LIVRE XV. — CHAPITRE II
sont fort peu sensibles en comparaison des désastres qui accompagnent la marche des armées ou le .siège des villes, de l'esprit de désordre et de destruction qui s'empare alors de tous les rangs, de toutes les conditions et qui rendent plus cruelles encore des guerres longues et passionjlées. Ne devons-nous pas une certaine reconnaissance aux Grecs, aux Romains, surtout aux inventeurs de la poudre à canon et des armes à feu? n'ont-ils pas transformé im trafic sauvage et odieux en un art parfaitement réglé, en un art dans lequel les rois de nos jours se font encore gloire de briller? Depuis que les rois sojit personnellement engagés dans cette lutte d'honneur, à la tête de masses d'autant moins passionnées qu'elles sont plus nombreuses, il n'est plus à craindre de les voir entreprendre aveuglément le siège d'une Veïes nouvelle, ou des guerres de soixante-dix ans : leur amour-propre de capitaines et la nature môme de leurs armées imm^ases s'y opposeraient invinciblement. Ainsi, suivant les lois immuables de la nature, le mal a produit quelque bien. L'art militaire a presque «létruit l'esprit de la guerre; les généraux, non par amour de l'humanité, mais par point d'honneur^ ont tenu à arrêter le pillage et la dévastation. Les lois de la guerre et le sort des prisonniers ne sont déjà plus chez nous ce qu'ils étaient chez les Grecs. Quant à la sûreté publique, elle n'existait alors que chez les peuples guerriers. Ainsi, dans l'empire roBaain, les communications furent libres et sûres, tant que les aigles de ses légions le couvrirent de leur protection. En Asie et en Afrique, au contraire, et même en Grèce,. il était dangereux pour un étranger de voyager, car ces pays n'offraient aucune sauvegarde. C'est ainsi, qu'entre les mains de l'art, le poison change en remède; quelques générations s'abîment dans l'oubli, mais le tout immortel survit à la décomposition des parties, et apprend le bien même par le mal.
Ce qui est vrai pour la guerre, Test encore plus pour la politique; seulgnent c'est un art plus difficile, puisque c'est de lui que dépend toute la destinée d'un peuple. Les sauvages môme de l'Amérique ont leur science politique, science bien bornée, puisqu'elle ne leur sert qu'à l'avantage de quelques tribus et qu'elle ne garantit pas la nation de la destruction I Nombre de peuples peu nombreux se sont exterminés les ims les autres ? D'autres ont eu tellement à souffrir des ravages de la petite vérole, des liqueurs spiritueuses et de la rapacité des Européens, qu'ils sont menacés du même gort. Plus les systèmes politiques seront perfectionnés en Europe et en Asie, plus ils seront stables,, plus ils seront intimement unis, de telle sorte que le sort de l'un sera solidaire de celui de l'autre. Il en est ainsi de la Chine et ainsi du Japon; antiques monuments aux bases larges et profondes. La constitution générale de la Grèce était déjà plus savamment organisée, et les principales républiques luttèrent entre elles pendant des siècles pour établir la balance des pouvoirs politiques. Des dangers communs les portèrent à s'allier, et si leur alliance eût été plus parfaite, il est probable qu'elles eussent été aussi funestes à Philippe et aux Romains que leurs ancêtres l'avaient été à Xerxès et à Darius. Rome dut sa fortune à la mauvaise constitution des nations qui l'entouraient ; attaquées l'ime après l'autre, elles furent isolément conquises. Un sort pareil attendait Rome , qui déclina avec l'art de la guerre et de la politique. Il en fut de même de la Judée et de l'Egypte. Un État bien ordonné pourra être momentanément assujetti, mais il ne périra jamais, comme le prouve la Chine elle-même, malgré toutes ses fautes.
L'utilité de l'art perfectionné apparaît bien plus évident encore, si nous parlons de l'économie intérieure d'un pays, de son commerce, de sa législation, de ses sciences, de'