‹ Philosophie de l'histoire de l'humanitéChapitre 22 sur 208 · LIVRE XIV. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — CHAPITRE IV

devait infailliblement la détruire tôt ou tard. Cet élément, c'était la forme même du ffouvernement, Vinjustice ou le peu de tietteté des limites qui séparaient le sénat, les chevaliers et les citoyens. Lorsque Romulus établit cette division, il lui était impossible de piévoir tous les changements qui se produiraient dans la cité qu'il venait de fonder ; il l'établit suivant les circonstances et les besoins du temps. Lorsque ceux-ci eurent changé, il reçut la mort de la main même de ceux à qui son pouvoir était devenu trop pesant. Aucun de ses successeurs n'eut le courage ou ne trouva rof?casion de faire ce qu'il n'avait pas tenté. A l'aide de leur valeur personnelle, ils surent donner un contre-poids au parti dominant et maintenir l'ordre entre les pouvoirs politiques, dans un état grossier encore et environné de nombreux périls. Servius lit le dénoïnbrement du peuple et donna la prépondérance aux riches. Sous les premiers consuls les dangers devinrent plus pressants ; d'un autre /ôlé il se trouvait parmi les patriciens des hommes si éminents, si importants par leur mérite et leur puissance, qu'ils devaient inévitablement l'emporter sur le peuple.

Mais bientôt les circonstances changèrent et le joug des nobles devint insupportable. D'une part, les citoyens étaient écrasés sous le poids de leurs dettes ; de l'autre, ils prenaient une paxjt si restreinte à l'action législative, ils tiraient de si faibles avantages des victoires qu'ils remportaient au prix de leur sang, que le peuple, à bout de patience, ^e retira sur le mont Sacré : ainsi naquirent des querelles, que la création des tribuns, loin d'apaiser, ne fit que multiplier et qui se perpétuèrent dans tout le cours de Ifcistoire de Rome. De là, ces débats, jamais vidés et toujours renaissants, sur la division des terres, sur l'admission des plébéiens aux fonctions de la magistrature, du consulat, du sacerdoce. Dans ces luttes chaque parti combattait pour ses intérêts, aucun ne cherchait à régler

le différend d'une manière impartiale. Cet état de choses se prolongea jusqu'aux temps des triumvirs, qui n'en furent que la conséquence. Or, comme ces luttes, nées avec la république elle-même, sapèrent pe\i à peu la constitution romaine, il en résulte que l'État portait en lui un germe de mort, interne et non externe. Il n'est donc pas possible de représenter la constitution romaine comme le modèle des corps politiques, car elle était réellement une des plus imparfaites dont l'histoire ait fourni l'exemple (1). Née des circonstances les plus grossières, modifiée de temps à autre et par parties, jamais une idée générale, une idée d'ensemble n'a présidé aux modifications qu'elle a suljies. César seul aurait pu la réformer, mais il était trop tard, et le poignard qui lui ôta la vie fit évanouir à jamais l'espoir de voir la constitution s'améliorer.

2® Il y a une contradiction flagrante dans ces paroles : Rome, la reine des nations, Borne, la maîtresse du monde; car Rome n'était' qtC une cité, et sa constitution la constitu-^ tio7i d*une cité, A la vérité, on se rend plus facilement compte de son esprit opiniâtre dans la guerre et dans les conquêtes, lorsqu'on songe que ses résolutions émanaient, non d'un monarque périssable, mais d'un sénat immortel, et que le génie de la destruction qui l'animait devait nécessairement mieux se conserver dans un collège permanent que dans une succession de volontés individuelles. D'ailleurs, comme il existait toujours une très-grande tension dans les rapports entre le sénat et le peuple, le premier, pour maintenir la paix intérieure, se vit obligé de créer des guerres et d'employer au dehors une multitude déréglée ou quelque chef ambitieux. Ainsi cette tension et ces divisions intestines prolongeaient la dévastation du monde. Enfin, comme le sénat lui-même, sous la pression

(I) V. le I0« livre de Polybe,

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