‹ Philosophie de l'histoire de l'humanitéChapitre 35 sur 208 · LIVRE XiV. - CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE XiV. - CHAPITRE VI

merce avec les peuples étrangers, et ceux-ci n'y gagnèrent pas davantage. Déjà corrompue , elle devint bientôt un mélange barbare, non-seulement dans les provinces, mais dans Rome même. La langue grecque, si belle, perdit à son contact de sa chaste pureté, et nombre d'autres langues, qui eussent été certainement plus utiles qu'un latin abâtardi aux peuples qui les parlaient, disparurent sans laisser de trace. Pour en arriver enfin à la religion chrétienne, autant je suis disposé à reconnaître et à vénérer les bienfaits qu'elle a répandus sur le genre humain, autant je suis loin de croire que la main des hommes ait préparé avant elle dans l'empire romain une seule des pierres qui lui ont servi à construire son édifice. Ce n'est pas pour elle que Romulus a fondé sa cité, que Pompée et Crassus se ^nt dirigés vers la Judée ; c'est encore moins pour préparer ses voies que la politique ou la guerre ont créé ces établissements romains en Europe et en Asie. Rome, en embrassant le christianisme, ne fit pas autre chose que ce qu'elle avait fait en embrassant le culte d'Isis et toutes ces grossières superstitions de l'Orient. Ce serait faire injure à Dieu que de supposer que pour l'accomplissement de son œuvre la plus subhme, pour établir le règne de la justice et de la vérité, il n'ait eu d'autres instruments que les mains tyranniques et ensanglantées des Romains. La religion chrétienne s'éleva par ses propres forces, comme l'empire romain avait grandi par ses propres pouvoirs, et si, tous deux, ils finirent par s'unir, ils ne gagnèrent ni l'un ni l'autre à cette union. De ce rapprochement sortit un être hybride, moitié chrétien, moitié romain, tel que beaucoup souhaiteraient qu'il ne fût jamais né.

La philosophie des causes finales n'a été d'aucun secours à l'histoire naturelle : tout au plus a-t-elle satisfait ses partisans en leur permettant de mettre leurs conjectures à la place de la recherche des faits. Combien plus inutile

encore a-t-elle été à Thistoire de rhomme, où ime innombrable série d'actions et de réactions répondent à autant de moyens et de fins 1

Nous ne pouvons pas davantage admettre, qu'ainsi que dans un tableau, œuvre du pinceau de Thomme, les Romains aient apparu sur la terre pour former après les Grecs, dans la suite des siècles, un anneau plus parfait de la chaîne de la civilisation. Là où les Grecs ont excellé, les Romains ne les ont pas surpassés; et, quant à ce que ceux-ci se sont réellement appropriés, ils ne le doivent pas à la Grèce. Ils ont su se servir de toutes les nations qu'ils connurent, même des Indiens et des Troglodytes; mais ils s'en servirent en Romains. Cela leur fut-il utile ou nuisible? C'est ce qui reste à décider. Les Grecs n'ont pas plus vécu pour Rome, ou créé pour elle, et des siècles avant elle, leurs institutions et leurs mœurs qu'aucun autre peuple de la terre. Athènes et les colonies italiques firent leurs lois pour elles et non pas pour Rome : et si Athènes n'eût pas existé, les Romains eussent pu s'adresser aux Scythes pour former leurs Douze Tables. Sous plusieurs rapports, les lois grecques étaient supérieures aux lois romaines, et les vices de celles-ci se firent sentir sur un théâtre beaucoup plus étendu. Là où elles ont im caractère plus humain, elles conservent néanmoins le cachet de Rome : il serait, du reste, peu naturel que les conquérants de tant de nations civilisées ne leur aient pas pris au moins l'apparence de l'humanité, dont ils s'étaient servi si souvent pour les tromper.

Il ne reste donc qu'à considérer la nation romaine et la langue latine comme un pont jeté par la Providence pour faire arriver jusqu'à nous quelques débris des trésors de l'antiquité. Mais pouvait-on faire un plus mauvais choix, si ce qui devait nous conserver ces trésors est précisément ce qui nous en a fait perdre la plus grande partie. Les

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