LIVRE XIX. — CHAPITRE II
fices et une récompense éternelle, qui tentera d'en faire réloge ou de les justifier? Peut-on oublier le mysticisme énervé de religieuses à l'imagination malade, les menées insidieuses des moines, les débordements flagrants et impimis des prêtres, les liens du mariage sans cesse souillés, les biens immenses placés sous le régime delà main-morte, l'ambition sans bornes de tous les ordres, et les égarements de tous genres qui occupèrent si longtemps Grégoire VII et qui laissèrent des conséquences si funestes dans le livre de l'histoire?
5^ Nous ne pouvons pas louer davantage les pèlerinages de quelques saints fainéants; où ils ne servirent pas dii;ectement par des moyens cachés le commerce et les arts, ils ne furent que d'une utilité fort imparfaite et tout accidentelle pour la connaissance des peuples et des contrées. On ne peut nier qu'il ne fût fort commode de trouver partout sûreté et protection sous le saint habit de pèlerin, dans les monastères le repos et la subsistance, sur chaque chemin des compagnons de voyage, enfin à l'ombre des temples ou d'une tombe respectée la consolation dans le malheur ou l'absolution dans le péché. Mais si l'on quitte les sentiers de l'illusion pour revenir à la vérité nue, on voit bien souvent percer sous la bure du saint pèlerin le malfaiteur qui veut laver les crimes les plus grands par un facile pèlerinage; le dévot insensé qui quitte le toit de ses pères, fait donation de ses biens, renonçant aux premiers devoirs de sa condition et de l'humanité, et qui, l'esprit à moitié égaré, passe le reste de ses jours en proie à la corruption, à la plus orgueilleuse ambition; à la folie. La vie des pèlerins a été rarement une vie de sainteté, et le denier que leur allouent encore quelques royaumes pour leurs villes patronales est un véritable vol fait aux peuples. Par cela seul que cette pieuse maladie des pèlerinages à Jérusalem a, entre autres fléaux, donné naissance aux croisades
et à plusieurs ordres religieux, et dépeuplé TEurope, elle témoigne assez contre elle-même ; et si les missionnaires se cachent sous son ombre, certainement leur but est mauvais.
6» Enfin, le latin monacal, ce lien qui reliait toutes les contrées catholiques, présentait de nombreux. inconvénients. D'abord, il empêcha pendant longtemps les langues modernes et les nations qui les parlaient de sortir de leur grossière enfance, ensuite il ne permit pas aux peuples de prendre part aux affaires publiques. Avec la langue, tme grande partie du caractère national disparut dans les affaires politiques. D'un autre côté, sous cet idiome monacal se cachait l'esprit du monastère, esprit flatteur, rampant et menteur, suivant les circonstances. On doit reconnaître que s'il fut utile au clergé, c'est à dire à la classe instruite, que les actes publics, les lois, les décrets, les histoires locales, môme les titres de commerce et les testaments fussent écrits 'en latin, on doit reconnaître que cela fut bien nuisible aux peuples. Ce n'est que par la culture de sa propre langue qu'une nation peut sortir de la barbarie; et les habitants de l'Europe ne restèrent si longtemps dans leur état primitif de grossièreté et de rudesse, que parce qu'une langue étrangère, étouffant leur idiome naturel, achevant de détruire leurs monuments, rendit impossible, pendant près de dix siècles, la formation d'une jurisprudence ou d'une constitution véritablement indigène. L'histoire de Russie est la seule qui soit fondée sur des monuments écrits dans la langue nationale, et cela parce que cet État était resté indépendant de la hiérarchie romaine dont Vladimir ne voulut pas recevoir les envoyés. Dans toutes les autres parties de l'Europe, l'idiome monacal flétrit tout ce qu'il parvint à atteindre, et cette langue, imposée par la nécessité, ne