CHAPITRE VI
SfFI.EXIONS O^MillA.LBS.
Si maintenant nous jetons nos regards sur la forme que la hiérarchie, la guerre, les migrations, la eoDYersiou des peuples donnèrent à l'Europe, nous trouvons un corps puissant, mais inhabile, un Réant, mais un géant aveugle. Il y avait de nombreux peuples à cette extrémité occiden* taie de Fancien monde. Les provinces romaines, énervées par le hixe, étaient occupées alors par des hommes aux membres robustes, dHin courage à toute épreuve, et qui s'y multiplièrent rapidement ; car, dans les premiers temps de l'occupation de ces contrées, avant que la distinction des rangs, devenue héréditaire, eût fait naître l'oppression la plus dure, le monde romain offrait un véritable paradis à ces peuples grossiers dont tant de nations semblaient depuis si longtemps avoir commodément préparé la demeure. Ils ne se préoccupaient pas des ruines qu'ils laissaient derrière eux, et peu leur importait de retarder de plus de dix siècles la marche du genre humain. Corn-* prend-on la perte d'un bien qu'on ne connaît pas ! et pour
ces hommes, esclaves de leurs sens, y avait-il à hésiter entre TOccident septentrional, et entre leur antique Sarmatîe et les steppes lointaines dès Scythes et des Huns!
Au milieu des dévastations qui se produisirent dès le commencement de l'ère chrétienne, des guerres qui déchirèrent ces peuples, des maladies et des pertes qui décimèrent l'Europe, le genre humain eut beaucoup à souffrir; mais sa souffrance devint beaucoup plus cruelle encore sous le joug de fer du système féodal. L'Europe était remplie d'hommes, mais elle était aussi remplie de vassaux, d'esclaves ; et cette servitude était d'autant plus pesante, qu'elle reposait sur des lois chrétiennes et politiques et sur l'aveugle coutume; qu'elle était sanctifiée par des écritures, qu'elle était adhérente au sol même. L'air même rendait serf, et tous ceux qui n'étaient pas affranchis par contrat ou que leur naissance ne créait pas despotes étaient rangés dans la condition prétendue naturelle de l'homme-lige ou du vassal.
De Rome il n'y avait aucun secours à attendre. La souveraineté de l'Europe se partageait entre les serviteurs, et la puissance de Rome elle-même reposait sur une foule d'esclaves spirituels. Ce que les empereurs ou les rois avaient fait libre, il fallait, comme dans les livres de chevalerie, l'arracher aux géants et aux dragons par des lettres d'affranchissement; moyen lent et pénible. Les connaissances que l'Eglise d'Occident avait conservées tournèrent à son profit. Sa popularité devint une misérable liturgie; la mauvaise rhétorique des pères se transforma, dans les cloitres, les églises et les communautés, en un instrument de despotisme moral que la foule adorait bouche close, la tête dans la poussière, sous le fouet et la discipline. Que pouvaient devenir alors les sciences et les arts? Les muses pouvaient-elles habiter au milieu des