‹ Philosophie de l'histoire de l'humanitéChapitre 38 sur 208 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

« Cette instabilité de toutes les choses terrestres tient à « leur essence même, à la place qu'elles occupent et aux « lois générales qui régissent notre nature. Le corps de « l'homme, cette enveloppe fragile, sans cesse altérée, se « renouvelle tant qu'elle en a la force. La pensée cepen- « dant ne peut agir sur le monde que par l'intermédiaire « du corps. Nous croyons jouir d'une liberté absolue et « nous dépendons de tout dans la nature. Appartenant à « un système d'objets toujours flottants et mobiles, qui « nous entraine dans le cours de ses révolutions, notre loi a est de naître, de vivre et de mourir. Un fil délié qui se* « rompt et se renoue sans cesse, voilà ce qui lie les géné- « rations humaines. Le vieillard, devenu sage, s'incline « vers la tombe, pour que son successeur, dans l'enfance, « détruise peut-être follement l'œuvre de son père et « laisse à ceux qui viendront après lui ime tâche aussi « vaine pour y consumer leur vie. Ainsi se suivent les « jours, ainsi s'enchaînent les générations et les empires. « Le soleil s'abîme pour que la nuit arrive et que le « genre humain puisse se réjouir aux rayons d'une nou- « velle aurore.

« Si encore, dans ce tableau éternellement changeant, « on remarquait quelque progrès certain ! mais l'histoire « offre-t-elle ce spectacle ? De tous côtés nous ne voyons « que des ruines sans pouvoir dire si ce qui s'élève à leur « place vaut mieux que ce qui est tombé. Les nations fleure rissent et se fanent, mais une nation flétrie ne produit a plus de fleurs nouvelles. La culture sociale se continue « sans devenir meilleure. De nouvelles facultés se révèlent « dans de nouveaux lieux, les anciennes disparaissent à « jamais des anciens lieux. Les Romains furent-ils plus « heureux ou plus sages que les Grecs? Nous-mêmes le « sommes-nous plus que les uns et que les autres?

« La nature de l'homme ne change pas. Dans la dix-

« millième année de son histoire, il naîtra avec des pasu sions, comme il est né avec des passions dans les pre- « mières années de son existence : et il poursuit sa caru rière d'erreurs jusqu'à ce qu'il aperçoive enfin une taru dive et inutile lueur de sagesse. Nou^ tournons dans un u labyrinthe dont notre vie parcourt à peine quelques sen- « tiers, et que nous importe que ces obscurs dédales aient u une entrée et une issue?

tt Triste destinée du genre humain ! Condamné à jamais, u malgré tous ses pénibles efforts, à la tour d'Ixion, au .« rocher de Sisyphe, au supplice de Tantale. Nous vivrons i( et nous mourrons sans avoir vu notre travail porter ses (c fruits, sans voir poindre un seul résultat des enseigne- « ments de l'histoire. Qu'un peuple s'isole, l'empreinte de « son caractère finit par disparaître sous la main du temps. ^f Entre-tr-il dans le grand tourbillon des nations, jeté « dans un creuset d'airain, il perd jusqu'à sa forme. Ainsi « nous bâtissons sur une glace fragile; ainsi nous écriu vous sur les vagues de la mer. La vague se retire, la a glace fond nos palais et nos pensées ont disparu.

« Pourquoi donc l'auteur des choses nous a-t-il imposé, « comme une tâche de chaque jour, ce travail ingrat et tt maudit? Pourquoi nous avoir chargé de ce fardeau qui « nous courbe tous vers la tombe? En est-il un de nous à « qui on ait demandé s'il veut l'accepter, ou dans quel tt lieu, dans quel temps, dans quelle sphère il lui plairait a de naître ? En outre, si les honunes sont les auteurs de « la plupart de leurs maux; si ceux-ci naissent égale- « ment des vices des institutions et des gouvernements, a de l'orgueil des oppresseurs, de la faiblesse presque « inévitable des maîtres et des sujets, quel destin <i courba Thomme sous le joug de ses semblables et le « livra aux caprices ou aux fureurs déréglées de ses <c frères? Que l'on calcule les périodes de bonheur ou de

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