LIVRE XIX. - CHAPITRE I
selle se conserva constamment dans la cour du Sainl- Siége, et si quelques papes eurent peine à se soustraire au reproche d'hérésie, leurs successeurs s'empressèrent toujours d'effacer leurs traces et de rentrer dans le sein de l'Église orthodoxe. Jamais Rome ne céda aux attaques des hérétiques, quelque violentes qu'elles fussent. Les empereurs d'Orient, les Ostrogoths, les Visigoths, les Bourguignons, les Lombards étaient Ariens : ceux-ci régnèrent même à Rome pendant quelque temps ; mais Rome resta catholique. Sans hésiter, elle se sépara brusquement de l'Église grecque, bien que celle-ci fût à elle seule un demi-monde. Reposant sur l'inaltérable pureté, sur l'universalité d'une doctrine qui se prétendait elle-même basée sur l'Ecriture et la tradition, il ne fallait que quelques circonstances favorables pour lui faire franchir les derniers degrés du trône spirituel.
Ces circonstances favorables se produisirent. Après que les emp<»reurs eurent quitté l'Italie, que l'empire divisé fut tombé entre les mains des barbares, que Rome, tant de fois prise, eut été si souvent saccagée, elle trouva plus d'une fois un libérateur dans son évèque. C'était le père de la métropole abandonnée, et les barbares qui vénéraient la majesté de Rome étaient saisis d'une crainte respectueuse à la vue de son pontife suprême. Attila se retire ; Genseric se soumet; les rois lombards, subitement apaisés, se jettent à ses pieds, avant même qu'il fût maître absolu de Rome. Longtemps il sut maintenir l'équilibre entre les Grecs et les barbares, et il s'éïi tendit parfaitement à diviser pour mieux gouverner. Enfin, lorsque cette, politique ne lui réussit plus, il s'appuie sur la France catholique dont il s'était de longue main ménagé l'appui. Il passe les Alpes, et obtient de son libérateur plus qu'il ne demandait, sa ville épiscopale et toutes celles de l'exarchat.
Quelque temps après, Charbmagne est proclamé empe-
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reur de Rome, et dès lors il n'y a plus qu'une Rome, un empereur, un pape; trois mots inséparables, qui renfermaient en eux le bien et le mal de la destinée des peuples. On ne peut se figurer jusqu'où révèqr^ de Rome poussa l'audace vis-à-vis des fils de son bientaiteur, et jusqu'où allèrent dans la suite les prétentions de ses successeurs. Il se glissait adroitement entre les empereurs, offrait son intervention, les déposait, leur ôtait et leur rendait à son gré des couronnes qu'il se figurait lui-même leur. avoir données. Aussi, ce qui poussa jusqu'à l'extrême l'arrogance des papes, ce fut la crédule loyauté des Allemands, qui pendant trois cent cinquante ans se dirigèrent vers Rome pour le saljt de ce joyau sacré et lui offrirent tant de fois en sacrifice le sang le plus pur de leurs frères. Sans le concours des empereurs d'Allemagne, et sans la déplorable constitution de l'empire, on n'eût jamais vu s'élever un Hildebrand ; et, aujourd'hui encore, l'Allemagne, par ses institutions, est im des appuis les plus solides de la couronne romaine.
Comme l'esprit de conquête qui animait Rome païenne avait été largement développé par sa situation, plus tard il en fut encore ainsi de Rome chrétienne. Des côtes de la mer du Nord et de la Baltique, des rivages de la mer Noire et du Wolga arrivaient des masses de peuples qui devaient s'incliner devant l'évêque de Rome et §a croix orthodoxe, s'ils voulaient vivre en paix dans ce pays d'orthodoxie. Ceux qui ne venaient pas à lui, il allait les chercher ; il envoyait des 'prières et de l'encens à des nations qui lui rendaient en retour de l'or et de l'argent, et distribuaient des forêts et des champs à ses innombrables serviteurs. Leur don le plus précieux toutefois, fut celui de leurs cœurs simples et purs : la connaissance du péché les conduisait à pécher, et plus se multipliaient les catégories des cas de conscience, plus les indulgences
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acquéraient de valeur. Ainsi les clefs de saint Pierre avaient fort à faire, et jamais on ne les entendit résonner sans salaire. Quel riche héritage pour le clergé que les terres des Goths, des Allemands, des Francs, des Angles, des Saxons, des Suédois, des Slaves, des Polonais, des Russiens et des Hongrois I Plus ces peuples tardaient à entrer dans le royaume du ciel, plus ils devaient payer cher le droit d'y être admis, souvent même au prix de leurs terres et de leurs libertés. Leur reconnaissance était d'autant plus généreuse, que leur conversion s'était opérée plus lentement et qu'ils vivaient plus à l'Orient ou au Nord; plus un peuple avait résisté à la conversion, plus sa foi devenait inébranlable. Enfin le domaine de l'évêque de Rome, partant du Groenland, s'étendit depuis les bords de la Duna ■ et du Dnieper jusqu'aux derniers promontoires de l'Europe occidentale.
L'apôtre des Allemands, Winfried ou Boniface, fit plus que tous les empereurs pour l'établissement de l'autorité souveraine des papes sur les évêques hors du diocèse de Rome. Placé comme évoque au milieu des terres de païens, il avait juré au pape un serment de fidéUté que la crédulité des uns, les prétentions des autres transformèrent en loi pour tous les évêques, et bientôt pour tous les royaumes >jS^thoHques. Les partages de territoire, si fréquents sous la race carlovingienne, divisèrent les diocèses et donnèrent ainsi au pape de nombreuses occasions de faire agir son pouvoir sur leurs territoires. Enfin, le recueil des décrets du faux Isidore apparut pour la première fois sous cette même dynastie, probablement dans l'intervalle de l'empire gallo-franc à l'empire germanique, et comme, par fraude, ignorance, inattention, on les admit pour authentiques, ils consacrèrent ainsi tous ces abus modernes du sceau d'une antique autorité. Ce seul livre fit plus pour le saintsiége que vingt diplômes impériaux; car l'ignorance, la
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superstition qui inondèrent tout le monde occidental, formèrent ce vaste océan que les filets de saint Pierre parcoururent pendant tant de siècles.
La politique des évoques de Rome eut surtout cela de remarquable qu'elle sut toujours faire servir à son avantage les circonstances les plus imprévues.' Pendant longtemps ils furent opprimés par ks empereurs d'Orient, souvent même par ceux d'Occident, et cependant Constan— tinople dut leur céder le titre d'évéques universels, et l'Allemagne, l'investiture de l'ordre spirituel de lempire. L'Église grecque se sépare du saint-siége, et cela encore à l'avantage de ce dernier; jamais il n'eût pu obtenir sur elle l'autorité qu'il conquit en Occident, et qui fut ainsi plus fortement centralisée. Mahomet apparaît : les Arabes s'emparent d'une grande partie du midi de l'Europe : ils s'approchent même de Rome et parcourent le pays; ces malheurs encore tournent à l'avantage du pape; assez habile pour tirer parti tant de la faiblesse des empereurs grecs que des dangers qui menacent l'Europe, il se proclame le libérateur de l'Italie, et lève lui-même l'étendard du cl;iristianisme. Guerre terrible, qu'il poursuit par ses bans et ses interdictions et dont il est non-seulement le héraut, mais le trésorier et le général , Les victoires des Normands sur les Arabes lui sont tout aussi utiles; il les investit de terres qui ne lui appartiennent pas et se couvre d'eux comme d'un rempart qui lui permet d'agir plus librement. Tant il est vrai que nul ne va aussi loin que celui qui ne sait dès le début pii il arrivera et qui, sachant attendre et calculer, fait habilement servir à son œuvre toutes les circonstances qui se piroduisent sur sa route.
Exposons ici sans amour et sans haine quelques-uns des principes qui ont le plus contribué à la prospérité de la cour de Rome.
i^ La souveraimté de Rome reposait sur la foi; sur une