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des protestations passionnées. Le christianisme n'a jamais fait entendre d'accents plus désolés que ceux de M. Hartmann sur le néant des biens de ce monde, sur l'illusion de la félicité terrestre. On comprend que des théologiens aient accueilli les arguments nouveaux que le pessimisme philosophique leur apporte, en faveur de la thèse fondamentale du christianisme comme de toute religion, la vanité des biens de la vie, avec un empressement égal à l'horreur qu'ils témoignaient pour les conclusions nihilistes de ce pessimisme. M. de Hartmann reprend, mais en les étendant par une analyse plus fine, plus méthodique, les théories développées déjà par Schopenhaucr. Nous admirons surtout son analyse des plaisirs négatifs, la distinction qu'il établit entre ceux qui ne sont que l'absence ou la cessation d'un mal, et ceux qui préparent le terrain en quelque sorte pour des plaisirs positifs; le parti habile qu'il lire du concept de l'Inconscient en développant cette idée encore confuse chez Schopenhauer que le plaisir n'est presque jamais ressenti directement, tandis que la peine l'est toujoui's. 11 corrige encore sur un point important la doctrine du maître, en montrant que les jouissances de la science, de Tart, de l'instinct sont positives. Mais qu'il étende ou perfectionne par d'ingénieuses modifications les théories de Schopenhauer, il n'en soutient pas moins énergiquement que lui, et par les mêmes arguments, la vérité absolue du pessimisme. On trouvera ces arguments admirablement résumés, surtout aux pages 364 et 481. Ils peuvent se réduire aux suivants : la somme des maux l'emporte sur celle des plaisirs; le plaisir est presque toujours négatif, ou repose sur une illusion.
Dans le bilan que dresse industrieusement l'auteur de nos plaisirs et de nos peines, nous trouvons qu'il réduit d'une façon excessive la valeur et le nombre des plaisirs positifs. Sans doute, il n'hésite pas à reconnaître que les
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plaisirs de la science, de l'art ne sont pas seulement la privation d'un mal, et qu'ils ont un objet réel. Il est trop pénétré des enseignements de Kant et de Schelling sur le prix de la jouissance esthétique, pour songer à la méconnaître. Mais il insiste plutôt sur les peines et les efforts qu'elle coûte, que sur les satisfactions qu'elle procure. Nous trouvons, au contraire, que les incommodités attachées à la production ou simplement à la contemplalion des œuvres de l'art sont bien peu de chose auprès dos jouissances qu'une âme quelque peu artiste en ressent. Vraiment M. de Hartmann, un esprit si pénétré pourtant de l'admiration des belles choses, nous semble bien froid dans son enthousiasme pour les plaisirs de l'art. Serait-ce qu'il a surtout éprouvé, comme il nous le dit dans son autobiographie, les difficultés de la production esthétique, et se souviendrait-il trop de sa propre expérience? Ce que nous disons de l'art, nous le répéterions pour la science. Nous aimons mieux le langage d'un Schiller ou d'un Lange, trouvant dans la contemplation de Ja « forme », c'est-à-dire de la vérité et de la beauté, dans le culte de l'idéal en un mot, une compensation précieuse aux misères de la réalité. Nous prêtons plus volontiers l'oreille à rappel de Platon nous invitant à nous élever à sa suite dans la région de la beauté pure, aux enseignements* d'Aristote nous vantant la liberté (ovrax/jî»), la paix immuable de la vie € théorétique ». M. de Hartmann nous dira peutêtre que toutes les âmes ne sont pas capables de ces hautes jouissances. Nous le lui accordons sans peine : mais nous soutenons que le progrès dans l'humanité consiste justement à accroître le nombre de ces privilégiés.
Pour les autres âmes, l'illusion qui les trompe sur la pauvreté ou le néant de leurs plaisirs est une force salutaire, dont M. de Hailmannfait trop bon marché. Les illusions de l'espérance et du souvenir n'en sont pas moins des