LIVRE XIV. — CHAPITRE V
ce génie auquel rien n'était plus étranger que le respect des libertés des peuples et de Tamour de l'humanité ; car si Ton se représente les fatigues inouïes de ces masses d'hommes rendus esclaves et condamnés à amener ces blocs énormes de pierre et de marbre, de contrées souvent fort éloignées ; si l'on songe que c'étaient la sueur et le sang des provinces qui alimentaient ces merveilles de l'art; si l'on se rappelle que la plupart de ces édifices étaient destinés -aux combats de gladiateurs, aux victimes livrées aux bêtes féroces et entretenaient ainsi des goûts barbares et sanguinaires; si l'on se figure la pompe insultante de leurs triomphes, le vain luxe de leurs thermes et de leurs palais, on serait tenté de croire qu'un être ennemi du genre humain a fondé Rome, pour laisser au monde entier des traces ineffaçables de son infernale* puissance. Écoutez à ce sujet les'plaintes de Pline et de quelques-uns de ses nobles compatriotes ; voyez ces guerres et ces extorsions de toutes sortes qui amenèrent à Rome les arts de l'Etrurie, de la Grèce et de l'Egypte; si l'on se sent frappé d'étonnement à la vue des colosses de la magnificence romaine, comme à l'aspect de la dernière expression de la vanité ou de la grandeur humaine, d'un autre côté on apprend plus encore à les haïr comme des monuments qui rappellent la tyrannie et la mort de l'humanité. Cependant les règles de l'art restent ce qu'elles sont, et quoique les Romains, à proprement parler, n'aient rien inventé dans les arts et qu'ils se soient bornés à combiner, d'une manière assez barbare à la vérité, les éléments qu'ils rencontraient, ils restent néanmoins les maîtres de la terre, jusque dans ce goût qui les portait à rechercher l'immensité en toutes choses.
Excudent alii spirantia mollius sera,
CreHo equidem ; vivos ducent de marmore vultus :
Orabunt causas melius, cœlique meatus
Describent radio et surgentia sidéra dicent : Tu regere imperio populos. Romane, mémento ^ Hae tibi erunt artes, pacisque imponere morem, Parcere subjectis et debellare superbos.
MTXiiiD, lib. VI.
Nous pardonnerions volontiers aux Romains le mépris qu'ils affectaient pour ces arts grecs et qu'ils faisaient servir à leur orgueil ou à leur amusement, nous ne leur ferions point de reproche de leur ignorance dans les plus nobles sciences, dans l'astronomie, la chronologie, et c'est avec joie que nous nous dirigerions, pieux pèlerinage, vers ces contrées où fleurirent dans leur sol natal ces fleurs de la pensée humaine, si du moins il les y eussent laissées, et s'ils eussent pratiqué au profit du bonheur des peuples cette science du gouvernement dont ils faisaient un de leurs principaux titres de gloire. Mais cela ne fut pas en leur pouvoir; leur sagesse ne servit qu'à l'accroissement exagéré de leur puissance, et cet orgueil si grand n'enfanta que plus d'orgueil encore.