LIVRE XVII. — CHAPITRE IL
et on mit, en tous lieux et en tous temps, un tel acharnement à poursuivre ses nombreux disciples, que le nom de Manichéens devint, surtout depuis que saint Augustin les eut combattu, la plus grande flétrissure de ^hérésie. Nous frémissons aujourd*hui à la vue de cet esprit de persécution dans rÉglise, et l'on s'aperçoit enfin que beaucoup de ces hérésiarques, de ces visionnaires, étaient des esprits profonds et hardis, qui tentèrent non-seulement de combiner entre elles la religion, la métaphysique, la philosophie naturelle et la loi naturelle, mais aussi de leur donner pour but TétabUssement d'une société réelle, d'un système religieux pohtique et philosophique. Plusieurs d'entre eux professèrent un amour véritable pour les sciences, et ce qui leur manqua ce fut de ne pas avoir pu acquérir de connaissances plus précises. Le parti catholique serait devenu lui-même une mare bourbeuse et stagnante, si ces vents furieux n'eussent agité ses ondes, en le forçant au moins à défendre ses traditions écrites. Le temps de la raison pure et d'une réforme* morale et pohtique n'était pas encore arrivé, et la société religieuse de Manès ne parvint à trouver de place ni dans la Perse, ni dans l'Arménie, ni phis tard parmi les Bulgares ou les Albigeois.
Les sectes chrétiennes pénétrèrent jusque dans l'Inde, . dans le Thîbét et dans la Chine, mais nous ignorons les voies qu'eUes suivirent (1). Ce qui est certain, c'est que l'ébranlement qui dans les premiers siècles de l'ère chrétienne partit des contrées les plus éloignées de l'Asie, se
(i) If serait à désirer que les écrits de Deguîgnes, insérés dans les tMémoires de VAcadéme des- inscriptions, fassent recueillis et traduits comme Tont été ceux de Ducaylus et de Saint-Palaye» etc. C'est, k mon avis, le moyen le plus propre de faire sortir des enceintes désertes des sociétés savantes tout ce qui peut s'y trouver de remarquable ou de donner de la publicité aux découvertes de quelques individus isolés en en composant un tout uniforme.
fit sentir jusqu'au milieu de ces .peuples. La doctrine de Boudha ou deFo, qui semble Être venue de Bactres, reprit une yie nouvelle : elle s'étendit k Ceylan, au Thibet, à la Chine. Les livres indous qui la renferment furent traduits en chinois, et la grande secte des bonzes acheva de se former sans prêter au christianisme toutes les superstitions de ces derniers, ni même le système monacal des lamas et des talassoins, il semble avoir été le levain qui, de TÉgypte à la Chine, fit fermenter de nouveau les imaginations des peuples et eut une grande influence sur son développement. Dans plusieurs fables de Boudha, Chrisna,etc., on croit retrouver des idées chrétiennes déguisées sous les symboles hindous ; et le grand Lama des montagnes, qui se montra probablement pour la première fois dans le XV® siècle, doit être, selon toute apparence, im parent éloigné du Lama des bords du Tibre ; c'est ce qu'indicjuent la sainteté de sa personne, Taustérité de ses doctrines, ses bulles et ses ordres religieux. Seulement le ijianichéisme et le nestorianisme ont été greffes sur des idées et des mœurs asiatiques, tandis que Torthodoxie chrétienne le fut sur une souche romaine. Il serait aujourd'hui fort difficile à ces deux parents si rapprochés de se reconnaître Tun Tautre, tant ils eurent entre eux peu de relations.
Nous pourrons mieux apprécier la secte très-éclairée des nestoriens, qui se répandit fort loin en Asie, surtout depuis le v« siècle, et rendit de grands services à la civi- Usation .(1). Presque dès le commencement de Tère chrétienne, récole d'Ëdesse brilla comme le phare des sciences de Syrie. Le roi Abgar, qui avait eu im commerce épistolaire avec le Christ lui-môme, fit transporter à Edesse, en quittant sa résidence de Nisibe, les collections de livres
(1) Pfeifer, Extrait de la BibUolhèque orientale d'Assemann, Brlangen, 1776.