LIVRE XIX. — CHAPITRE II
du droit divin, inspirèrent aux rois un esprit de présomption et de vertige. Presque toujours ce furent des membres du sacerdoce qui aidèrent les rois à asseoir leur puissance despotique. Comblés de privilèges et de présents, que leur importait que d'autres fussent sacrifiés 1 Ainsi, ne voit-on pas presque toujours les évèques prévenir, exagérer même les prétentions des princes séculiers? bénir leurs entreprises les plus odieuses? En un mot, le pape, grand justicier des rois, despote des despotes, décidait de droit divin. Au temps des empereurs carlovingiens, francs et souabes, il afficha d*arrogçints desseins qu'un laïque n'aurait pu laisser paraître sans soulever ime réprobation universelle; et la vie seule de l'empereur Frédéric II de la maison de Souabe, depuis sa minorité sous la tutelle d'un pontife, jurisconsulte illustre, jusqu'à sa mort et à celle de son petit-fils Conradin, montre tout ce qu'on peut attendre de la magistrature suprême des papes au-dessus des princes de l'Europe. Le sang de cette maison souillera éternellement la chaire apostolique. A quelle effrayante hauteur ne se trouve pas placé l'homme qui, à lui seul, exerce la souveraineté sur tous les rois et tous les peuples chrétiens I L'histoire de Grégoire VII, certes im esprit éminent, d'Innocent III, de Boniface VIII, en est une preuve éloquente.
4<> On ne peut nier non plus que la hiérarchie a fondé dans tous les pays catholiques de grands établissements. P^ut-ôtre môme que sans les miettes qui tombaient de ces saintes tables, les sciences fussent restées longtemps dans l'abandon le plus complet. Il faut cependant se garder de mal apprécier l'esprit des temps. Aux yeux des bénédictins, une puérile dévotion eut toujours plus de valeur que l'industrie agricole. Ils interrompaient leur travail dès qu'il leur était possible de s'en dispenser; et combien des trésors qu'ils avaient amassés furent transportés à Rome.
OU détournés de leur destination naturelle I Après les bénédictins, on vit paraître une suite d'autres ordres qui vinrent renforcer la hiérarchie de toute la sève qu'ils enlevaient aux arts, aux sciences, à TËtat et à l'humanité ; surtout les mendiants. Tous, au reste, aussi bien ceux d'hommes que ceux de femmes — à l'exception toutefois des frères et sœurs de charité — appartiennent uniquement à des temps de grossièreté, de barbarie et d'ignorance. Qui songe aujourd'hui à fonder un monastère suivant les règles de saint Benoit, en vue de cultiver la terre, ou une cathédrale pour qu'une foire annuelle vienne se tenir à l'ombre de ses murailles? Qui songe à deipa!nder à un moine de lui enseigner la théorie du commerce, à un évoque de Rome le meilleur système d'économie politique, ou au docteur d'un chapitre le meilleur mode d'organisatirm (les écoles? Cependant tout ce qui a favorisé, même comme but secondaire, le développement des sciences, de la morale, de l'ordre public et de la civilisation, a été pour ces siècles d'un prix inestimable.
Qu'on ne fasse pas du reste entrer ici en ligne de compte les vœux obligés d'abstinence, d'oisiveté, de pauvreté monacale, quels que soient les temps et les sectes religieuses. Ils étaient indispensables à la souveraineté du saint-siége. Ils brisaient les derniers liens qui rattachaient au monde les serviteurs de l'Eghse, afin que leur vie lui fût consacrée tout entière ; mais ils étaient contraires et nuisibles au but de l'humanité. Qu'il vive dans le célibat et qu'il chante des cantiques, qu'il mendie et qu'il récite des chapelets, qu'il livre son corps à la discipline, celui qui le peut et qui le veut; mais que des congrégations entières aient reçu aux dépens d'une industrie utile, active, aux dépens des intérêts de la famille, des sentiments et des lois de notre nature, et cela sous la consécration de la sainteté et d'im mérite héroïque, des privilèges^ des béné-