LIVRE XIV. — CHAPITRE IV
de dangers de toutes sortes, se trouva souvent obligé, pour se soutenir, de recourir à Téclat des victoires, et que tout patricien, qui voulait se faire du peuple un instrument, cherchait à le séduire par des présents, des fôtes, des triomphes, la gloire que la guerre seule pouvait lui fournir, ce gouvernement divisé, agité, troubla la paix du monde tant qu'il fut debout ; car jamais un Etat bien ordonné, tranquille et heureux n'eût mis son bonheur à donner au monde un si horrible spectacle.
Autre chose cependant est de faire des conquêtes ; autre chose est de remporter des victoires et de les faire tourner à l'avantage de l'État. Par la nature môme de son organisation intérieure, Rome ne put jamais remplir la dernière de ces conditions ; quant à la première, elle ne put y satisfaire que par des moyens entièrement contraires à toute idée d'ordre social. Déjà les premiers rois qui firent des conquêtes durent recevoir, dans les murs de Rome, quelques-unes des nations vaincues, afin de fortifier les racines et le tronc de cet arbre qui, si faible encore, voulait étendre au loin ses branches. Le nombre des habitants de Rome augmenta ainsi d'ime manière alarmante. Après cela, la cité contracta des alliances, et ses alliés combattirent à ses côtés ; ils partageaient ses victoires et ses conquêtes, et étaient Romains sans être ni citoyens ni habitants de Rome. Bientôt, par une conséquence inévitable et fondée sur la nature des choses, naquirent de violentes querelles au sujet du droit de bourgeoisie. De là la première guerre civile, qui coûta à l'Italie trois cent mille hommes et mit Rome si près de sa perte qu'elle dut armer jusqu'à ses esclaves. Cette guerre entre les membres et la tète ne pouvait se terminer que par l'accroissement des uns et le despotisme de l'autre. Alors l'Italie entière fut dans Rome, qui voyait chaque jour sa puissance s'augmenter, pour le malheur et la désolation du monde. Sans
parler du désordre que produisit dans tous les États de ïltalie cette nécessité de tout faire passer sous le niveau romain, nous nous l)omerons à examiner les maux qu*elle préparait à Rome de tous les lieux du monde.
Si, dans le principe déjà, la confusion fut telle dans cette cité qu'il ne fiut pas possible de tenir d'une manière exacte les tables des cens, et que plus d'une fois on élit pour consul im homme qui n'était pas môme citoyen romain, que dut-il arriver quand la cité-reine vit se presser dans ses murs ime population empruntée à tous les éléments de ritalie, et devint ainsi le plus monstrueux assemblage dont rhistoire ait souvenir? Aussitôt après la mort de Sylla, les maîtres du monde étaient au nombre de 450,000; nombre qui s'éleva beaucoup par l'admission des alliés. Du temps de César, 320,000 citoyens prenaient part aux distributions de blé. Que l'on se figure cette masse turbulente d'hommes oisifs pour la plupart, réunis avec leurs patrons et les candidats dans les assemblées électorales, et l'on comprendra facilement comment les dons, les spectacles, la pompe des uns, les flatteries des autres, le déploiement surtout des forces militaires, en provoquant des troubles continuels, en faisant ooiiler des flots de sang, en créant des triumvirs, firent tomber les maîtres du monde au rang d'esclaves de leur propre faiblesse. Que devint alors l'autorité du sénat? Que pouvaient cinq ou six cents individus contre une foule innombrable qui se proclamait le peuple souverain et qui eu réclamait les droits; qui servait d'instrument, à chaque ambitieux assez adroit pour s'en emparer? Quel triste rôle joua le divin sénat — titre qui lui fut décerné par une flatterie de la Gtèce — au temps die Marins ou de SyUa, de Pompée ou de César, d'Antoine ou d'Octave ! Le père de la patrie, Cicéion lui-même, quel pauvre résultat n'obtint-il pas lorsqu'il s'attaqua à Ck>diQs 1 et de quel faible
LIVJRË XfV. — CHAPITRE IV. 43
poids ne furent pas ses meilleurs conseils, non-seulement contre les entreprises de Pompée, de César, d'Antoine, mais encore contre les attentats d'un Catilina ! Ce n'est pas aux parfums de l'Orient ou à la mollesse de LucuUus qu'il faut attribuer ce malheureux état de choses, mais bien au principe constitutif de Rome, qui, simple cité, prétendait à la souveraineté du monde (1).
30 Bu reste^ il n'y avait pas dans Rome qu*un Sénat et un pmple, mais enco^'e des esclaves ^ dont le TioTubre atigmen^ à mesure que s'étendit la domination de Rome. C'était par des esclaves qu'ils faisaient cultiver ces grandes et riches étendues de terrain qu'ils possédaient en Italie, en Sicile, en Grèce ; c'étaient des esclaves qui formaient leur patrimoine, -et le commerce qu'on en faisait constituait à Rome une branche d'industrie, autorisée par l'exemple de Caton lui-même. Ils étaient bien loin, ces temps où un lien fraternel unissait le maître et le serviteur, où Romulus pouvait promulguer cette loi qui autorisait le père à vendre son fils jusqu'à trois fois. Les esclaves des conquérants du monde, réimis de tous les points du mcmde, étaient traités avec douceur ou cruauté, selon les caprices de leurs xn^i" très. Il eût été ex;traordinaire que tous ces hommes écra*sés sous le joug n'eussent pas ^constituié un véritable danger pour Rome; semblable à toute mauvaise iustitution,. l'institution de l'esclavage portait en elle sa punition «t des germes de ruine. Les premiers symptômes de décadeaee se déclarèrent lors de cette sanglante guerre des esclaves que Spartacus soutint, pendant trois aas, avec une valeur et un génie renaaxquables. Il commença la
(I) Pour tout ce qui concerne la simplicité des mœurs des anciens RomaiBS et le degré de culture de ce peuple, voir le savent ouvrage de Meiero^, Swr (es .coaiwnes et le genre de vie des RcmuUns, 1. 1, Rerlio, 1774, €t, dans la seconde partielle Tablettu des progrès et des effets du luxe, tant chez les Plébéiens que chez les Patriciens,
4i PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.
lutte avec septante-cjuatre compagnons d'armes, et bientôt son année s'éleva jusqu'à soixante-dix mille hommes, avec lesquels il battit plusieurs généraux et même deux consuls. Ce qu'il y eut de pire, ce fut le honteux avilissement de Rome lorsque, tombée sous le joug des favoris des grands ou des affranchis, elle fut devenue l'esclave de ses esclaves. Déjà, du temps de Sylla, le mal commençait à paraître, et, sous les empereurs, il fit des progrès si rapides que je n'ose aborder la description des débordements et des égarements monstrueux qu'enfanta la corruption des esclaves favoris et des affranchis. Les histoires et les satires romaines sont pleines de ces détails; jamais peuple sauvage n'a connu une pareille corruption. Ainsi Rome fut punie par Rome : l'oppresseur du monde devint le vil serviteur des plus infâmes esclaves.
4*^ Enfin à cela vint s'ajouter le luxe^ qui, aussi bien que l'esprit de conquête, était malheureusement une conséquence presque forcée de sa situation. Placée comme au centre de l'univers, elle régnait sur toute la Méditerranée, et de là sur les rivages les plus riches des trois parties du monde connu; ses flottes nombreuses rapportaient d'Alexandrie les précieux tributs de l'Ethiopie et des contrées les plus reculées de l'Inde. Ma plume ne saurait décrire la grossière prodigalité, la folle ostentation quo déployèrent, après la conquête de l'Asie, dans les fêtes, les spectacles, les vêtements et les édifices privés, Rome et les peuples qui en dépendaient (1). On n'en croit pas ses yeux quand on voit la peinture de ces mœurs et le prix qu'ils mettaient à des raretés étrangères; quand ou se représente l'énormité des dettes qui chargeaient ces
(1) Voir Pétrone, Pline, Juvénal et nombre de passages des anciens : parmi les modernes, le t. II de l'ouvrage de Meierotto, Sur lés mœurs et le genre de vie des Romains; V Histoire et la chute des Romains, par Meiners, etc.