‹ Philosophie de l'inconscientChapitre 59 sur 122 · COMMENT ARRIVONS-NOUS A RECONNAITRE DBS FINS DANS LA NATURE · texte numérisé non relu

COMMENT ARRIVONS-NOUS A RECONNAITRE DBS FINS DANS LA NATURE

Une des manifestations les plus importantes et les mieux connues de rinconscient est Tinstinct : or l'instinct repose sur la notion de fin. Il est donc indispensable à l'objet de notre étude d'essayer l'analyse de ce concept. Comme ce travail ne se rattache pas bien à la section A, je l'ai placé ici dans l'introduction. L'étude qui va suivre prête aisément au reproche d'aridité. Celui qui craint de s'engager dans les complications du calcul des probabilités peut, s'il est d'ailleurs convaincu de la réalité des fins dans la nature, laisser de côté ce chapitre sans le lire. Je dois ajouter pourtant que la méthode employée ici pour trouver l'hypothèse, qui donne la solution, formelle du moins, de cette importante question, n'est pas moins neuve à mon avis que seule possible.

Beaucoup de grands penseurs ont attribué au concept de fin un rôle très-considérable, et en ont fait en grande partie le fondement de leurs systèmes : ainsi Aristote et Leibniz. Kant ne pouvait naturellement lui accorder aucune réalité en dehors de la pensée consciente, puisqu'il niait la réalité du temps (V. Trendelenburg : Recherches logiques, ch. viii, 5). Le matérialisme moderne le rejette également, car il nie l'existence de la pensée en dehors du cerveau. La science moderne, depuis Bacon, suspecte avec raison le concept de fin : il n'a été trop souvent pour la raison paresseuse qu'un prétexte commode de s'épargner la recherche des causes efficientes ; et d'ailleurs les sciences.

qui n'ont jamais affaire qu'à la matière, doivent exclure les fins de leurs recherches, comme des causes spirituelles. Spinoza ferma les yeux volontairement à la réalité des fins naturelles, parce qu'il croyait la finalité en contradiction avec la nécessité logique, tandis qu'elle est au contraire identique avec elle (chap. xv, 3, section G). Darwin nie la finalité de la nature, non à litre de fait, mais en tant que principe, et croit pouvoir expliquer le fait de la finalité par l'action d'une causalité inintelligente : comme si la causalité elle-même était autre chose qu'une nécessité logique dont les faits seuls nous révèlent l'existence, et dont nous ne saisissons pas le principe interne : comme si la finalité, qui n'apparaît dans sa réalité qu'après l'action prolongée de nombreux intermédiaires et sous ki forme d'un résultat, n'avait pas dû être, dès l'origine, l'antécédent nécessaire de tout ce travail, à titre de disposition ou de principe de la nature! Si, d'un côté, un grand et noble esprit comme Spinoza n'hésite pas en face des faits à nier la finalité; si, d'autre part, le concept de fin joue un prand rôle chez d'autres philosophes, au point qu'un sceptique comme Voltaire n'ose pas exclure la finalité de la nature, quelque embarras qu'il éprouve à la concilier avec ses autres opinions : la chose vaut bien sans douie la peine qu'on l'examine.

Le concept de fin a sa première origine dans l'expérience que chacun fait de sa propre activité consciente. Une fin est pour moi un événement futur que je me représente et que je veux, que je ne suis pas en état de réaliser directement, et que je ne puis produire que par l'intermédiaire de certaines causes (de moyens). Si je ne me n^présente pas l'événement futur, il n'existe pas actuellement pour moi; si je ne le veux pas, il n'est pas pour moi un but, il m'est indifférent ou antipathique. Si je puis le réaliser directement, les facteurs intermédiaires, les moyens, n'ont plus de raison d'Otre, et le concept de fin s'évanouit avec eux : ce concept n'existe en effet que par rapport au concept de moyen, et, dans le cas supposé, la volonté agirait

sans intermédiaire. Gomme je comprends qu'il m'est im- '

possible de réaliser directement ma volonté et que le moyen m'apparait comme la cause efficiente de la fin poursuivie, la volonté d'atteindre le but devient le motif, c'est-à-dire la cause efficiente qui me décide à vouloir le moyen. Cette volonté nouvelle est la cause efficiente qui me porte à réaliser le moyen par mon action; et le moyen aiosi réalisé devient, à son tour, la cause efficiente à laquelle est due la réalisation de la fin poursuivie. Nous avons donc une triple causalité en quatre actes : dans le premier on veut la fin; dans le second, le moyen; dans le troisième on réalise le moyen ; et dans le dernier, la fin. Les cas sont rares où toute cette activité se renferme dans les limites de la pure subjectivité de l'esprit. Cela se passe ainsi, par exemple, lorsqu'on compose un poëme en esprit, ou lorsqu'on dispose dans sa pensée le plan d'une autre œuvre artistique, en un mot dans tout travail de tête. Ordinairement trois des quatre espèces de causalité seulement agissent à la fois : la causalité qui lie un acte intellectuel à un autre acte intellectuel (à savoir la volonté du but à la volonté du moyen), un acte intellectuel à un acte matériel (c'est-àdire la volonté et la réalisation du but), enfin deux actes matériels (la réalisation du moyen et celle du but). Reste la quatrième espèce de causalité qui associe un acte matériel à un acte spirituel : elle se rencontre souvent avec les autres, mais elle réside, avant que toute délibération ait commencé, dans la détermination de rechercher le but, laquelle est suggérée à la volonté par les impressions des sens. On voit par là que le lien qui unit le vouloir et l'exécution, en un mot que la finalité n'est ni distincte ni indépendante de la causalité. Elle n'est qu'un rapport déterminé entre les diverses espèces de causalité, en vertu duquel le principe et la fin d'une action sont identiques : mais Tun est idéal et l'autre est réel; Tun est une idée voulue, et l'autre, un acte réalisé. Bien loin de contredire la nécessité absolue de la loi de la causalité, la finalité au contraire la suppose j non- seulement dans les rapports

mutuels des choses matérielles, mais dans les relations de l'esprit et de la matière, et même des esprits entre eux. Il suit de là qu'elle nie la liberté des actes particuliers dans la vie empirique de l'esprit, et les soumet tous à la nécessité du principe de cause. Ce devrait être là le premier mot d'une entente avec les adversaires de la finalité.

Supposons maintenant que M ait été observé comme la cause efficiente de Z, et que, au moment où commence l'action de M, on ait constaté toutes les circonstances matérielles comme n. n qui se sont produites. Qu'il soit bien établi en outre que M doit avoir une cause efficiente suffisante pour l'expliquer. Trois cas sont possibles : ou la cause suffisante de M est contenue dans n. n; ou cette cause suppose le concours d'autres circonstances matérielles que l'observation n'a pu saisir; ou enfin la cause suffisante de M en général ne se rencontre pas dans le monde matériel et doit être cherchée dans le monde de l'esprit. Le second cas contredit l'hypothèse : toutes IcS circonstances matérielles, qui ont précédé immédiatement l'appai^ition de M, étaient renfermées dans n. n. Sans doute cette condition ne peut jamais être rigoureusement remplie, puisqu'il faudrait embrasser pour cela le système du monde dans sa totalité. Il est facile de voir pourtant que les cas sont très-rares, où les conditions essentielles d'un fait doivent être cherchées en dehors d'un espace restreint : et il n'est pas d'ailleurs nécessaire de tenir compte de toutes le§ circonstances accessoires. Ainsi personne ne s'avisera de chercher loin de l'araignée, dans la lune par exemple, les conditions essentielles qui expliquent qu'elle file. Considérons donc comme très-peu vraisemblable, et négligeons (1), comme sans importance, l'hypothèse qu'une

(1) Il faut toujours avoir présent à l'esprit que» pour un être omniscient, les événements du monde ne sont pas probables, mais purement néccssain^:*. C'est notre ignorance seule qui rend possible Tincertitude sur laquelle rc\ïo»c le calcul des probabilités. Il faudrait que notre ignorance fût relativement trop grande par rapport à la science, qui nous sert de mesure d'évaluation, pour que l'erreur probable qu'entraîne avec lui chaque coeflicient de probabilité fût si considérable que la valeur de ce coeiricient devînt illusoire. Mais, si l'erreur

circonstance matérielle, indispensable à la production du fait dont il s'agit, ait été négligée par Tobservateur, et ne soit pas comprise dans n. n. Nous n'avons plus que deux cas à examiner : la cause suffisante est-elle contenue dans ». M, ou est-elle d'une nature spirituelle? L'un ou l'autre cas doit nécessairement se produire; c'est là une certitude, en d'autres termes la somme des probabilités, qui correspond à cette certitude, peut être représentée par 1 . Si la

probabilité que M est produit par n. n équivaut à —, la

probabilité que M a une cause spirituelle peut s'exprimer

par 1 — -^ ou ^^^ : plus diminue -j-» plus x grandit et

plus ^ ~ * se rapproche de 4, c'est-à-dire de la certitude.

Ln probabilité mesurée par -i- serait égale à 0, si on avait

entre les mains la preuve directe que M n'est pas le produit de n. n, si par exemple on pouvait constater un cas cil la présence den. n n'entraînât pas l'apparition de M. 11 n'est pas possible assurément que cela ait lieu poui tous les n. n à la fois, puisque, toute cause spirituelle a besoin du concours de causes matérielles. Mais il arrivera souvent qu'un plus ou moins grand nombre des conditions «. n devra être éliminé. Moins nombreuses seront les circonstances n. n dont la présence accompagne toujours rapparilion de M, plus il sera facile de déterminer dans quelle mesure il est probable qu'elles ne contiennent pas la cause suffisante de M.

Éclairons tout cela par un exemple. L'éclosion du jeune oiseau demande que l'œuf soit couvé : c'est un fait d'expérience. Les circonstances matérielles (n. n) qui précèdent immédiatement l'incubation (M) sont l'existence, la constitution de l'œuf, l'existence et la constitution physique de l'oiseau, et la température de l'endroit où l'œuf se trouve. On ne conçoit pas d'autres conditions qui soient essentielles. Il est bien peu vraisemblable que ces circon-

probable de notre évaluation se renferme daBs d'élroiles limites, rerreur probable dans rappUcation de la théorie aux cas donnés sera innniment potilo

Stances suiïisent à expliquer comment l'oiseau si vif, si amoureux de mouvement, renonce au genre de vie habituel auquel l'instinct le sollicite, pour se tenir longtemps immobile sur ses œufs. Si l'afflux du sang dans l'abdomen cause une sensation de chaleur plus vive, celte impression, loin de s'affaiblir, ne peut qu'être accrue par l'immobilité, et par la double chaleur du nid et des œufs. Aussi la probabilité représentée par -j est très-petite, celle de ^ J* se

rapproche davantage de i. Examinons maintenant l'autre question, et voyons si nous connaissons un cas où, les oiseaux et les œufs restant les mêmes, l'incubation n'a cependant pas lieu. Nous rencontrons d'abord des oiseaux, qui ont fait leur nid dans des serres chaudes et qui s'abstiennent de couver. L'autruche ne couve que la nuit et très-rarement dans les régions brûlantes de la Nigritîc. Des conditions précédemment examinées m. n, la présence des oiseaux et celle des œufs ne peuvent donc plus èlre considérées comme des raisons suffisantes de Tincnbation. Il ne reste plus, comme seule circonstance matérielle, qui puisse suffire complètement comme cause, que la température du nid. Mais personne ne regardera comme vraisemblable qu'une basse température suffise à expliquer directement le phénomène de l'incubation. 11 ne reste donc qu'à le rattacher à une cause intelligente, qui fait servir l'influence constatée de la température à la production du phénomène. C'est là en quelque sorte une certitude, bien que nous ne sachions pas encore quelle est la nature intime de cette cause intelligente.

La mçsure de la probabilité ne se détermine pas toujours aussi facilement qu'ici; et il est rare que l'appréciation d'un simple M puisse conduire si près de la certitude (1 ).

(1) Il est souvent très-difllcilc de coustaler si les circoiutanccs conconiitantes sont réellement indépendantes les unes des autres dans an cas déterminé : et cette appréciation est une cause fréquente d*eiTeurs. Mais nous n'avons pas à nous occuper ici de cette difficulté matérielle que présente l'application pratique du principe. Nous n'étudions qu'au point de vue formel l'opération qui conduit la pensée à la détermination des fins.

Mais une circonstance nous vient en aide : M, la cause constatée deZ, n'est pas si simple d'ordinaire, et se compose de diverses séries indépendantes de phénomènes PjPjPjP^. Commençons d'abord par laisser do côté, comme précédemment, Texamen des circonstances matérielles, essentielles : nous avons le raisonnement suivant : La probabilité pour que

Pi ait sa cause sufBsante dans un. =

Pi t

Pi J

La probabilité que M a sa raison suffisante dans n. n ~ "mwT • ^^ ^^ ^^^ '^ somme des phénomènes P^P^PaP^. Si donc M a pour cause n. n., n. n doit être à la fois la cause de P», de Pj, de P3, de P4. La probabilité totale pour M est le produit des probabilités particulières. (Si, au premier coup de dé, la chance de retourner le 2= -g-, et, à un second coup, -^ également, la chance de retourner le 2 en jclant deux dés à la fois est égale à ~~) Donc la probabilité que M ne s'explique pas suffisamment par n, n et qu'il faut recourir à une cause intelligente pour en rendre compte est égale à

i PiP^^uPi — 1

PtPiPsPk PiPiPaP*

PiPiP^P, sont ici ce qu'était x précédemment ; on voit parlàquep,p,/);, eip, isolément n'ont besoin que d'être un peu plus grands que y 2 = 1,489, donc -L, -L , J- et -L

unpeupluspetitschacunque0,84,pourquep,p]p3/^'comme produit des 4 facteurs soit plus grand que 2 et P'P«P'P' ~ ^

plus gi-and que ^. En d'autres termes, si pour les séries

54 INTRODUCTIOiN.

particulières PjPaPaP^, la probabilité d'une cause intelligente (l ^, etc.,) est faible (< 0.16), elle sera d'autant

plus grande pour leur somme M que le nombre de ces séries particulières dont M est la résultante est plus considérable. Représentons la probabilité d'une cause intelligente en moyenne pour chacune seulement par -i-, qui

serait la valeur de (1 ^), nous aurons 4- = 4r = 4-

= 'ir = 4- = 0,8 donc — ^ = 0,4096, et 1 — — i-— =

0,5904 : ce qui donne une probabilité très-respectable qui

atteint presque «l-. On voit facilement que les parties de M,

qui sûrement ne peuvent résulter que de n. n, s'éliminent d'elles-mêmes dans le calcul, puisque leur vraisemblance représentée par 4 disparaît dans le produit des autres, c'est-à-dire n'y change rien.

Ajoutons encore un exemple. Comme cause de la vision (Z), on observe un ensemble (M) de conditions (PjPjPaPJ, dont les plus importantes sont les suivantes : 1" certains filets nerveux partent du cerveau, et sont ainsi constitués que chaque excitation qui leur est communiquée est perçue dans le cerveau comme une sensation de lumière; 2" ces filets se terminent par un tissu nerveux conformé d'une façon toute spéciale et très-impressionnable (la Rétine); 3" en avant de ce tissu se trouve une chambre obscure; 4-* la distance focale est généralement en harmonie avec l'indice de réfraction relatif à l'air et aux milieux de l'œil (excepti* chez les animaux aquatiques); 5° la distance focale doit varier à l'aide de contractions diverses, selon que la distanre de l'objet à l'œil varie depuis quelques pouces jusqu'à l'infini; 6* la quantité de lumière qui parvient à la rétine est réglée par les contractions et les dilatations de l'iris, ot, par suite, lorsqu'on voit distinclement un objet en pleine lumière, les rayons périphériques sont éteints ; 7** les organes terminaux des bâtonnets et des cônes, qui se rattachent aux dernières ramifications nerveuses, ont une construction lamelleuse telle que chacun d'eux transforme les

ondes lumineuses d'une longueur déterminée (couleur) en ondes fixes, et produit ainsi, dans les fibres primitives correspondantes du nerf optique, les vibrations physiologiques cjui répondent aux couleurs; 8" le dualisme des yeux produit la vision stéréoscopique avec la troisième dimension ; O** les deux yeux peuvent, par le moyen de filets nerveux et de muscles particuliers, se tourner en même temps d'un même côté et d'une façon asymétrique par rapport à leurs muscles homologues; 10" la netteté de l'image visuelle, qui va croissant de la périphérie au centre de la rétine, prévient la dispersion autrement inévitable de l'attention; 11*" la direction réflexe du point de la vision distincte vers le point le plus éclairé du champ visuel facilite l'éducation de la vue et la formation des perceptions d'étendue qui se développent avec elle; 12° l'humeur lacrymale, qui coule constamment, entretient la transparence de la surface de la cornée et enlève la poussière; iS'* la place retirée de l'œil derrière l'os frontal, les mouvements réflexes que les paupières exécutent en se fermant au moindre danger, les cils et les sourcils enfin protègent les organes contre la rapide altération qu'y causerait l'action des agents extérieurs.

Ces treize conditions sont toutes nécessaires à l'exercice de la vue normale et à sa conservation. Elles sont toutes réalisées déjà dès la naissance de l'enfant, bien qu'elles n'aient pas encore été appliquées. Les circonstances (n. n), qui en précèdent et en accompagnent la formation, doivent donc être cherchées dans l'acle générateur et dans la vie fœtale. Mais certainement les physiologistes ne réussiront jamais à découvrir avec quelque vraisemblance dans le disque embryonnaire de l'œuf fécondé, dans l'afflux du liquide utérin, une cause suflisante à l'apparition de toutes CCS conditions. Oh ne voit pas pourquoi l'enfant ne pourrait pas se développer sans nerfs optiques ou sans yeux. Supposez maintenant qu'on s'autorise de notre ignorance, et c'est là sans doute un bien faible point d'appui pour des probtibilités positives, et qu'on admette que chacune des

treize conditions résulte, avec une assez grande vraisemblance, des conditions matérielles de la vie embryonnaire;

fixons cette probabilité en moyenne à ^ de certitude (et il faut avouer que bien peu de nos connaissances les plus assurées atteignent à une telle probabilité). La probabilité que toutes ces conditions réunies dérivent des conditions matérielles de la vie embryonnaire équivaut donc à 0,9*' = 0,254 : et, par suite, la probabilité qu'il faut recourir pour expliquer l'ensemble de ces conditions à une cause intelligente est de 0,746, c'est-à-dire près des x d'une certitude. En réalité les probabilités particulières sont peut-être de 0,25, ou au plus de 0,5 : la probabilité que présente rexistence d'une cause intelligente pour le tout = 0,9999985 ou 0,99988, c'est-à-dire qu'elle équivaut à une certitude. Nous avons vu de cette manière comment on peut conclure de certains faits matériels à l'intervention de causes intelligenles, sans que pour cela les dernières soient l'objet d'une connaissance immédiate. Il faut faire encore un pas pour compléter notre connaissance de la finalité. Une cause intelligente de phénomènes matériels ne peut résider que dans une activité intelligente; et, si l'esprit doit agir au dehors, sa volonté doit être présente, et l'idée de ce que veut la volonté ne saurait non plus faire défaut. C'est ce que nous expliquerons plus complètement au chap. iv, I" partie. La cause intelligente est donc une volonté en rapport avec une idée, avec l'idée du fait matériel qui doit être produit (M). Nous supposons ici pour être brefs que M résulte directement d'une cause intelligente, ce qui n'est pas du tout nécessaire. Demandons-nous maintenant : quelle peut être la cause pour laquelle M est voulu. Ici le fil de la causalité se rompt entre nos mains, si nous ne recourons pas à la supposition très-simple et naturelle, que cette cause est la volonté de produire Z. Que Z doive agir sur la production du phénomène, non comme une existence réelle, mais seulement d'une manière idéale, c'esl-àdirc comme idée, cela résulte naturellement du principe que la cause doit être antérieure à l'efTet. On comprend

également que vouloir Z soit un motif suffisant pour qu'on veuille M : car qui veut produire l'effet doit aussi en réa* liser la cause. Sans doute cette hypothèse n'est une explication véritable qu'autant que le fait de vouloir Z nous est plus intelligible que celui de vouloir M ne l'est par lui-même. Ou la réalisation de Z doit être un motif suffisant pour qu'on le veuille, ou il faut recourir à un autre Z^ que Z aurait pour effet de réaliser : mais la même observation se reproduirait ici. Plus il est évident que nous devons nous en tenir au dernier motif y plus il est probable que M. n'a été voulu que parce que Z l'était. — 11 est facile de voir que telle est en réalité la marche de notre pensée dans l'appréciation des fins naturelles. Nous avons vu par exemple que l'oiseau couve parce qu'il veut couver. Nous devons nous contenter de ce maigre résultat de notre recherche et renoncer à toute autre explication ; ou il faut nous demander pourquoi l'incubation est voulue. La réponse ne peut être que celle-ci : parce que le développement et l'éclosion du jeune oiseau sont voulus. Mais nous nous retrouvons dans le même cas qu'auparavant : nous demandons de nouveau pourquoi est voulu à son tour le développement du jeune oiseau? Réponse : parce que la propagation de l'espèce est recherchée; et celle-ci de nouveau, parce que la longue durée de l'espèce en dépit de la brièveté des existences individuelles est aussi voulue. Nous nous trouvons enfm en possession d'un motif qui peut provisoirement nous contenter. Nous sommes, grâce à lui, autorisés à soutenir que la cause (directe ou indirecte, peu importe) qui fait vouloir l'incubation est que le développement du jeune oiseau est voulu : c'est-àdire que ce dernier but est atteint par le moyen du premier. (Il importe peu ici que l'oiseau ait conscience ou non de cette fin : il est d'ailleurs impossible d'admettre cela d'un jeune oiseau, élevé dans l'isolement. D'où aurait-il appris quel est l'effet de l'incubation?) Il reste sans doute toujours possible qu'une cause intelligente préside à la réalisation de M, sans être motivée par la volonté de produire Z. Par suite la probabilité que Z représente une fin poursuivie est

comme un produit résultant à la fois de la probabilité que M a une cause intelligente M — ^ j et de la probabilité -L que celte cause intelligente est elle-même provoquée à l'action parce qu'elle veut Z. Le produit de ces deux probabilités (i — Jjf doit être naturellement plus petit

que chacun de ses facteurs^ puisque chaque probabilité est une fraction de 4. Pourtant la probabilité peut tire considérablement accrue, si on envisage les conditions particulières (PjPaPaPi) dont M est habituellement la somme. La probabilité que Z est une fin poursuivie par P, est d'après

ce qui a été dit plus haut M — «, )"r? puisque — représente la probabilité que la cause intelligente agit en vue de produire Z. Il suit de là d'un autre côté que la probabilité, pour que Pj ne soit pas en vue de Z est égale ai —

A — — ) — . Il y a donc une probabilité égale au produit

des probabiHtés particulières, pour que ni P,, ni Pj, ni P3, ni P^ n'aient leur fin dans Z.

ou

= TT,(,JL)L

^ « \ Pi / 9i

Donc la probabilité que M avec une quelconque de ses parties a sa fin dans Z, ou la probabilité que Z est en général la fin de M, cette probabilité, dis-jo, est égale au complément de cos grandeurs à l'unité.

^ « \ Pt I Hi

->— »etc., sont de véritables fractions, de même que -j^-f^y etc., par conséquent aussi 1 — -i-, et ^1 — 7^— et 1 — (\ — 7:)^ et tous les correspondants, par suite aussi

leur produit \ ^1 — M — ^yv- ^' rcsulle de là que ce

produit est d'autant plus petit, que le nombre n est plus grand. Car, si n croît ver^ Tuilité, le nouveau facteur qui

vient s'ajouter est i — M — y, ^ ^ yqTTT' ^^ facteur est

comme Je produit une véritable fraction : donc le produit des deux doit être aussi une fraction véritable, qui est moindre que chacun des deux fiicteurs g, e, d. — De cela maintenant que / ^ décroît à mesure que n augmente, il suit

que i — ) V grandit quand n augmente : cette dernière probabilité croît donc avec le nombre des conditions dont M est la résultante. Mettons A —-j;^-^^ (l — ^')^' ^^^^ en moyenne = 4" • c'est-à-dire que la probabilité, pour que chacune des conditions particulières de Z ait ce dernier pour but, peut se représenter par une moyenne de -j- , est par conséquent une tjrès-faible probabilité.. Mais si 4 — M ^ )y ^o^'^ ^^ moyenne -j-, ce dernier donne seu-

lement à la quatrième puissance ^^, donc

Il résulte en gros une très- satisfaisante probabilité, puisqu'on gagne encore, en pariant 2 contre 1 en faveur de l'existence d'une fin. L'application de ce calcul à l'exemple de la vision est à la portée de tout le mpnde.

Tout ce qui précède nous apprend que l'on peut tout particulièrement regarder avec certitude comme des fins les productions qui ont besoin pour se réaliser d'une grande multiplicité de causes, qui chacune paraissent, avec une certaine probabilité, servir de moyen à la réalisation de ces

fins. Il n'est pas étonnant après cela que les phénomènes les plus généraux de la nature aient été de tout temps reconnus sans conleste comme des fins. Ainsi Texistence et la conservation de la nature organique comme fin de ses produits propres aussi bien que de ceux de la nature inorganique. Ici concourent, en effet, une multitude infmie de causes pour assurer ce résultat total, la conservation des organismes. Comme ces causes résident dans les organismes mômes, on les divise en deux classes : celles qui contribuent à la conservation de Tindividu, celles qui servent à la conservation de Tespèce. Ces deux sortes de fins naturelles ont été rarement méconnues. Appelons Z une de ces finS| qu'on connaît avec la plus haute certitude possible : nous savons qu'aucune de ces nombreuses causes ne doit manquer d'agir, si la fin Z doit être atteinte, qu'ainsi par exemple M ne peut faire défaut. Puisque je sais que Z et M ont été tous deux voulus et conçus avant d'exister réellement; puisque je vois que la réalisation de M demande entre autres le concours de la cause extérieure M,, l'hypothèse que M,, avant d'exister en fait, a été aussi voulu et conçu, doit à ce nouveau raisonnement une certaine vraisemblance. Que M, en effet, soit l'effet immédiat de l'action d'une cause intelligente, ou qu'il n'en résulte que par l'intermédiaire de causes mécaniques, dont un plus ou moins grand nombre dérivent elles-mêmes d'une cause intelligente : dans un cas comme dans l'autre M^ doit, avant son existence réelle, avoir été voulu et conçu comme moyen pour Texécution de la fin M. Dans le second cas cela est clair sans autre explication. Mais, dans le premier cas, l'action immédiate de la cause intelligente dans la réalisation de M n'empêche pas que les causes matérielles de M et aussi de Mi dépendent plus ou moins de causes intelligentes, qui voulaient réaliser M et Z. C'est la règle que suivent les choses dans la nature organique. Ce raisonnement nous donne en tout cas une certaine probabilité en faveur de l'hypothèse que Mi est aussi une fin réalisée : bien que cette probabilité ne soit pas bien grande en elle-même, elle vient toujours apporter un complément,

qui n'est pas à dédaigner, à la somme de probabilité diœciement obtenue : et ce complément ne profite pas seulement à toutes les probabilités ultérieurement acquises, mais s'ajoute encore à chacune d'elles en particulier.

On voit, par ces considérations, que les voies qui conduisent à la connaissance des fins dans la nature, se combinent de bien des façons différentes. Il n'est pas question sans doute d'appliquer, dans la pratique, de pareils calculs. Ils sentent néanmoins à éclairer les principes que la logique de la pensée, avec plus ou moins de conscience, applique dans celte question, chez quiconque sait réfléchir avec méthode, et ne tranche pas d'avance les problèmes au nom de quelque ambitieux système. Les exemples apportés dans ce chapitre ne suffisent pas à prouver la vérité de la tcléologie : mais ils servent à éclairer, à rendre palpables des considérations abstraites. Aucun adversaire ne sera sans doute convaincu par là de l'existence des fins naturelles : les exemples en masse sont nécessaires pour cela. Mais peut-être que quelque esprit, qui se croyait bien au-dessus de la croyance à de telles fins, sera conduit à examiner les faits avec plus d attention et d'impartialité. En ce sens, le seul but de ce chapitre était de préparer à rintelligcnce de la partie A de nos recherches.

FIN DE l'introduction

Page 1