LIVRE XV. — CHAPITHE III
changent et se modifient suivant le temps, le lieu, leur caractère natif. Chacim porte en soi, indépendanmient des autres, la mesure de sa perfection. Plus le système sur lequel repose une nation est beau et pur, plus est grande l'utilité des objets auxquels elle a appliqué ses pouvoirs, la force du lien qui assure l'union des membres de l'Etat pour les faire concourir au bien, plus cette nation est stable, plus sa page sera brillante dans l'histoire humaine. Les études que nous avons faites jusqu'à présent sur les différents peuples de la terre montrent combien le bu auquel ils tendent varie suivant le lieu, le temps, les circonstances : chez les Chinois, une morale subtile et politique; chez les Indiens, une sorte de pureté abstraite, une assiduité patiente et paisible; chez les Phéniciens, l'art de la navigation et le goût du commerce. La culture de la Grèce, d'Athènes surtout, s'appliqua longtemps, dans les arts comme dans les mœurs, dans les sciences comme dans les institutioiis politiques, à la poursuite d'un idéal de beauté sensible. A Sparte et à Rome, des moyens différents inspiraient l'amour de la patrie et les dévouements héroïques. En somme, comme tout cela dépendit des circonstances, du temps et du lieu, il serait difficile de trouver entre ces États quelques véritables points de comparaison dans les traits les plus importants du génie national.
3. De tout cela ^résulte pour nous l'existence d'un premier principe, c'est-à-dire de la raison humaime^ qui tire l'unité de la plurahté, l'ordre du désordre, d'une multiphcité de forces et de directions un tout harmonieux, beau «t durable. Depuis ces informes rochers artificiels dont les Chinois ornent leurs jardins jusqu'aux pyramides d'Egypte, jusqu'au beau idéal des Grecs, partout se révèle, à des degrés différents il est vrai, un plan, un dessein, œuvres d'une intelligence réfléchie. Plus il exerce sa raison, plus il approche de ce point suprême qui ne souffre
aucun écart et qui n'admet ni plus ni moins; s'il l'atteint, alors ses œuvres servent de modèle au genre hunvain, puisqu'elles renferment en elles les règles étemelles de la raison humaine. Ne nous attendons donc pas à revoir quelque chose de plus noble dans son genre qu'une pyra- • mide d'Egypte ou que certains monuments grecs ou romains. Magnifiques solutions de quelques problèmes de l'intelligence humaine, qui ne laissent pas d'équivoque possible, qui ne laissent pas supposer que la question ne soit pas épuisée, ni qu'elle puisse l'être mieux autrement. Toutes et chacune elles contiennent, sous la forme la plus pure, la plus riche, la plus belle, le type idéal qu'elles devaient rendre. Toute déviation serait une faute, et, quand nos fautes se multiplieraient à l'infini, nous devrions encore revenir à ce point précis, car il est le seul et le plus élevé dans son genre.
4. De là part la chaîne de la culture humaine qui relie tous les peuples, ceux que nous connaissons déjà et ceux que nous examinerons plus tard, et qui se compose d'une suite de courbes inégales et brisées. Chacune d'elles indique la grandeur et le déclin des nations, chacune d'elles aussi a son maximum. Plusieurs d'entre elles se repoussent ou se limitent l'une l'autre jusqu'à ce que le tout soit équilibré. D'où il suit qu'on jugerait tout à fait à faux si on voulait apprécier le degré de perfection d'un peuple par ridée qu'un autre s'en est faite. Parce qu'Athènes a eu les orateurs les plus illustres, est-ce un motif pour qu'elle ait eu les meilleures institutions? Parce que les Chinois discutent d'une manière si excellente sur la morale, leur gouvernement servira-t-il de type à totis les autres? Les formes politiques reposent sur tout autre chose que sur les sentences de l'école ou sur l'éloquence pathétique, bien qu'au fond tout se tienne dans le corps social, au moins par des rapports de limitation ou d'exclu-
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siou. Ce qui peizfc le mieux assurer le bonheur des États, c'est de s'unir étroitement, mèasie si, par le fait de cette uxdon , les peuples deTaieut perdre plusieurs qualités brillantes.
5. Une môme nation né peut pas s'arrêter éternellement à son maximum de culture; quel qu'il soit, ce n'est qu'un point dans la suite des âges. Le corps social ne s'y arrête pas^ et plus nombreuses sont les circonstances qui l'ont amené à ce point, plus il est près de sa chute. Heureux si ses chefs-d'œuvre lui survivent pour servir de modèle aux âges futurs. Ceux qui les suivent immédiatement les touchent ordinairement de trop près et tomberont en voulant les surpasser. Souvent même on voit les peuples les plus actifs tomber le plus rapidement du faîte de la grandeur dans les plus profondes t^èbres.
Dans l'étude de l'histoire d'une science, d'une nation, oa doit observer et constater ces époques de maxinAim, et il serait fort à désirer que nous eussions seulement une histoire de ce genre pour les peuples les* plus célèbres des temps les mieux connus. Occupons-nous seulement ici de l'histoire de l'himianité en général et de son état constant sous toutes les formes, sous tous les climats. Il ne s'agit de rien autre que de l'humanité, c'est-à-dire de la raison et de la justice au point de vue des conditions et des occupations de l'homme. Elle ne dépend ni du caprice d'un souverain, ni du pouvoir insaisissable de la tradition, mais de l'ensemble des lois qui constituent l'essence de la pensée humaine. Quelque corrompue que soit une institution, elles doivent avoir conservé au moins une lueur d'équité et de raison, car sans cela il y aurait longtemps qu'elles auraient cessé d'être, ou plutôt elles n'aurai^it jamais été, et comme toute la trame de l'histoire du genre himiain tient à ce point xmique, nous devons y dirigeor attentivement nos regards.
Premièrement. Dans toutes les œuvres de rhomme que cherchons-nous, que demandons-nous? Raison, plan, dessein. Là où ces trois choses manquent, là il n'y a rien de rhomme ; c'est ime force aveugle qui se manifeste. Quel que soit le point où notre raison s'arrête dans le champ de rhistoire, partout elle ne cherche que soi et ne trouve que soi. Plus ses combinaisons reposent sur la vérité pure et l'intérêt du genre humain, plus ses œuvres sont durables, plus elles sont belles, utiles et de nature à trouver à jamais de l'écho dans le cœur et dans l'intelligence detous les peuples, de tous les âges. Socrate, Confucius, Platon, Cicéron, Zoroastre sont imanimement d'accord en ce qui touche la saine raison et la conscience morale. Malgré l'énorme distance qui les sépare sur tant de points, to^^ ils ont agi sur ce point tmique où repose le genre humain. De même que le voyageur n'est jamais plus doucdhient ému que lorsqu'il rencontre à l'improviste les traces d'un esprit qui a senti et pensé comme lui; il en est ainsi lorsque dans l'histoire de notre espèce, dans tous les siècles, dans tous les peuples, il ne vibre, dans les âmes les plus nobles, qu'im même écho de vérité et d'amour pour les hommes. Comme aujourd'hui ma raison cherche * les rapports deâ choses et que mon cœur se réjouit lorsqu'il les a trouvés, de même tout homme honnête les a cherchés avant moi, quoique, à son point de vue, il les ait très-probablement difiPéremment aperçus et décrits. Là où il a erré, son erreur m'a été aussi utile qu'à lui, car elle m'a averti d'éviter d'y tomber. Quand il me montre le droit chemin, qu'il m'intruit, me console, me ravive, il est mon frère; il participe comme moi de la même âme universelle, de la même raison, de la même justice humaine.
Secondement. Si dans l'histoire entière il n'est pas de plus beau spectacle que celui d'un homme bon et raisonnable qui, malgré tous les coups de la fortune, reste le