LIVRE XV
« malheur des peuples, leurs bons et leurs mauvais rois, « la somme de leurs actes de sagesse ou de folie, leurs « vertus et leurs vices, la balance ne penchera-t-elle pas « beaucoup plus du mauvais côté? Songez à ces despotes « qui ont régné sur l'Asie, TAfrique, sur la terre entière « pour ainsi dire; songez à ces monstres qui, du haut du « trône romain, firent, pendant une longue suite de siècles, « gémir l'univers. Partout on ne voit qu'oppression, « guerres, passions déchaînées. Un Brutus est vaincu et « un Antoine triomphe. Germanicus périt, Tibère, Cali- « gula et Néron régnent. Aristide est banni, Confucius « erre sur la terre; Socrate, Phocion, Sénèque sont mis à « mort. Ainsi donc, du sein des plus épaisses ténèbres, « voyons-nous apparaître ce principe : Ce qui est ^ est; ce « qui peut être, sera; ce gui est périssable, périra. Triste « aveu, qui ne craint pas de proclamer que la violence et « sa sœur, la dissimulation perfide-, régnent victorieuses « dans tout l'univers. »
Ainsi l'homme doute et désespère malgré tous les ensei-' gneménts de l'histoire; et le spectacle de ce désordre apparent qui signale les siècles passés semble autoriser ses plaintes. Ainsi j'en ai connu plusieurs qui, sur l'immense océan de l'histoire humaine, cherchaient sans le trouver ce Dieu que dans l'ordre physique de la nature, leur âme, émue et pleine de gratitude, reconnaissait dans chaque brin d'herbe, dans chaque grain de sable. Dans le temple de la création céleste, tout leur révèle la puissance et la sagesse éternelles ; au contraire, sur le théâtre des actions humaines, auquel est proportionnée la durée de notre vie, ils ne voient qu'un conflit dépassions aveugles, de forces sauvages et déréglées, d'arts destructeurs, de bons desseins inefficaces. Pour eux l'histoire ressemble à cette toile déliée suspendue à l'angle d'un palais et dont les fils inextricables laissent encore voir les traces d'un
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carnage récent, mais dont le triste insecte qm en forme le centre, Tindustrieuse araignée, a disparu aux regards.
Si, cependant, il est un Dieu dans la nature, il est aussi dans rhistoire; car Thonmie est aussi tme partie de la création, et môme au milieu de ses passions, dans ses dérèglements les plus violents, il n'en est pas moins obligé d'obéir à des lois aussi belles et aussi immuables que celles qui règlent leâ révolutions des corps célestes. Maintenant, comme je suis persuadé que Thomme peut et doit savoir tout ce qu'il est nécessaire qu'il sache, je quitte les scènes tiunultueuses qui se sont déroulées jusqu'à présent devant nos yeux et j'aborde librement et sans crainte l'examen de ces sublimes lois de la nature dont elles découlent directement.