LIVRE XIX. — CHAPITRE V. 33â
traditions, son goût si prononcé^ pour les aventures, pour l'amour, pour la gloire, la solitude même dans laquelle il * vivait, sa vie nomade, ses haines implacables, telles étaient les sources où s'alimentait sa muse aux éclatantes images, si remarquable par sa grandeur, la noble fierté des sentiments, la subtilité de ses maximes, son exagération dans la louange et dans le blâme. Semblables aux rocs dont la tête se perd dans la nue, ses pensées hardies s'élancent vers le ciel ; la parole de l'Arabe est de flamme; elle est éclatante comme son cimeterre, acérée comme ses flèches. Son Pégase est son noble coursier, souvent indompté, toujours intelligent, fidèle, infatigable. La poésie dss Persans, au contraire, qui, ainsi que leur langue, provient de l'arabe, s'est appropriée au caractère d'un autre pays, d'un autre peuple: plus voluptueuse, plus douce, plus gaie, elle est une véritable fille du paradis terrestre ; bien que ni l'une ni l'autre ne connussent les formes de l'art grec, l'épopée, l'ode, l'idylle et moins encore le drame; lorsqu'elles en eurent connaissance, tout en refusant de se plier à ce modèle, le génie des Arabes et des Persans n'en resta pas moins pur et beau. Aucune nation ne peut se vanter comme les Arabes pendant leurs sigeles de prospérité, d'avoir eu un aussi grand nombre de poètes remarquables. En Asie, cet enthousiasme poétique s'étendit jusqu'aux khans tartares; en Espagne, jusqu'aux princes et aux nobles chrétiens ; enfin, c'est à leurs ennemis et à leuj-s voisins les Arabes, que les poètes limousins ou provençaux empruntèrent en partie leur gaie science [gaya sciencia]. C'est ainsi que l'Europe acquit peu à peu, mais lentement et bi^^n difficilement, un nouveau sens pour une poésie plus délicate et plus vivante.
C'est surtout sous le ciel de l'Orient qu'on a vu se développer la partie fabuleuse de la poésie, le conte. Une antique tradition nationale, transmise oralement, dégénère
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eu fable; rimagînation du peuple aime les formes vastes, élevées, gigantesques ; rincompréheusible, le merveilleux, ridée vulgaire est bientôt transformée en phénomèna, Tinconnu en prodige, et le nonchalant Oriental sous sa tente, dans ses pèlerinages, au milieu de ses amis, prête une oreille attentive aux récits surnaturels. Déjà, à Tépoque de Mahomet, les contes d'un marchand persan eurent tant de succès, que le prophète craignit de leur voir efface' 1 influence du Coran. Les fictions les plus brillantes du génie oriental, semblent^ en effet, être d'origine persane. La pensée si mobile de ce peuple, son goût pour la pompe, imprimèrent à ses traditions \m caractère héroïque et romanesque, qui se développa beaucoup plus encore par le (xmcours de ces êtres imaginaires dont les animaux des montagnes voisines avaient donné, pour la plupart, la première idée. Ainsi surgit cette terre des fées, le royaume des Péris et des Néris, merveilleuses chimères pour les- «juelles TArabe avait à peine un nom et qui, au moyen âge, vinrent enricliir les romans de l'Europe. Les Arabes recueillirent ces fables et les mirent en ordre lorsque le glorieux khalifat d'Uaroun-Al-Raschid fut lui-même pris pour fond à ce tissu d'aventures. Cette forme apprit de nouveau à l'Europe Tart de déguiser d'ingénieuses vérités sous un récit fabuleux ou incroyable et à cacher ainsi sous les fleurs de graves leçons de politique.
Du roman passons à la philosophie arabe, sa sœur; fondée sur le Coran d'après le mode oriental, elle n'acquit une forme scientifique que par les traductions d'Arislote. Comme l'idée pure de l'unité de Dieu est le fondement de ia religion de Mahomet, c'est à peine s'il est une seule spéculation que les Arabes n'aient assimilée à cette idée; leurs contemplations métaphysiques, leurs hymnes, leurs sent^ices^ leurs proverbes, partent de cette idée; ils épuisèrent pour ainsi dire la synthèse de la poésie abstraite et