LIVRE XIV. — CHAPITRE VI
nous demander comment César aurait régné à la place d'Auguste, Germanicus à la place de Tibère ; quel eût été le sort du genre humain, privé de l'influence du christianisme. Ces recherches nous révéleraient par degrés Tenchaînement de causes tellement éloignées que, semblables à ce sage de TOrient, nous en arriverions infailliblement à regarder Rome comme un tout vivant qui, sous de telles circonstances, n'eût pas pu se produire ailleurs que sur les lords du Tibre ou sur les rivages de la mer, et qui, après s'être exercé en silence, se sentit assez fort po^r se jeter, sur toutes les nations du globe, 'pour les subjuguer, les fouler aux pieds, jusqu'à ce qu'enfin il succombât à son tour, après avoir trouvé en lui-même les bornes de sa gloire et son principe de mort. Sous ce point de vue, le caprice et le hasard ne jouent plus aucun rôle dans l'histoire. Ici, comme dans chaque production des règnes naturels, le hasard et le caprice sont tout ou ne sont rien. Tout phénomène historique est une production naturelle ; peut-être même la plus digne entre toutes de la contemplation de l'homme, puisqu'en grande partie c'est de lui ({u'elle provient, et que même en ce qui dépasse ses forces individuelles, dans l'immense sphère des siècles et des empires, il trouve le germe de précieux enseignements, dans le spectacle de la chute de la Grèce, de Garthage, de Numance ; le meurtre de Sertorius , de Spartacus , de Viriate ; la ruine du jeune Pompée, de Drusus, de Germanicus, de Britannicus. Telle est la seule manière philosophique d'envisager l'histoire, telle est la seule manière qu'ont jamais eue, même à leur insu, tous les esprits profonds. •
Rien n'est plus contraire à cet esprit d'impartialité que de vouloir chercher, jusque dans les pages sanglantes de l'histoire romaine, l'accomplissement de quelque but caché de la Providence. Ainsi, n'a-t-on pas été jusqu'à dire que
ee PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.
la puissance de Rome n'avait atteint cette cime élevée que pour produire 4es orateurs et des poètes, pour répandre le droit romain et la langue latine jusqu'aux limites les plus reculées de son empire, pour préparer enfin la voie au christianisme 1 Personne n'ignore quels maux nombreux écrasèrent Rome et tout ce qui l'entourait avant que ne fût venu le siècle des poètes et des orateurs. Chacun sait combien la Sicile a payé cher les discours de Cicéron contre Verres, combien Rome et lui-môme* ont souffert de ses harangues contre Catilina et contre Antoine. Ainsi donc, pour sauver une perle, il faudra précipiter un vaisseau dans l'abhne ; il faudra donc que des miUiers d'êtres sensibles périssent, afin que de leurs cendres s'élève une fleur que le premier souffle des vents renversera ! Pour conserver VÉnéide de Virgile, la muse pacifique d'Horace et ses belles pitres, il a fallu des flots de sang romain., il a fallu consommer la ruine d'une foule de peuples et de royaimies I Ces nobles fruits de l'âge d'or du despotisme, n'ont-ils pas été payés trop cher ? Il n'en fut pas autrement des lois romaines, car on sait quels instruments d'oppression elles devinrent et quelle cause de ruine, dans les contrées les plus opposées, pour des institutions beaucoup plus empreintes du sceau du véritable génie de rhimianité. Des nations étrangères furent constituées selon des mœurs qui leur étaient inconnues. On introduisit parmi eUes des crimes et des châtiments dont elles n'avaient jamais entendu parler ; plus tard, lorsque cette législation, qui ne convenait qu'à Rome, eut reculé les Hmites de son empire et qu'elle eut, sous son joug d'airain, déprimé et effacé le caractère des peuples auxquels elle fut imposée, lorsque toute empreinte nationale fut détruite, on vit l'aigle romaine, planant sur le monde, couvrir de ses faibles ailes et déchirer de ses serres cruelles le cadavre des provinces. La langue latine ne gagna rien par le com—