‹ Philosophie de l'histoire de l'humanitéChapitre 19 sur 208 · LIVRE XIV. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — CHAPITRE III

une partie de la bibliothèque d'Alexandrie; Marc-Ântoine donne à Cléopâtre celle de Pergame presque en entier, afin que toutes deux soient détruites dans le même lieu. Ainsi* agissaient les Romains qui, tout en se vantant de répandre la lumière sur le monde, le plongeaient dans une obscurité profonde. Partout les peuples, pressurés, périssaient et les trésors de Texpérience des âges allaient s'engloutir avec eux dans Tabime. Les caractères nationaux s'efiacèrent et les provinces furent épuisées, ravagées, désolées sous une longue succession d'exécrables empereurs.'

C'est avec un sentiment de tristesse presque plus grand encore que je laisse tomber mes regards sur l'Espagne, les Gaules et les peuples du Nord, sur lesquels s'appesantit la main de Rome. Au moins les nations qu'ils détruisaient dans l'Orient avaient porté leurs fruits et rempli leur mission et déjà elles commençaient à se faner. Celles-ci, au contraire, pleines de sèves et de boutons, en étaient à l'espoir de la maturité : elles furent si maltraitées que c'est à peine si, chez plusieurs d'entre elles, on peut distinguer le genre et la famille auxquelles elles appartiennent. L'Espagne, avant les invasions des Romains, était un pays bien cultivé, généralement riche et fertile, ayant un commerce assez étendu. La civilisation même était déjà assez avancée chez quelques-uns de ces peuples, comme le prouvent non-seulement les Turdetains sur la Bétique, qui depuis longtemps entretenaient des relations avec les Phéniciens et les Carthaginois, mais aussi les Celtibériens, au centre de la contrée. L'histoire cite-t-elle l'exemple d'une résistance plus héroïque et plus opiniâtre que celle de la brave Numance? Pendant vingt ans, elle soutint le poids d'une guerre acharnée, eUe défit les armées romaines; en dernier lieu, elle lutte contre le génie militaire d'un Scipion avec une valeur digne d'un sort plus heureux et qui lui attire la pitié de tous I Et que

ae PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.

venaient chercher ici ces ravageurs de provinces, dans un pays dont les habitants ne leur avaient jamais fait le •moindre mal, dont les habitants connaissaient à peine leurs noms? Des mines d*or et d'argent. L'Espagne fut pour eux ce que rAmérique est de nos jours pour l'Espagne, im lieu de pillage. C'est ainsi que Lucullus, Galba et d'autres dévastèrent le pays au mépris de la foi jurée : le Sénat lui-même déclara nuls deux traités de paix que ses généraux, pressés par la nécessité, avaient été obligés de conclure avec les Numantins vainqueurs. Il est vrai que, dans sa basse cruauté, il leur livra ces généraux, mais il fut vaincu par ses ennemis en noble compassion pour le courage malheureux. Alors on voit Scipion s'avancer avec une puissante armée vers Numance qu'il cerne de toutes parts ; il fait couper le bras droit à quatre cents jeunes gens, les seuls qui fussent venus au secours de cette cité si injustement attaquée ; il reste sourd aux touchantes supplications d'un peuple affamé et au désespoir qui fait appel à sa justice, et il consomme la ruine de ces malheureux en véritable Romain. Ce fut aussi un digne enfant de Rome, ce Tibérius Gracchus qui, dans le seul pays des Celtibériens, ravagea trois cents villes, ne fût-ce que des forteresses ou des villages. De là la haine implacable des Espagnols contre les Romains ; de là les héroïques exploits de Viriate et de Sertorius qui ne durent leur défaite qu'à la trahison et qui, sans contredit, surpassèrent en intrépidité et en génie nombre de généraux romains. De là cette résistance acharnée de ces montagnards des Pyrénées qui, malgré les Romains, surent conserver pendant si longtemps la Hberté de leurs sauvages solitudes. Malheureuse Ibérie, terre d'or, avec tes peuples et ta civilisation, tu es tombée sans éclat dans ce royaume des ombres où Homère te dépeint déjà comme un empire souterrain à demi éclairé par le soleil couchant.

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