‹ Philosophie de l'histoire de l'humanitéChapitre 53 sur 208 · LIVRE XV. — CHAPITRE III. iOl · texte numérisé non relu

LIVRE XV. — CHAPITRE III. iOl

même à chaque époque de sa vie, dans chacune de ses actions; au contraire, rien n'est plus pénible que de remarquer dans des âmes, d'ailleurs grandes et nobles, des erreurs d'intelligence que, suivant les lois de la nature, elles devront expier tôt ou tard. Nous na rencontrons que trop souvent dans l'histoire de l'humanité de ces anges tombés et nous ne pouvons alors que déplorer la fragilité des formes qui servent d'instrument à la raison himiaine. Qu'il est faible le fardeau que l'homme peut porter sans plier sous le poids! L'appât des honneurs, une ombre de bonne fortime, un accident éphémère, une vapeur, une lumière qui fuit et l'égaré dans de sombres marécages, dans des labyrinthes sans issue. Embrasé de vains désirs, il abuse de ses forces et succombe. Quelle tristesse est la nôtre lorsque nous voyons de nobles génies faiblir au milieu de leur gloire et près d'abandonner le sentier de raison, de justice et de bonheur qu'ils n'ont plus la force (le poursuivre I Une furie menaçante les harcèle et les pousse malgré eux à franchir toutes les bornes du juste et de l'honnête. Il sont alors entre ses mains et il faudra le cours entier de leur existence pour expier un moment d'erreur et d'égarement. Ou bien lorsqu'ils doivent à la fortune ime élévation trop .prompte et qu'ils se. sentent arrivés au faîte du bonheur, qu'est-ce que leur âme pressent dans l'avenir, si ce n'est l'inconstance de cette trompeuse déesse et les maux qu'elle leur prépare? En vain, César compatissant, détournas-tu les yeux lorsqu'on t'apporta la tète de ton ennemi vaincu'; en vain élevas-tu un temple à Némésis. Déjà tu avais dépassé les bornes de la fortune en franchissant le Rubicon. La déesse te poursuit, et tu roules sanglant au pied de ce même Pompée. Il n'en est pas autrement des institutions des peuples, parce fpi'ellps dépendent de la raison ou de la folie d'un petit nombre qui sont ou se prétendent leurs souverains arbi-

PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE, T. lU. 7

très. Bien souvent on a vu un fou couronné renverser celles qui promettaient les fruits les plus beaux et les plus durables, et abattre Tarbre entier au lieu d'en élaguer quelques branchq^. Il est tout aussi difficile aux empires qu^aux individus- d^atteîndre le bonheur, sous un monarque ou im despote, dans une aristocratie ou ime démocratie; le peuple et le tyran comprenn^it mal les chances de la fortune. Éblouis par Téclât d*im nom, par la splendeur d*une vaine gloire, ils s'écartent des limites de la prudence et de rhumanité, et ne sentent leurs fautes que lorscpi'il est trop tard. Tel fut le destin de Rome, d'Athènes et de plusieurs autres nations ; tel fut le destin d*Âlexandre et de la plupart des conquérants qui ont troublé la paix du monde; car Tinjustice détruit toute contrée, comme la folie toutes les œuvres des hommes. Ce sont là les furies dont parlent les poètes : le malheur n'est plus que leur plus jeune sœur, le troisième personnage de ce pacte effroyable.

Père des hommes, quelle leçon à la fois simple as-tu donnée à tes enfants pour leur tâche de chaque jour! La raison et la justice, voilà tout ce qu'ils ont à apprendre. Qu'ils les mettent en pratique, et petit à petit la Imnière se fera dans leurs âmes, la bonté inondera leurs. coBurs. leurs œuvres seront empreintes du cachet de la perfection et le bonheur remplira leur vie. Fort de ces dons et en y restant fidèles, le Nègre peut établir sa société aussi hien que le Grec, le Troglodyte aussi bien que le Chinois. L'expérience les conduira plus loin encore, et la raison unie à la justice donnera à leurs ^itreprises la proportion, la beauté et la consistance. Au contraire, s'ils les abandonnent, ces guides indis];)ensables de la vie humaine, qui pourra donner de la durée à leur fortune et les préserver des divinités ennemies de l'humanité?

Troisièmement. En même t^nps apparaît ce principe que lorsque l'équilibre de la raison et de l'humanité a été

LmtE XV. — CHAPITRE III. i(»

troublé parmi les hommes, il ne se rétablit le phis soti-^ yent qu*après de violentes oscillations d'un extrême à l'autre. Une passion élève le niveau de la raison, uneautre l'abaisse, et les années et les siècles se perpétuent ainsi dans Thistoire avant le retour des jours de paix. Alexandre détruisit ainsi l'équilibre de la moitié du monde et longtemps après sa mort on entendit encore gronder Torage. Rome troubla ainsi pendant plus de mille années *la paix de l'univers et il fallut des flots de peuples sauvages pour rétablir l'équilibre rompu. Au milieu de ces secousses qui agitaient les empires et les peuples, on ne pouvait certes s'attendre à trouver quoi que ce fût qui ressemblât à la marche paisible et régulière de la courbe vers son asymptote. Le cours de la civilisation avec ses contours heurtés, ses angles saillants et rentrants, a bien phis de rapport avec la chute du torrent qui descend des hautes cimes qu'avec le ruisseau qui fuit àkns la vallée. Il en est de même des passions humaines. D'ailleurs, il est évident que la constitution entière de notre espèce a été calculée par le mouvement d'oscillation. Le mouvement de notre marche n'est qu'ime chute continuelle de gauche à droite, et pourtant chaque pas nous fait avancer; il n'en est pas autrement du mouvement de progression des races d'hommes et des empires. De même que le pendule, les individus vont souvent d'un extrême à l'autre avant de se fixer au lieu du repos. Les générations se renouvellent à l'infini, et malgré tous les préceptes de la tradition, le fils se fraye lui-même une voie à sa manière. Aristote se sépara violemment de Platon, Épicure de Zenon, et ce ne fut qu'à l'avènement d'une postérité plus calme qu'on put • chercher avec impartiahté à profiter des deux extrêmes. De même que dans la constitution de nos corps, dans la constitution de rhumanité, l'œuvre des temps no s'achève ou ne se consolide que par un antagonisme nécessaire. Quels

iOi PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.

que soient maintenant les replis et les détours du lit dans lequel doit couler le fleuve de la raison humaine, elle jaillit de la source étemelle du vrai, et elle ne peut, par le fait même de sa nature, jamais se perdre dans son cours. Qui boit à sa source boit la vie et la durée.

En somme, la raison et la justice reposent sur une seule et même loi naturelle, de laquelle dépend la stabilité de tout notre être. La raison mesure et compare les rapports des choses, pour les disposer dans im ordre durable. La justice n'est rien autre que la forme morale de la raison, une formule d'équilibre entre des forces contraires, sur laquelle repose Tharmonie de la création entière. Une seule et même loi régit donc tout, depuis le soleil suspendu sur nos tètes, depuis tous les soleils du monde, jusqu'aux actions humaines les moins importantes ; loi qui conserve tous les êtres et leurs systèmes, et cette loi, c'est le rapport des forces à un ordre et à tm repos périodique.

Page 1