LIVRE XVUI. - CHAPITRE VI
eut lieu. Les évoques devinrent donc nobles avec les nobles, officiers de cour avec les officiers de cour; comme on ne les vit refuser ni bénéfices, ni terres, ni privilèges, et que, par diverses causes, ils obtinrent dans beaucoup de cas la prééminence sur les laïques, aucun état social ne dut avoir plus de valeur aux yeux du papisme. A la vérité, on ne peut nier que Tordre spirituel a beaucoup contribué à l'adoucissement des mœurs et au rétablissement de la paix générale; mais, en revanche, on doit reconnaître que cette double juridiction et la Constitution d'un Etat indépendant au sein de l'Etat, ont ébranlé le corps social dans tous ses fondements. Rien n'était plus étranger l'un à l'autre que le papisme romain et le caractère germanique. Le premier ne cessa de peser sur le second, qu'il finit par s'approprier en partie et par en faire un cahos moitié allemand, moitié romain. Ce que les peuples teutoniques avaient autrefois le plus énergiquement répudié leur fut alors cher par dessus tout, et leurs propres principes furent retournés contre eux. Arrachés à l'Etat, lès biens de l'Eglise devinrent dans toute l'Europe une propriété commune, pour la conservation de laquelle les évoques de Rome déployèrent une vigilance que jamais aucun prince ne montra aussi manifestement. Constitution pleine de contradictions, source intarissable de discorde et de ruines.
6° Ce ne sont ni les soldats, ni les moines qui fournissent à un État sa subsistance. Comme ces institutions, loin de venir en aide à la classe industrieuse, tendaient à courber le monde entier sous le joug féodal des évéques et des nobles, l'Etat fut privé de son agent le plus actif et le plus puissant, le concours libre et sans entraves de V industrie et de Vaciivité de l esprit de découvertes. L'homme de guerre n'aurait jamais voulu s'abaisser à cultiver les champs, et se dégradait en effet. La noblesse et les monastères
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n'avaient qu'un but : augmenter leurs serfs, et jamais on ne vit le servage avoir un résultat utile. Aussi longtemps que les terres et les domaines furent considérés, non comme un corps organique, fécond dans toutes ses parties, dans toutes ses productions, mais une propriété morte, indivisible, appartenant avec les serfs à* la couronne, ou à rÉglise, ou au cbef d'une famille noble, on ne peut se figurer combien le véritable emploi des terres, la mesure légitime des forces humaines, furent dénaturés. La plus grande partie du sol se transforma en une bruyère aride; assimilés à des bètes de somme, les hommes furent attachés à la glèbe de cette épouvantable loi de ne pouvoir jamais s'en affranchir. Il en fut de même des arts et des métiers. Cultivés par les femmes et par les serfs, ils restèrent longtemps, pour la plupart, à Tétat d'occupations serviles. Même lorsque les monastères,, après que les enseignements du moine romain leur en eurent fait reconnaître l'utilité, les eurent appelés dans l'enceinte de leurs murs , lorsque les empereurs leur eurent accordé des privilèges de corporations urbaines, la marche des choses ne fut point encore changée. Comment les arts eussent-ils pu prospérer, là où l'agriculture gisait dans l'abandon? si la source première de la richesse, la liberté de l'industrie, l'âme du commerce sont écrasées? si toute puissance, toute grandeur, toute propriété repose entre les mains des soldats et des moines? En raison du génie des temps, les arts ne pouvaient donc refleurir que par des communautés [universi'ates) sous la forme de corporations; lourdes et gênantes entraves rendues nécessaires par l'absence de sécurité, et qui ne permirent pas à l'activité de la pensé^ humaine de se développer en dehors des corps constitués. C'est à de semblables institutions que nous sommes redevables de voir des territoires, qui depuis des siècles auraient été cultivés, encore en friche