LIVRE XVI. — CHAPITRE VI. . i
avait déjà fait connaître les côtes de la Prusse aux Grecs et aux Romains ; et toutes les nations qui résidèrent sur ces côtes, à quelque race qu'elles appartinssent, embrassèrent toutes quelque branche d'un commerce qui s'unit bientôt à celui du Pont-Euxin, et môme s'étendit jusqu'à la mer Blanche. Ainsi se forma entre l'Asie et le Nord de l'Europe un lien social dans lequel entrèrent des peuples encore peu cultivés (1). Les côtes de la Scandinavie et de la mer Noire furent parcourues en tous sens pur une foule innombrable de marchands, de pirates, de voyageurs, d'aventuriers qui se répandaient dans toutes les contrées de l'Europe, retentissant du bruit de leurs merveilleux exploits. Les Belges unirent entre elles les Gaules et la Grande-Bretagne ; la Méditerranée elle-même reçut la visite des barbares. Ils firent des pèlerinages à Rome, commercèrent avec Constantinople et s'enrôlèrent dans ses armées.
De toutes ces circonstances, de toutes ces migrations paj terre, se forma dans cette petite partie du monde une tendance générale à tme union des nations, union que les Romains, sans le savoir, avaient préparée par leurs conquêtes et qui ne pouvait au reste se développer nulle part ailleurs. Dans aucune autre partie de la terre les peuples n'ont été autant mélangés qu'en Europe ; nulle part ils n'ont si souvent et si brusquement changé de séjour, de mœurs et de coutumes. Dans nombre de contrées, il serait fort difficile aux habitants, surtout aux familles et aux individus, de dire à quelle race, à quelle nation ils appartiennent; s'ils descendent des Goths, des Maures, des Juifs, des Carthaginois, des Romains, des Gaulois, des Cimbres, des Bourguignons, des Francs, des Normands,
(1) UHtsîoire du Commerce allemand^ par Fischer, donne à ce sujet quelques documents importants.
des Saxons, des Slaves, des Finnois ou des lUyriens, et par quelles artères le sang de leurs ancêtres a passé avant d'arriver jusqu'à eux. Dans la succession des siècles, cent causes diverses ont influé sur le caractère natif de la plupart des peuples de l'Europe et l'ont altéré; sans ce mélange, Yesprit général de l'Europe se serait difficilement développé.
Z^ Si nous ne rencontrons les plus anciens habitants de cette partie du monde que sur les montagnes, ou le long des côtes, ou sur les langues de terre, c'est un fait naturel dont on trouve des exemples dans toutes les parties du monde, jusque dans les lies des mers d'Asie. En général, les montagnes sont habitées par une race particulière, ordinairement plus rude et plus grossière, et qui, trèsprobablement, occupa la première le pays dont elle fut chassée par de nouvelles tribus plus jeimes et plus entreprenantes. Comment eût-il pu en être autrement en Europe, là où les peuples se heurtèrent et se pressèrent plus qu'en aucim autre lieu? Toutefois la chaîne de migration se compose seulement de quelques noms principaux, et, ce qui est plus étonnant, c'est que dans des contrées fort différentes, nous retrouvons les mêmes peuples qui semblent s'être suivis dans un ordre constant. Ainsi, les Cimbres suivent les Gaëls; les Allemands, les Cimbres; les Slaves, les Allemands. De même que les couches du globe se superposent régulièrement, de même aussi nous retrouvons dans notre partie du monde les couches des peuples, souvent bouleversées, à la vérité, mais dont l'état originaire est toujours reconnaissable. Ceux qui veulent étudier les mœurs et les langues doivent se hâter, car tout, en Europe, tend à l'effacement progressif des traits du caractère national. Il est un écueil contre lequel l'historien de l'humanité doit surtout se garder de donner, c'est de s'attacher exclusivement à une race privilégiée, en lui