LIVRE XIV. — CHAPITRE IV
effroyable drame commence dès les temps de Marius et de Sylla. Instruments aveugles ou corrompus dans la main de leurs généraux, les arnfées viennent jusqa'au cœur de l'Etat venger leurs chefs des attaques des partis, en déchirant le sein de la patrie et en inondant Rome de flots de sang. Cette tragédie continue quand, dans ces lieux qui n'avaient jamais retenti que des chants des muses et d'Apollon berger, Pompée et César excitent leurs armées au carnage ; alors les Romains, luttant contre des Romains, décident du sort de Rome, leur mère. C'est ce qui apparut surtout, lors de l'odieux trpiité des triumvirs à Modène, lorsque, dans une seule liste, ils condamnèrent à mort ou à l'exil trois cents sénateurs, deux mille chevaliers, et qu'ils extorquèrent de Rome, et même des femmes, deux cent mille talents. C'est ce qui fut plus évident encore après la bataille de Philippe, où Brutus succomba; ayant la guerre contre le jeune Pompée, noble fils d'un père illustre; après la bataille d'Actium.
En vain le lâche et cruel Auguste joua-t-il la clémence et l'amour de la paix. L'empire avait été ^abli par l'épée; l'épée devait le consolider ou le détruire. A la moindre faiblesse de Rome, les peuples, lésés dans leurs droits, troublés dans leurs foyers, devaient se réveiller du long sommeil qui leur avait été imposée! ne plus se rendormir : ils criaient vengeance et ils saisirent la première occe^ion de se la faire. Dans l'empire romain, les Césars ne furent jamais que les chefs des armées, et lorsqu'ils voulurent être autre chose, les révoltes des légions surent promptement les rappeler au sentiment de la réalité. Les légions déposèrent les empereurs et les égorgèrent; enfin, le commandant de la garde prétorienne se fit lui-même grandvizir et réduisit le sénat à n'être plus qu'un vain fantôme, une assemblée de soldat mous et énervés, aussi peu propres au conseil qu'à la guerre. L'empire s'écroule : des
empereurs rivaux se lèvent et s'arment Tun contre Tautre; des peuples, jusque là inconnus, franchissent les frontières, et Tannée est obligée diidmettre dans son sein des ennemis qui en appellent d'autres après eux. Ainsi les provinces sont désolées et ravagées, et Téternelle Rome. Rome à l'immense orgueil, s'abîme sans défense, abandonnée et trahie par ses propres conseillers, par ses généraux. Effroyable témoignage de la fin que réservent les lois de la nature à tous les États, grands ou petits, chez lesquels prédominent la soif des conquêtes et l'esprit de despotisme militaire. Jamais IÇtat guerrier ne fut plus solidement assis et jamais cadavre ne fut précipité dans la tombe au milieu d'aussi horribles circonstances. Aussi, après Pompée et César, après tous ces enseignements de l'histoire romaine, pouvait-on espérer que jamais on ne reverrait dans une nation .civilisée ni un conquérant, ni ime armée stipendiée.
Destinée riche en enseignements ! l'histoire de Rome n'at-elle été conservée, \me partie de la terre n'a-t-elle dû s'incliner devant son épée victorieuse que pour nous donner cette grande et "utile leçon? Encore ce qui nous reste d'eux, ce sont des mots : mal compris, ils ont formé de nouveaux Romains qui n'ont jamais pu arriver au niveau de leur modèle. Rome n'a pu exister qu'une fois ; une seule fois seulement, elle a pu jouer ce grand drame, dont l'humanité ne regrettera jamais le retour. Examinons cependant les côtés grands et brillants de cette merveilleuse histoire.