et ainsi s'explique la haute importance acquise par l'ordre des chevaliers, alors indispensable. Ces nouveaux royaumes avaient été conquis par des hordes guerrières; celui qui resta le plus longtemps sous les armes obtint la meilleure part, tant qu'il eut quelque chose à gagner par la force et par l'épée. En résumé, le chef n'avait rien, parce qu'il avait tout donné; les hommes libres n'avaient rien, parce qu'ils avaient été dépouillés ou anoblis ; tout le reste était serf.
3<> Comme la présence du roi était partout nécessaire dans TÉtat à cause de la communauté de propriété, on dut créer un grand nombre de gouverneurs, de ducs et de comtes. Comme dans la Constitution germanique les pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif n'étaient point encore partagés, les gouverneurs des grandes villes ou des provinces éloignées devaient, sous des rois faibles, devenir avec le temps