LIVRE XIV. — CHAPITRE IV
grands hommes de Rome, hier encore esclaves' ou affranchis. La détresse la plus affreuse devait naturellement suivre de tels dérèglements. Ce flot d'or qui, parti des provinces, vint alimenter Rome pendant des siècles, devait finir par s'épuiser, et le commerce entier des Romains, qui échangeaient leurs richesses contre d'inutiles productions, leur étant plus préjudiciable que fructueux, il ne faut pas s'étonner si l'Inde était un gouffre dans lequel venaient s'abîmer leurs trésors.
D'un autre côté, la terre semblait retourner à l'état sauvage; l'agriculture n'était plus ce qu'elle était en Italie dans les beaux temps de la république; les arts de Rome, déviés de leur but utile et tournés uniquement vers le luxe, ne servaient qu'à déployer cette pompe vaine et magnifique qui se manifestait dans les arcs de triomphe, les bains, les tombeaux, les théâtres, les amphithéâtres, monuments qui, en effet, ne pouvaient être, construits que par les ravageurs d'un monde mis au pillage. Est-il un seul Romain qui se soit distingué dans un art utile, par une découverte favorable au bien-être de la société humaine? en esWl un à qui nous devions un élément de prospérité pour d'autres nations? Aussi l'empire s'appauvrit bientôt, la monnaie fut altérée, de sorte que, dès le m^ siècle de notre ère, un général recevait à peine une paie qui, sous Auguste, n'eût pas été jugée suffisante pour un simple soldat. Telle était la conséquence naturelle de la marche des choses : tant au point de vue commercial qu'au point de vue industriel, .elles devaient en arriver là.
Cet état de choses fut tout aussi fimeste à l'espèce humaine; la population diminua, tout comme la force du corps, la souplesse des membres, l'énergie vitale. Rome et l'Italie, après avoir changé en déserts les contrées les plus . riches et les plus florissantes, la Sicile, la Grèce, l'Espagne , l'Asie , l'Afrique , l'Egypte , se donnèrent elles-
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mêmes, et tout naturellement, la mort la moins naturelle, t)ar leurs lois, par leurs guerres, plus encore par leurs mœurs oisives et d^ravées, par leur corruption, par r<bus du divorce, leurs cruautés contre les esclaves et leur conduite aveugle contre les plus vertueux des hommes. Pendant des siècles Rome expirante se débat sur son lit de mort, dans d'effrayantes convulsions ; le venin qui la tue se com mimique à tout un monde dont elle avait avidement goûté les dons" empoisonnés et qui, pour dernier service, ne pouvait que hâter sa mort. Dans ce but on vit arriver les barbares, géants du Nord, devant lesquels les Romains énervés ne semblaient que des nains ; ils saccagèrent Rome et répandirent une nouvelle vie dans l'Italie épuisée. Preuve effroyable, mais convaincante, que dans la nature tous les désordres se vengent et se détruisent eux-mêmes. C'est donc au luxe de TOrient que nous devons d'avoir délivré le monde d'un cadavre que dos victoires rempor-tées dans d'autres contrées auraient détruit, à la vérité, mais moins rapidement, sans doute, et^ d'une manière beaucoup moins terrible.
5^ Condensons maintenant en une seule pensée toiites les pensées qui précèdent et montrons — conséquence de la loi suprême de la nature — que même sains le luxe, sans les plébéiens, sans le sénat, sans les esclaves, Vesprit militaire de Rome aurait suffi à lui seul pour consommer sa ruine, et que Vépée qui avait taM de fois frappé des cUés et des nations innocentes devait enfin se retourner contre elle. Mais ici, la voix de l'histçlre entière «e fait entendra et rend témoignage à ma place. Quand les légions, dont la rage de butin était eneoxe iaj^assouvie, Be trouvèr^at phi^ rien à ravager, «t qu'elles eurent vu échouer misérable- # ment leur gloire sur les frontières des Pai^thes et des <iermains^ que leur restait-il à faire, sinoaa de revenir sur leurs pas et de dépouiller leur mère elle-onôme? Cet