INTRODUCTION DU TRADUCTEUR. LV
Lange et Dûhring ne font que s'inspirer de ces fortes doctrines, en maintenant que supprimer l'action inflexible du mécanisme matériel, c'est compromettre la distinction du réel et de l'illusoire, c'est nier l'expérience et la science. Mais est-ce bien à la véritable pensée de M. de Hartmann que s'adressent ces observations critiques? Notre auteur doit-il être pris à la lettre, lorsqu'il écrit des phrases comme celle-ci? « La volonté peut ce qu'elle veut; il suffit qu'elle le veuille assez fortement pour surmonter la résistance de volontés contraires. » On serait tenjé de conclure de là que les volontés atomiques, c'est-à-dire en langage ordinaire les lois de la mécanique peuvent être transgi'essées ou modifiées. Ne devons-nous pas plutôt nous souvenir que M. de Hartmann répèle en maints endroits, et qu'il redit avec insistance, dans les notes supplémentaires dp la 7* édition, que l'action des lois de la matière ne saurait être suspendue? L'Idée, selon lui, est une logique inflexible, où tout s'enchaîne et conspire. L'Idée n'a pas à combattre le jeu des forces atomiques, puisque c'est ellemême qui l'a institué en vue de la fin suprême qu'elle poursuit. L'Idée qui se manifeste dans l'atome est la condition logique de l'Idée qui se réalise dans la cellule vivante, dans l'organisme; laquelle, à son tour, est la condition de l'esprit, cette manifestation suprême et dernière de l'Idée. En d'autres termes, la matière, la vie et l'esprit ne sont que trois moments de l'Idée totale ; comment admettre la possibilité d*un conflit entre le mécanisme et la téléologie? Ce n'est donc pas nous séparer de M. de Hartmann que de croire avec les partisans du mécanisme, avec un Spencer ou un Lange par exemple, que tous les phénomènes dans la nature, ceux de la conscience et ceux do la vie, comme ceux de la matière brute, comportent une explication mécanique, c'est-à-dire se plient aux lois universelles du mouveroenL
LVl INTRODUCTION DU TRADUCThUR.
Mais nous sommes avec lui contre les partisans du mécanisme matérialiste, qui nient que Fldée, inconsciente ou non, soit partout présente à la matière inorganique. Si Ton nous objecte que l'Idée n'est pas un objet d'expérience scientifique; si Lange, par exemple, veut la reléguer dans la région de la croyance ou de la poésie, comme l'objet propre de la métaphysique, de l'art, de la conscience, de la religion : nous nous bornerons à répondre que l'expérience elle-même ne peut se passer de l'Idée, puisqu'elle repose tout entière sur les catégories à priori de la pensée.
D'autres philosophes nous diront encore que ces Idées qui constituent' par leur subordination la sphère totale de ridée inconsciente ou la logique éternelle des choses ne sont pas des fins, mais des nécessités absolues; que les choses sont comme leur nature comporte qu'elles soient, et ne dérivent pas d'un dessein préconçu ; que Dieu ou l'activité créatrice ne poursuit pas de fm, puisqu'il n'y a pas pour lui de distinction entre la conception et l'cxccution; et que, de même qu'on ne demande pas le pourquoi de son être, il n'y a pas à demander le pourquoi de son activité universelle. Sans doute, le mot de finalité comme celui de volonté, par lesquels M. de Hartmann à l'exemple de Scliopenhaucr caractérise l'activité créatrice, prête à de graves confusions. Finalité, volonté, ce sont là des concepts subjectifs, qui s'appliquent à une activité engagée dans le temps et soumise à la loi du changement et de l'eflbrt, qui conçoit d'abord et exécute ensuite. Mais n'est-il pas permis de les appliquer par analogie à l'activité logique, qui préside à l'évolution des phénomènes, si l'on a soin de bannir toute signification anthropomorphique? N'est-ce pas en ce sens que llégel parle de la finalité de l'Idée?
Non moins que la téléologie de M. de Hartmann, son pessimisme a rencontré d'énergiques oppositions, soulevé