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MANIFESTATION DE L'INCONSCIENT

LA VOt-ONTÉ INCONSf'^NTE DANS LES FONCTIONS SPONTANÉES DE LA MOLi.i.E ÉPINIÈRE ET DES GANGLIONS

Le temps n'est plus où Thomme, dans sa liberté, était opposé aux animaux comme à des machines qui marchent, comme à des automates sans âme. Une étude plus approfondie de la vie des bêtes, les efforts zélés qu'on a faits pour comprendre leur langage et les motifs de leurs actions, ont montré que l'homme et les animaux supérieurs, de même que les animaux entre eux, ne sont séparés, en ce qui regarde leurs dispositions intellectuelles, que par des différences de degré et non d'essence ; que, grâce à ses aptitudes supérieures, l'homme a créé pour son usage un langage plus parfait, et qu'il doit à ce langage la perfectibilité continue qu'il déploie à travers la série des générations, et qui manque aux animaux parce que leurs moyens de communication sont trop défectueux. Nous savons maintenant que nous ne devons pas comparer les animaux à l'homme civilisé d'aujourd'hui, sous peine d'être injustes à leur égard, mais

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aux races qui sont encore très-voisines de l'état dans lequel elles se trouvaient en sortant des mains de la nature. Nous n'oublions pas que notre race, qui se recommande aujourd'hui par ses hautes facultés, a été autrefois ce que les sauvages sont encore maintenant; et que les qualités supérieures dont notre cerveau et notre esprit sont doués n'ont été portées que graduellement à leur perfection actuelle, en vertu de la loi qui régit la transmission héréditaire des facultés acquises. Ainsi, le règne animal nous apparaît comme une série complète dont tous les degrés sont reliés par une analogie constante. Les facultés fondamentales de l'intelligence sont les mêmes dans tous les êtres ; et celles qui paraissent nouvelles chez les êtres supérieurs ne sont que des facultés secondaires, qu'une culture plus haute des aptitudes essentielles et communes a développées dans certaines directions. Ces facultés fondamentales et originelles de l'esprit sont dans tous les êtres, la volonté et la pensée : le sentiment (comme je le montrerai au chapitre m de la 3* partie) découle des deux dernières, avec l'aide de l'Inconscient.

Nous ne parlons dans ce chapitre que de la volonté. Ce que nous reconnaissons comme la cause immédiate de nos actions et désignons sous le nom de volonté, agit aussi dans la conscience de l'animal comme cause de ses actes, et doit également y être appelé volonté. Cela ne fait aucun doute pour quiconque ne met pas son orgueil à donnei'aux mêmes fonctions, que l'homme accomplit, des noms différents quand elles se rencontrent chez les animaux ; et à substituer alors aux mots manger, boire, enfanter ceux de dévorer, de s'abreuver, de mettre bas. C'est volontairement que le chien reste attaché à son maître; volontairement qu'il arrache à la mort, dont il connaît bien les effets, l'enfant qui est tombé dans l'eau ; volontairement que l'oiseau défend ses petits ; volontairement enfin que le mâle se refuse à partager sa femelle avec un autre, etc. Je sais bien que beaucoup de personnes croient relever l'homme en expliquant le plus d'actes qu'ils peuvent chez les animaux, surtout inférieurs.

par des mouvements réflexes. S'ils prennent le concept d'action réflexe dans le sens habituel qu'il a en physiologie, pour désigner les réactions involontaires de l'organisme contre les excitations extérieures, on peut dire que, en prétendant tout expliquer par des actions de ce genre, ils montrent ou qu'ils n'ont jamais observé les animaux ou qu'ils les ont vus avec des yeux d'aveugles. S'ils veulent î'Iargir le sens ordinaire que le terme action réflexe a en physiologie, pour en donner une définition qui est juste d'ailleurs, ils en ont sans doute le droit; mais ils oublient toujours, premièrement que l'homme vit et agit aussi par de purs mouvements réflexes, et que chaque acte de sa volonté est un mouvement de ce genre; secondement, que chaque mouvement réflexe est un acte de volonté, comme le chapitre v le fera voir.

Tenons-nous en donc provisoirement au sens restreint et ordinaire du mot réflexe ; et parlons seulement des actes de volonté, qui ne sont pas réflexes en ce sens, qui, par conséquent, ne doivent pas être regardés comme des réactions involontaires de l'organisme contre les excitations extérieures. Deux caractères surtout distinguent la volonté de l'activité réflexe : d'abord l'émotion de la sensibilité ; en second lieu, la conséquence dans la poursuite d'un dessein. Les actes réflexes s'accomplissent mécaniquement et sans émotion ; mais il ne faut pas être grand physionomiste pour démêler clairement, même chez les animaux inférieurs, l'existence de certaines émotions. On sait que plusieurs espèces de fourmis se font la guerre : un état impose à l'autre sa domination, réduit les habitants en esclavage, et les condamne à faire la besogne des vainqueurs. Ces guerres sont entreprises par une caste de guerriers dont les membres sont plus grands, plus forts et armés de pinces plus solides que les autres. Il suffit d'avoir vu une fois comment cette armée vient frapper au mur de l'habitation ennemie; comment les travailleurs se retirent tandis que les guerriers sortent au dehors pour accepter le combat; avec quel acharnement la lutte se soutient, et comment, quand l'issue du combat a

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été malheureuse, les travailleurs de l'habitation se constituent prisonniers. On ne doutera plus après cela que cette expédition, préméditée en vue du butin, témoigne d'une volonté très-décidée, et n'a rien à voir avec les actes réflexes. Il en est de même de ce qui se passe chez les frelons.

L'activité réflexe cesse et se renouvelle avec l'excitation extérieure : elle n'est pas guidée par un dessein et ne le poursuit pas longuement à travers la mobilité des faits extérieurs, et en adaptant habilement ses moyens aux circonstances. Exemple : une grenouille décapitée, après être demeurée longtemps immobile à la suite de l'opération, se met tout à coup à faire des mouvements natatoires ou à s'avancer en sautillant. On pourrait être tenté de ne voir là que de purs mouvements réflexes, répondant aux excitations que l'air produit sur les extrémités des nerfs coupés. Mais, si la grenouille fait des eflbrts variés pour surmonter divers obstacles qui n'agissent pourtant sur sa peau qu'au même endroit et d'une façon identique, et en triomphe par des moyens diflerents, mais également ingénieux; si elle prend une direction déterminée, et, repoussée de celte direction, s'y reporte sans cesse avec une rare opiniâtreté; si elle se cache derrière une armoire et dans d'autres recoins, évidemment pour échapper ù ses persécuteurs : incontestablement ce ne sont pas des actes réflexes qu'on a sous les yeux. Le physiologiste Goltz a pu conclure avec raison de ses sérieuses études sur un pareil sujet qu'il faut nécessairement en venir à l'hypothèse d'une inteUigence indépendante du cerveau, mais attachée suivant les diverses fonctions à des centres organiques diflerents (par exemple aux tubercules quadrijumeàux pour le maintien de l'équilibre).

Par l'exemple de cette grenouille décapitée et par la volonté que déploient tous les animaux invertébrés (comme les insectes), nous apprenons que l'existence de la volonté ne dépend pas absolument du cerveau. Puisque, chez les animaux invertébrés, les ganglions pharyngiens remplacent le cerveau, nous admettrons qu'ils suflisent aussi à Texer-

cice de la volonté; et que, chez notre grenouille, le cervelet et la moelle épinière ont dû remplacer le cerveau. Mais nous n'attribuerons pas exclusivement aux ganglions pharyngiens la volonté des animaux invertébrés. Nous voyons chez un insecte coupé en deux la partie antérieure continuer de manger, et chez un autre également coupé la partie inférieure continuer l'acte de la reproduction; les mantes, après qu'on leur a enlevé la tête, continuent, comme si elles étaient entières, de chercher leurs femelles pendant plusieurs jours, et, quand elles les ont trouvées, de s'accoupler avec elles : il est bien évident que la volonté de se nourrir a été un acte de l'anneau pharyngien, et la volonté de s''accoupler, du moins dans les cas précités, un acte des ganglions du tronc. L'existence d'une volonté indépendante dans les divers centres ganglionnaires d'un seul et même animal se manifeste encore à nous, lorsque nous voyons, très-souvent chez le perce-oreille qu'on a coupé en deux et régulièrement chez la fourmi australienne, les deux moitiés se tourner l'une vers l'autre; et, au milieu de transports de colère et de passion guerrière, se livrer un combat furieux avec leurs pinces ou leurs aiguillons, jusqu'à ce que la mort ou l'épuisement s'en suive. Nous ne pouvons même pas limiter aux ganglions l'exercice de l'activité volontaire, puisque nous trouvons des actes volontaires, même chez les animaux infimes où le microscope de l'anatomiste n'a encore découvert aucune trace de musculine ni de nerf, mais seulement à leur place la fibroïne de Mulder (appelée aujourd'hui protoplasma), et où probablement la matière à demi liquide, mucilagineuse, dont est fait le corps de l'animal, tout comme dans les premiers moments du développement embryonnaire, réunit déjà, dans une mesure inférieure, les conditions auxquelles la substance nerveuse doit l'irritabilité, la conductibilité, la vertu motrice que réclame l'exécution des actes volontaires, je veux parler du déplacement facile et de l'aptitude à la polarisation des molécules. Si on enferme un polype dans un verre plein d'eau, et que le verre soit placé de' manière

qu'une partie de l'eau se trouve éclairée par le soleil, le polype se porte aussitôt en nageant de la partie obscure vers la partie éclairée du liquide. Qu'un infusoire soit précipité vivant dans le vase, et qu'il ne soit plus qu'à quelques lignes du polype, celui-ci le découvre, Dieu sait par quel moyen ! et produit en agitant dans l'eau ses tentacules un tourbillon qui lui permet d'avaler sa proie. Qu'un infusoire mort, qu'un végétal microscopique, qu'un grain de poussière viennent près du polype à la même distance, l'animal n'y fait aucune attention. Le polype s'aperçoit donc que l'infusoire est vivant; il conclut qu'il en peut faire sa nourriture, et prend ses dispositions pour l'amener à portée de sa bouche. Il n'est pas rare de voir deux polypes se disputer leur proie dans une lutte acharnée. Une volonté qui puise ses motifs d'action dans des perceptions si délicates, et qui se manifeste par des témoignages si évidents, ne peut être appelée par personne du nom d'activité réflexe au sens ordinaire que lui donnent les physiologistes. Autant voir aussi un mouvement réflexe dans l'acte du jardinier qui courbe une branche pour atteindre les fruits mûrs dont elle est chargée. Si les animaux privés de système nerveux nous présentent néanmoins des actes volontaires, nous ne saurions en aucune façon hésiter à croire les ganglions capables d'actes semblables.

L'anatomie comparée confirme ce résultat. Elle nous apprend que le cerveau est un* composé de ganglions unis à des nerfs conducteurs; et la moelle épinière, dans sa substance grise, une série de nœuds ganglionnaires entremêlés» Les animaux articulés nous oflrent, dans une faible mesure sans doute, l'analogue du cerveau sous la forme de deux ganglions réunis par l'anneau pharyngien, et l'analogue de la moelle épinière dans ce qu'on appelle le cordon abdominal. Ils ont aussi des ganglions unis entre eux par des filets nerveux ; à un seul même de ces ganglions correspondent un anneau et une paire de pattes. Suivant cette analogie, les physiologistes admettent autant de centrés indépendants dans la moelle épinière qu'ils en voient émerger de paires de

nerfs spinaux. Parmi les verlébrés, les poissons encore ont le cerveau et la moelle épinière formés d'un certain nombre de ganglions, qui sont pressés en ligne les uns contre les autres. C'est la confirmation réelle de la théorie que nous découvrons dans les métamorphoses des insectes, où un organe central est formé par la réunion de plusieurs ganglions : certains ganglions, qui demeuraient séparés quand ranimai était à Tétat de larve, apparaissent confondus en un seul organe à un degré supérieur de son développement. Ces faits suffisent pour démontrer la ressemblance essenlielle du cerveau et des ganglions, de la volonté cérébrale et de la volonté ganglionnaire. Si les ganglions des animaux inférieurs ont leur volonté indépendante, si la moelle épinière d'une grenouille décapitée a également la sienne, pourquoi ne reconnaitrait-on pas aussi une volonté propre aux ganglions et à la moelle épinière, dont la conformation est bien plus parfaite, chez les animaux supérieurs et chez l'homme? Chez les insectes, la volonté de manger a son siège dans la partie supérieure, la volonté de s'accoupler dans la partie inférieure du système ganglionnaire : pourquoi les fonctions de la volonté ne seraient-elles pas réparties chez l'homme de la même manière? Comprendrait-on que les mêmes organes manifestassent, sous une forme moins parfaite, une haute activité qui leur ferait absolument défaut sous une forme plus parfaite? La communication est-elle si intime entre les diverses parties de l'organisme humain, que la volonté de chaque ganglion se transmette immédiatement au cerveau, et s'y confonde entièrement pour la conscience avec la volonté cérébrale? Cela est possible dans une certaine mesure pour les parties supérieures de la moelle épinière, mais ne l'est certainement pas pour tout le reste, puisque les sensations qui naissent du système ganglionnaire abdominal sont obscures, jusqu'à échapper complètement à la conscience. 11 ne nous reste donc qu'à reconnaître aux ganglions et à la moelle épinière chez l'homme une volonté spéciale, dont nous n'avons plus qu'à constater expérimentalement les

manifestations. Que chez les animaux supérieurs les mouvements musculaires, auquels sont dues les actions extérieures, soient de plus en plus subordonnés au cei*velet et y soient centralisés, c'est un fait connu : nous trouverons donc chez ces animaux peu d'exemples comme ceux que nous cherchons. Cela explique pourquoi jusqu'ici les physiologistes ont peu connu l'activité propre du système ganglionnaire chez les animaux supérieurs, bien que les savants les plus récents s'en fassent les défenseurs. Au contraire, les manifestations volontaires, qu'il faut rapporter réellement aux ganglions, ont été habituellement considérées comme des actes réflexes, auxquels on devait trouver dans l'organisme les excitations correspondantes; et on supposait arbitrairement de telles excitations, quand on ne les y découvrait pas. Ces suppositions peuvent se justifier en partie, et nous les retrouverons dans notre chapitre sur les mouvements réflexes ; mais nous n'en pouvons dire autant du plus grand nombre d'entre elles. En tout cas, il n'y a aucun inconvénient à examiner ici, du point de vue de la volonté, même les manifestations de l'activité réflexe, puisque nous montrerons plus tard que chacune d'elles exprime une volonté inconsciente.

Les mouvements spontanés, c'est-à-dire indépendants du concours du cerveau et de la moelle épinière, qui dérivent de l'action du grand sympathique sont : l"" les puisa lions du cœur; 2* les mouvements de l'estomac et de l'intestin; 3° ceux qui manifestent la tonicité des viscères, des vaisseaux et des tendons; 4" une grande partie des phénomènes de la vie végétative, qui dépend de l'action des nerfs. Les pulsations du cœur, la tonicité des artères et des mouvements intestinaux sont des types du mouvement intermittent; les autres, du mouvement continu. Le battement du cœur commence, comme on le voit sur un cœur de grenouille mis à nu, par la contraction des veines caves ; la systole des oreillettes suit, puis celle des ventricules, enfin celle du bulbe aortique. Un cœur de grenouille, qu'on a enlevé et injecté d'eau salée, voit encore pendant plusieurs heures ses gan-

glions accomplir leur fonction, qui est d'exciter le battement du cœur. Dans Tintestin, l'excitation commence à la partie inférieure du tube digestif, et se communique de bas en haut par un mouvement vermiculaire : aussitôt qu'une ondulation s'est produite, une autre lui succède aussitôt. Est-ce que ces mouvements intestinaux n*ont pas la plus trompeuse ressemblance avec le mouvement rampant d'un ver? La seule différence est que le ver change de place en se mouvant sur le sol, tandis qu'il est ici attaché à sa place, et que le sol (intérieur) qui le porte, c'est-à-dire la masse alimentaire et les fèces, sont poussées en avant. Pourquoi parler d'action volontaire dans un cas et pas dans, l'autre? La tonicité est une légère contraction des muscles, qui se continue pendant toute la durée de la vie pour tous les muscles, même pendant le sommeil et l'évanouissement. Les muscles, soumis à l'action du libre arbitre, ou de la volonté cérébrale, doivent cette contraction à la moelle épinière : et il n'en résulte aucun mouvement des membres, parce que les actions des muscles opposés (antagonistes) se neutralisent. Là où il n'y a pas de muscles opposés (comme dans les muscles annulaires du sphincter), les effets de la contraction sont très-sensibles, et ne peuvent être dominés que par une forte pression des matières alimentaires qui cherchent à s'échapper. La tonicité des viscères, des artères et des veines dépend du grand sympathique, lequel est absolument nécessaire à la circulation du sang. Pour ce qui regarde la sécrétion et la nutrition, l'influence des nerfs s'y fait sentir soit par la dilatation ou le rétrécissement des vaisseaux capillaires, soit par la tension ou le relâchement des membranes traversées par endosmose, enfin par la production des courants chimiques, électriques et calorifiques. Toutes ces fonctions dérivent exclusivement des ganglions d'ordre inférieur par l'intermédiaire des filets nerveux du sympathique, qui sont mêlés à tous les corps nerveux, et qui se distinguent spécialement par leur moindre solidité des filets sensibles et moteurs. Les preuves les plus fortes en faveur de l'activité indé-

pendante du système ganglionnaire nous sont fournies par les expériences de Bidder sur les grenouilles. Après leur avoir totalement enlevé la moelle épinière, il voyait ces animaux vivre encore six et jusqu'à dix semaines : il est vrai que les pulsations du cœur devenaient de plus en plus faibles. L'ablation du cerveau et de la moelle épinière, pourvu qu'on épargnât seulement la moelle allongée (aûn qu'ils pussent respirer), ne les empêchait pas de vivre encore six jours. Après la suppression de ce dernier organe même, on observait encore chez elles les pulsations du cœur et la circulation du sang jusqu'au second jour. Les grenouill.es, dont on avait épargné la moelle allongée, mangeaient et digéraient des vers même au bout de vingtsix jours; et la sécrétion urinaire se continuait régulièrement.

La moelle épinière, en y comprenant la moelle allongée, préside, en dehors de la tonicité déjà mentionnée des muscles volontaires, à tous les mouvements involontaires des muscles volontaires (voyez le chapitre v sur les mouvements réflexes) et aux mouvements respiratoires. Les derniers ont leur organe central dans la moelle allongée. A ces mouvements très-compliqués concourent non-seulement une grande partie des nerfs spinaux, mais encore le phrenicus, l'accessorius Willisii, le vagus et le facialis. Bien que la volonté cérébrale puisse, pendant un court moment, augmenter ou affaiblir l'énergie des mouvements respiratoires, elle ne peut cependant les supprimer tout à fait : après une petite pause, la volonté de la moelle épinière reprend le dessus sur elle.

L'indépendance de la moelle épinière à l'égard du cerveau a été démontrée par de belles expériences physiologiques. Une poule, à laquelle Flourens avait enlevé totalement les hémisphères cérébraux, se tenait d'ordinaire imniobile; mais, pour dormir, elle se cachait la tête sous les ailes, et au réveil elle se secouait et faisait sa toilette avec son bec. Si on la poussait, elle courait droit devant elle; lancée en l'air, elle volait. D'elle-même elle ne man-

geait pas, mais elle avalait la nourriture qu'on lui introduisait dans le bec. Voit répéta ces expériences sur des pigeons. Ces oiseaux tombaient d'abord dans un profond sommeil, et ils ne se réveillaient qu'après plusieurs semainesi Ils recommençaient alors à voler, et se mettaient d'eux-mêmes en mouvement ; ils se comportaient de telle sorte qu'on ne pouvait douter qu'ils n'eussent réellement des impressions sensibles. Il ne leur manquait que Tintelligence, et la volonté de manger. Un pigeon, par exemple, étant venu frapper avec le bec une bobine en bois de fileuse qui était suspendue à la muraille, se plut, pendant une heure au moins, jusqu'à ce que Voit survint, à sentir sur son bec les chocs répétés que le balancement de la bobine lui communiquait. Un pigeon, dans le même état, cherchait à échapper à la main qui voulait le saisir, évitait soigneusement dans son vol les obstacles qu'il rencontrait, et savait habilement s'abattre sur d'étroites extrémités. Des lapins et des petits cochons d'Inde, sur lesquels on a pratiqué l'ablation des hémisphères cérébraux, courent aisément après l'opération. Nous avons déjà dit comment s'était conduite une grenouille décapitée. Tous ces mouvements, ceux de la poule qui se secoue et fait sa toilette, du lapin et des grenouilles qui se mettent à courir, se produisent sans qu'on remarque aucune excitation extérieure, et ressemblent tellement aux mouvements analogues que les animaux exécutent h l'état normal, qu'il est impossible de les rapporter dans les deux cas à des causes diflerentes : ici comme là, c'est la volonté qui se manifeste. Mais nous savons que la conscience supérieure de l'animal dépend de l'intégrité des hémisphères cérébraux (voyez chapitre II, 2" partie). Aussi leur suppression enlève à ces animaux, comme on dit, toute conscience ; ils agissent et veulent d'une façon inconsciente. Pourtant la conscience cérébrale n'est nullement la seule qui existe chez les animaux : mais c'est la forme la plus haute de la conscience, et la seule qui chez les animaux supérieurs et chez l'homme atteigne à la personnalité, au moi, et par suite la seule que je puisse

appeler ma conscience à proprement parler. — Les centres nerveux inférieurs doivent donc avoir aussi une conscience, bien que très-confuse : cela ressort simplement de la loi qui soumet la série des espèces animales à une dégradation insensible, et de la comparaison de la conscience ganglionnaire chez les animaux invertébrés avec la spontanéité que manifestent les ganglions et les centres rachidiens de la moelle épinière chez les animaux supérieurs.

Il est incontestable qu'un mammifère auquel on a enlevé le cerveau, est toujours capable de sensations plus distinctes que celles d'un insecte qui n*a subi aucune lésion. La conscience que garde encore chez lui la moelle épinière est toujours d'un ordre plus élevé que la conscience ganglionnaire de l'insecte. Il ne faut donc pas à la légère considérer la volonté, dont les fonctions spontanées de la moelle épinière et des ganglions portent témoignage, comme une volonté inconsciente en soi. Nous devons plutôt admettre provisoirement que, suivant les centres nerveux qui la produisent, elle est plus ou moins consciente. Mais, en regard de la conscience cérébrale que l'homme reconnaît seule pour sa véritable conscience, la volonté dont nous parlons est certainement inconsciente. Nous avons donc montré qu'il existe en nous une volonté inconsciente pour nous^ bien que tous les centres nerveux fassent partie de notre organisme et par suite soient en nous.

Il parait nécessaire d'ajouter en terminant une remarque sur la signification que le mot volonté reçoit ici. Nous avons pris ce mot dans le sens habituel qu'on lui donne comme désignant une intention consciente. Le cours de notre étude nous a conduits à admettre que dans un même individu, mais dans des centres nerveux différents, un plus ou moins grand nombre de consciences indépendantes les unes des autres, de volontés également indépendantes peuvent coexister, dont chacune est tout au plus consciente pour le centre nerveux qui lui sert à se manifester. Le sens restreint qu'on altache habituellement au mot volonté est par là naturellement écarté. Je dois donc reconnaître en moi

une autre volonté que celle qui s'exprime par l'intermédiaire de mon cerveau, et dont j'ai conscience comme de ma volonté propre. Après avoir élargi le sens du mot, nous ne pouvons plus nous empêcher de regarder désormais la volonté comme la cause immanente de tout mouvement, qui chez l'animal n'est pas purement réflexe. Le seul caractère, la seule marque infaillible de la volonté consciente, c'est que les actes qu'elle produit sont aussi des actes connus. On voit maintenant qu'il n'est nullement essentiel à la volonté qu'elle traverse on non la conscience cérébrale. Sa nature intime ne change pas pour cela. Le mot volonté ne représente ici qu'un principe identique au fond dans les deux cas. Si l'on veut pourtant désigner par des mots diflerents les deux espèces de volonté , le langage nous offre pour la volonté consciente un nom tout préparé, qui en traduit exactement le concept : le libre arbitre. Le nom de volonté doit être maintenu au principe général. La volonté est évidemment la résultante de tous les désirs simultanés. Quand la lutte que les désirs se livrent entre eux se déroule sous l'œil de la conscience, la volonté parait choisir le résultat auquel cette lutte aboutit et jouer le rôle d'arbitre. La volonté inconsciente dérobe, au contraire, son action à la conscience , et ne saurait produire l'apparence d'un choix entre les désirs. L'existence d'un mot (Willkûr) pour désigner la volonté qui choisit montre que le senti • ment vague de l'existence d'une volonté étrangère au choix d'un contenu ou d'un but, d'une volonté dont les actes apparaissent à la conscience non comme libres, mais comme provoqués par une nécessité intérieure, était depuis longtemps présent à la conscience populaire.

Je ne m'autorise pas ici seulement, comme il serait trop facile de le faire, de l'exemple de Schopenhauer et de l'usage, très-répandu déjà (même à l'étranger), du sens large qu*il a donné au mot volonté. Je m'appuie encore sur cette considération qu'aucun autre mot de la langue allemande n'est plus propre à désigner le principe général dont il s'agit ici et dans le chapitre suivant. Le moi désir (Begehren) exprime

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un vouloir inachevé encore en voie de formation, un vouloir particulier qui n'a pas subi victorieusement l'épreuve de la résistance d'autres désirs. Le désir n'est qu'un des éléments du processus psychologique de la volonté, non l'expression générale de la fin que poursuit l'individu tout entier dans son action (qu'elle soit d'un ordre plus ou moins élevé) : ce n'est qu'un élément du vouloir, qui peut être paralysé par l'opposition d'autres désirs et condamné à demeurer une velléité. Si le mot désir ne peut remplacer celui de volonté, le mot de besoin (Trieb) en est encore moins capable. Le besoin a comme le désir quelque chose d'exclusif, d'étroit ; il n'éveille même pas, comme ce dernier, l'idée d'une chose actuelle, mais plutôt d'une disposition latente de l'activité à prendre certaines directions exclusives. Si, en vertu d'un motif, ces directions sont prises actuellement, les dispositions dont il s'agit cessent d'être des besoins pour devenir des désirs. Le besoin ne désigne donc pas un élément déterminé de la volonté, mais du caractère, c'està-dire la disposition à répondre à certaines classes de motifs par des désirs d'une nature déterminée (ainsi le besoin sexuel, le besoin de voyager, d'acquérir, etc. : comparez les < besoins » ou c les facultés dominantes » dont parlent les phrénologues). En tant que dispositions spéciales du caractère, les besoins sont considérés avec raison comme les mobiles internes de l'action, dont les motifs sont les mobiles extérieurs. Le besoin, comme tel, a nécessairement un contenu concret que déterminent les prédispositions physiques de la constitution générale du corps et la constitution moléculaire des centres nerveux. La volonté, au contraire, se tient comme le principe formel et général du mouvement et du changement, derrière les dispositions de l'organisme. II faut que ces dernières soient considérées comme animées par la volonté pour qu'elles portent le nom de besoins. Le principe formel, la volonté, s'exprime dans le vouloir qu'il produit ; et le vouloir doit son contenu spécifique au mécanisme psychologique déjà mentionné des motifs, des besoins et des désirs ^voîr

ch. lY, 2* partie). Bien que ce mécanisme chez les animaux les moins parfaits et dans les centres organiques inférieurs de la vie humaine soit bien plus simple qu'il ne Test dans le cen'eau de l'homme, il n'en existe pas moins, et se fait connaître spécialement dans les mouvements réflexes. Même dans les fonctions spontanées de la moelle épinière et des ganglions, on peut très-bien appeler du nom de besoin de respirer la disposition matérielle de la moelle allongée qui se transmet par l'hérédité et qui sert à faciliter les mouvements respiratoires. Mais il ne faut pas oublier que derrière cette disposition matérielle agit le principe volontaire, comme la condition nécessaire de sa manifestation : il en serait de même pour les dispositions innées du cerveau à la compassion. Songeons encore que l'exécution des mouvements respiratoires est la réalisation d'un vouloir, qui doit à la prédisposition organique sa direction et son objet.

If

l'idée inconsciente dans la production du mouvement volontaire.

Je veux lever mon petit doigt et le mouvement s'exécute. Est-ce ma volonté qui remue directement le doigt? Non : car, si le nerf du bras est coupé, la volonté ne peut mouvoir ce dernier. L'expérience nous apprend qu'il n'y a pour chaque mouvement qu'une seule place, à savoir l'extrémité centrale des filets nerveux correspondants, où puisse être reçue l'impulsion volontaire en vue de tel mouvement déterminé et de tel membre spécial, et d'où l'exécution de ce mouvement puisse partir. Si une lésion a eu lieu à cette place, la volonté est aussi impuissante sur le membre que si la communication qui relie les nerfs, à partir de cette place, avec les muscles correspondants se trouvait interrompue. L'impulsion motrice, si on laisse de côté son énergie plus ou moins grande, ne peut être regardée comme différant suivant la diversité des nerfs sur lesquels on veut agir. Puisque l'excitation produite sur les nerfs moteoi's doit être considérée comme étant d'une seule nature, il en doit être de même de l'excitation des centres où le courant nerveux prend sa source. Les mouvements ne diffèrent donc que parce que les places où les racines nerveuses re« çoivent l'impulsion de la volonté correspondent à des filets moteurs différents, qui provoquent par suite nécessairement la contraction de parties différentes des muscles. Nous pouvons nous représenter les racines des nerfs moteurs comme un clavier placé dans le cerveau. La pression des touches se fait toujours de la même manière, bien que

la force en puisse varier : les touches seules sont différentes. 5i je veux produire un mouvement bien déterminé, par exemple lever le petit doigt, il s'agit de forcer à une contraction les muscles dont Faction combinée doit réaliser ce mouvement, et dans ce but d'exéculer avec ma volonté sur le clavier du cerveau l'accord des touches diverses qui doivent mettre en mouvement les muscles convenables. Si dans l'exéculion de cet accord, une ou plusieurs touches ont été frappées à faux, un mouvement se produit différent de celui que je voulais. Les défauts de prononciation, d'écriture, les faux pas, le&maladresses de l'enfant qui saisit un objet en sont autant d'exemples. Sans doule le nombre des racines nerveuses qui partent du cerveau est de heaucoup plus petit que celui des filets nerveux qui servent au mouvement ; par un mécanisme spécial que nous étudierons au chapitre V, l'excitation simultanée dé plusieurs filets périphériques se trouve confiée a un seul filet central. Cependant le nombre des mouvements divers, qui dépendent de la volonté consciente, et sont par conséquent dirigés par le cerveau, est déjà assez grand pour chaque membre, par suite des mille petites modifications de direction et de combinaison; et pour le corps entier naturellement ce nombre devient très-considérable. Il est donc infiniment peu probable que l'intention de lever le petit doigt coïncide avec l'élévation réelle du doigt, sans l'intervention d'une cause. L'intention purement mentale de lever le petit doigt ne peut évidemment agir d'une manière immédiate sur les racines des nerfs, puisqu'il n'y a rien de commun entre cette intention et la place de ces racines : l'impulsion pure de la volonté serait absolument aveugle, et le hasard seul serait chargé de pousser les touches convenables. Sans l'intervention d'une cause spéciale, l'exercice non plus ne pourrait produire ici le moindre résultat. Personne ne trouve dans sa conscience l'idée, ou seulement le sentiment de cette multitude infinie de racines centrales. Quand le hasard aurait fait qu'une fois ou deux l'intention de lever le doigt coïncidât avec la réali-

HAIITMAIIX. I. — 6

sation de ce mouvement, l'expérience de l'homme ne retirerait de là aucun profit; et, s'il voulait lever le doigt une troisième fois, il devrait comme précédemment abandonner au hasard le soin de pousser les touches comme il faut. On voit que l'exercice ne peut nous éclairer sur le rapport de l'intention et de l'exécution, qu'autant qu'une cause intervient pour les unir : celte cause admise , le passage de l'une à l'autre est sans doute facilité par la répétition du phénomène. Nous avons donc toujours à rechercher quelle peut être cette cause intermédiaire. Sans elle l'exercice ne serait qu'un vain mot. D'ailleurs l'exercice dans la plupart des cas n'est pas nécessaire. Presque tous les animaux se montrent aussi adroits pour courir et sauter dès la première fois qu'après un long exercice. Une autre conséquence de ce qui précède, c'est l'insuffisance de toutes" les explications qui font intervenir une cause dont l'existence ne peut être connue que par l'association accidentelle de l'intention el du mouvement réalisé. Ainsi la conscience de l'effort musculaire, correspondant au mouvement voulu, peut bien nous avoir été donnée par une précédente expérience, et s'être gravée dans notre souvenir. Mais elle n'expliquerait, en tout cas, que ce qui se passe chez l'homme, et ne nous apprendrait rien relativement à la plus grande partie des êtres vivants, des animaux. Avant de connaître, par expérience, la sensation musculaire, n'exécutent-ils pas déjà les combinaisons les plus compliquées de mouvements, en vue de réaliser le but qu'ils conçoivent, et cela avec la sûreté la plus étonnante? Ainsi l'insecte qui vient d'éclore sait dans quel ordre il doit mouvoir ses six pattes pour marcher, comme si cela n'était pas nouveau pour lui. Des perdrix grises, qu'une poule domestique a couvées dans un poulailler, aussitôt sorties de l'œuf, ne manquent presque jamais, malgré toutes les précautions, de mettre en mouvement les muscles de leurs pattes et de s'en servir adroitement pour reconquérir la liberté de leurs parents; elles savent aussi tout l'usage qu'elles peuvent faire de leur bec pour saisir et dévorer l'insecte

LMDÉË INCONSCIENTE. 83

qu'elles rencontrent : on dirait qu'elles s'en sont déjà servi mille fois.

On serait peut-être tenté de croire que les vibrations cérébrales, qui accompagnent la volonté consciente de remuer le petit doigt , se produisent d'elles-mêmes à la place qu'occupent dans le cerveau les racines des nerfs moteurs correspondants. Mais c'est là une supposition que contredit l'anatomie : les idées conscientes ont leur siège dans les hémisphères cérébraux, tandis que les racines des nerfs moteurs se trouvent dans la moelle allongée ou dans le cervelet. On ne peut pas davantage recourir à une transmission mécanique des vibrations, dont l'idée consciente est accom'pagnée, aux racines nerveuses en question, pour expliquer comment il se fait que les touches sont frappées comme il convient. Il faudrait alors admettre que l'intention de lever le petit doigt a son siège dans les hémisphères cérébraux, à une place différente de celle qu'occupe l'intention de lever l'index; que chacune des places des hémisphères qui répond à la volonté particulière de produire tel ou tel mouvement, est mise exclusivement en communication, par un mécanisme originel, avec la racine des nerfs moteurs, qui servent à l'exécution de ce mouvement. Les conséquences de cette étrange hypothèse seraient encore plus étranges. La volonté consciente, par exemple, de lever les cinq doigts de la main droite, devrait agir on même temps aux cinq endroits des hémisphères cérébraux, qui correspondent aux idées différentes des cinq mouvements conçus. On serait pourtant bien plus porté à croire que les idées, que se forme l'esprit, lorsqu'il veut lever un doigt ou les cinq doigts de telle ou telle façon, ne diffèrent entre elles, dans la substance matérielle, qui en est le siège, que par une faible modification de la forme des vibrations, et non par la différence bien définie des places qu'elles y occupent. Si en outre les vibrations moléculaires, résultant de la volonlé consciente, en se transmettant aux raéines des nerii.'fHh leurs, suffisaient pour expliquer le mouvement, là i||M|l.

8i L'INCONSCIENT DANS LA VIE CORPORELLE.

de lever, par exemple, le petit doigt devrait toujours, et chaque fois, produire le mouvement. Non-seulement un tel mécanisme, en fixant et en isolant les communications qui s'établissent entre chaque idée et chaque mouvement, devrait empêcher toute méprise , mais rendrait superflue celte impulsion indéfinissable que la volonté, comme Texpérience nous l'apprend, doit ajouter encore aux vibrations produites par chaque idée consciente , avant que l'effet matériel se produise. Là où ne serait possible aucune méprise, on ne voit pas ce qui pourrait contribuer à rendre plus sûrs et plus précis les mouvements. L'exercice n'aurait plus aucune influence sur la relation causale-, qui associe l'intention et la réalisation du mouvement. Mais l'expérience dément cette conséquence, de même que l'impossibilité d'une méprise, et se retourne contre l'hypothèse d'une communication mécanique. Admettons d'ailleurs qu'un tel mécanisme existe réellement, le matérialisme devrait encore supposer qu'il se transmet par l'hérédité, et que les générations antérieures l'ont insensiblement créé, pièce par pièce, grâce à l'exercice et à l'habitude. Mais cette explication historique nous laisserait, pour rendre compte de la formation de chacune des parties de ce méciinisme, en présence des mêmes diificultés; elle problème que nous présente le rapport de l'intention et de l'exécution dans la production du mouvement, se dresserait encore devant nous sous la même forme qu'aujourd'hui : il s'agirait toujours de le résoudre, pour le cas donné, sans recourir à l'hypothèse d'un mécanisme préexistant. La théorie des transmissions mécaniques ne ferait que reculer le problème sans le résoudre; et la solution donnée plus bas serait toujours la seule possible, lors même que cette théorie serait la vraie.

Revenons encore une fois sur le rôle qu'on veut faire jouer à la sensation de l'eflbrt volontaire, dont le souvenir nous aurait été laissé par les associations accidentelles obsemes, dans des cas précédents, entre l'intention et le mouvement. Cette explication n est pas seulement étroite

L'IDËE INCONSCIENTE. 85

et insuflisante; elle pourrait tout au plus prétendre à nous faire entendre comment rexercice peut perfectionner un enchaînement causal, déjà existant entre les deux termes, et devrait renoncer à rendre compte de cet enchaînement lui-même. Mais elle n'explique même pas, en réalité, ce perfectionnement, et ne fait que reculer d'un degré le problème. Auparavant, on ne comprenait pas comment les touches convenables du clavier cérébral étaient mises en mouvement par l'action de la volonté, par la simple pensée de lever le doigt. On ne voit pas maintenant davantage comment ce même effet peut être obtenu par le souvenir de la sensation musculaire éprouvée dans le doigt et Tavant-bras. Dans un cas comme dans l'autre, il n'est pas question de la place qu'occupent dans le cerveau les racines des nerfs moteurs; et c'est à celte place pourtant que l'action de la pensée doit se produire, pour que le mouvennent voulu ait lieu. Mais en quoi l'idée, qui se rapporte à un doigt, peut-elle bien contribuer directement à la détermination du point que la volonté doit remuer dans le cerveau? Que le souvenir de la sensation musculaire intervienne de temps en temps, et dans des cas relativement rares, je ne le nie en aucune façon; que sa présence puisse faciliter le mouvement dans une certaine mesure, je ne le conteste pas davantage. Mais je prétends que cela n'ajoute rien à Tinlelligence du rapport causal en question. Le problème reste ce qu'il ét^dt auparavant : la difficulté n'a été que reculée d'un pas. La supposition que nous examinons a d'autant moins de valeur que dans la plupart des cas où cette sensation musculaire précède le mouvement, elle existe d'une façon inconsciente.

Rassemblons encore une fois toutes les données que nous possédons sur le problème ; la solution s'imposera d'elle-même. Une volonté est supposée, la volonté consciente de lever le doigt; comme moyen d'exécution, l'action de la volonté sur un point P déterminé du cerveau est indispensable : on demande comment il se peut que Faction volontaire se communique au point P, justement,

et à aucun autre. La solution cherchée dans une transmis sion mécanique des vibrations a paru impossible : l'habitude, dont on faisait intervenir l'influence avant d'avoir tranché le véritable problème, n'était qu'un mot vide, dénué de sens; l'hypothèse enfin de la sensation musculaire, comme d'une causalité consciente propre à unir les deux termes, ne s'appliquait qu'à peu de cas, et, à vrai dire, n'expliquait rien. L'impossibilité de recourir à une explication mécanique, maiérielle, montre que les intermédiaires cherchés doivent être de nature spirituelle; d'un autre côté, l'absence incontestable de toute causalité consciente, capable de rendre compte du phénomène, prouve que la causalité qui agit ici doit être inconsciente. La nécessilé d'admettre qu'une action volontaire s'exerce au poinj P nous force de croire que la volonté consciente de lever le doigt donne naissance à une volonté inconsciente de mouvoir le point P : le mouvement de P est en effet le seul moyen d'atteindre le but poursuivi, l'élévation du doigt. La volonté, qui a pour objet le mouvement de P, suppose à son tour l'idée inconsciente du point P (voir chap. IV, 1" partie). L'idée du point P n'est pas autre que l'idée de la place que ce point occupe dans son rapport aux autres points du cerveau. La solution du problème est enfin trouvée : c Tout mouvement volontaire suppose l'idée inconsciente de la place qu'occupent dans le cerveau les racines des nerfs moteurs -correspondants. > On comprend maintenant pourquoi la faculté motrice est innée chez les animaux. C'est que le savoir dont nous venons de parler, et l'art de s'en servir sont innés aussi chez eux. L'homme, dont le cerveau est encore grossier et informe à la naissance, ne parvient que peu à peu, et par un long exercice, à tirer de cette science qu'il porte aussi en luimême sans le savoir, les sûres aptitudes qu'on désigne par l'innervation. On s'explique maintenant que la sensation musculaire puisse, de temps en temps, jouer le rôle dMntermédiaire. Elle sert à l'élévation du doigt, comme un moyen pour la fin cherchée. Elle est en effet plus voi-

sine de l'idée du mouvement à imprimer au point P, que ne l'est l'idée de Télévalion du doigt. Il faut donc voir dans la sensation musculaire un auxiliaire qui peut intervenir dans la production du phénomène, mais dont il est encore plus sûr de se passer.

Nous devons regarder comme solidement démontré que tout mouvement, si faible qu'il soit, qu'il ait son origine dans une intention consciente ou non, suppose la connaissance inconsciente des racines nerveuses qui senent à la produire, et la volonté inconsciente de les mouvoir. Nous avons ainsi dépassé de beaucoup les résultats du premier chapitre. Nous ne parlions (page 76) que d'un principe relativement inconscient. Il ne s'agissait alors que d'habituer le lecteur à la pensée que des actes spirituels se produisent en lui (comme individu doué d'une organisation à la fois spirituelle et corporelle) sans que sa conscience (j'entends la conscience qui a son siège dans le cerveau) lui en apprenne rien. Nous avons maintenant rencontré des actes spirituels dont le cerveau n'a pas conscience, et qui ne peuvent encore bien moins être clairement connus par les autres centres nerveux de l'organisme. Nous avons donc trouvé un principe, dont la conscience de l'individu tout entier ne sait absolument rien.

l/lNCONSCIENT DANS L'INSTINCT.

L'instinct est une activité qui poursuit un but sans en avoir conscience. L'activité qui a conscience du but auquel elle tend, l'activité qui nait de la connaissance, ne recevra de personne le nom d'instinct, pas plus que l'activité qui se déploie aveuglément et sans but, comme les emportements des animaux qui sont en furie et qu'on irrite. Je ne crois pas que la définition par laquelle je commence ait à redouter quelque objection de ceux qui admettent en général l'existence de l'instinct. Celui qui prétend réduire chez les animaux tous les actes instinctifs, comme on les appelle habituellement, à n'être que la manifestation d'une volonté consciente, celui-là nie en fait l'instinct, et doit par conséquent rayer ce mot du dictionnaire. Mais nous reviendrons sur ce point.

Admettons Fexistence d'actes instinctifs, dans le sens de notre définition. Nous avons à les envisager : 1" comme une pure conséquence de l'organisation physique ; 2" comme un mécanisme cérébral ou mental disposé par la nature; 3** comme l'effet d'une activité spirituelle et inconsciente. Dans les deux premiers cas, l'idée du but se dérobe bien loin derrière l'action; dans le dernier, elle la précède immédiatement. Dans les deux premiers cas, une organisation, donnée une fois pour toutes, sert d'instrument, et l'idée du but n'intervient qu'à l'origine de cette organisation; dans le dernier la fin est conçue dans chaque cas particulier. Examinons successivement ces trois cas.

L — l'instinct n*est pas purement la conséquence

DE l'organisation PHYSIQUE.

A. Les instincts sont tout à fait différents^ malgré la ressemblance des organism£s. Toutes les araignées ont les mêmes instruments pour tisser : mais une espèce tisse sa toile en rayons, une autre la tisse sans régularité, une troisième ne fait point de toile, et vit dans les trous dont elle couvre les parois de ses fils, et ferme l'accès par une porte. Presque tous les oiseaux ont les mêmes organes essentiels pour construire leurs nids (le bec et les pattes) ; mais combien les nids sont diflérents par la forme, le mode de construction, la solidité (ils sont d'aplomb, collés ou suspendus), la place qu'ils occupent (dans les creux, les trous, les angles, sur les rameaux bifurques, les buissons, le sol) et la perfection; combien ils diffèrent souvent chez les espèces du même genre, ex. : le parus (mésange). Certains oiseaux ne bâtissent pas de nid. La plupart des palmipèdes nagent & l'aide de leurs pieds palmés; mais quelques-uns ne nagent pas, co.mme les oies des hautes-terres, qui ne vont à l'eau que rarement ou jamais ; la frégate, qui vole toujours en l'air, et que personne, excepté Audubon, n'a vu s'abattre sur la surface de la mer. Le chant des oiseaux ne dépend pas de leur organe vocal, pas plus que les constructions particulières des abeilles et des fourmis ne correspondent à leur organisation physique. Dans tous les cas, l'organisation explique seulement l'aptitude générale au chant ou à la construction; mais n'a rien à démêler avec les formes particulières sous lesquelles ces aptitudes se manifestent. L'appariation sexuelle n'a rien non plus à voir avec l'organisation; la disposition des parties sexuelles pour chaque mâle conviendrait aussi bien aux femelles de mille autres espèces étrangères qu'aux femelles de sa propre espèce. Les soins apportés à la protection et à Téducation des petits s'expliquent moins encore par la conformation

physique. J'en dirai autant du lieu où les insectes déposent leurs œufs, ou du choix des tas d'œufs de poissons de leur espèce, sur lesquels les poissons mâles répandent leur semence. Le lapin se creuse un terrier; le lièvre ne le fait pas, quoi qu'il ait les mêmes organes pour creuser : sa plus grande lapiditc dans la fuite lui rend moins nécessaire une retraite souterraine. Certains oiseaux, qui sont admirablement doués pour le vol, sont des oiseaux sédentaires (comme le milan à fourche, et d'autres oiseaux de proie); beaucoup d'oiseaux qui volent médiocrement (comme les cailles) font les voyages les plus longs.

B. Chez les animaux dont Vorganisaiion diffère y on rencontre des instincts semblables. Sur les arbres vivent, à la fois, des oiseaux, dont les pattes sont conformées ou non pour grimper, des singes à queue prenante ou non, des écureuils, des paresseux, des puma, etc. La taupe-grillon creuse la terre avec ce qu'on nomme les pelles de ses pattes antérieures; le fossoyeur ftdt la même chose sans aucun organe disposé pour cela. Le hamster porte dans ses abajoues longues de 3 centim. et de 1 cenlim. et demi ses provisions d'hiver; la souris champêtre en fait autant sans un organe spécial. Dans l'eau vivent également les oiseaux palmipèdes et ceux qui ne le sont pas. Les grèbes (podiceps) et les poules d'eau (fulica), sont désignés du moins comme des oiseaux aquatiques, bien que chez eux les doigts soient seulement bordes par une membrane natatoire. Les oiseaux chez qui le tarse est long et développé, les doigts longs et détachés, sont pour la plupart des oiseaux de marécage. Avec la même conformation, le coq des roseaux (ortygomélra) est presque autant un oiseau aquatique que la poule d'eau ; et le râle de genêt (crex) peut passer pour un oiseau de terre aussi bien que la caille et la perdrix. L'instinct voyageur se manifeste avec une égale force chez les animaux d'espèces les plus différentes, quels que soient les moyens

qu'ils emploient pour voyager dans Feau, sur terre, ou dans Tair.

On doit reconnaître après tout cela que Tinstinct est en grande partie indépendant de Torganisation corporelle. Qu'une certaine organisation physique soit la condition sine quâ non des actes instinctifs, cela s'entend de soi. Sans parties sexuelles, par exemple, il n'y a pas d'accouplement possible; pas plus que de construction artistement faite sans des organes appropriés, ni de toile d'araignée sans sécrétion glandulaire. Il ne faut pas dire pour cela que l'organisation soit la cause de l'instinct. La seule existence de Torgane ne fournit pas* le plus petit motif à l'exercice des opérations auxquelles il convient. Un sentiment de plaisir doit au moins accompagner l'usage de l'organe : ce sentiment peut devenir alors un motif d'action. Mais, quand même l'impulsion d'agir viendrait de là, l'organisation n'expliquerait toujours que le fait, non la nature particulière de l'action : et c'est justement le comment de l'activité exercée qu'il s'agit de comprendre. Personne ne donnerait le nom d'instinct à l'acte de l'araignée si elle répandait simplement la matière textile dont ses glandes sont gonflées pour se procurer la sensation agréable d'un soulagement; ou à celui du poisson qui, pour la même raison, se bornerait à répandre sa semence dans l'eau. L'instinct et le merveilleux apparaissent seulement, lorsque l'araignée tisse ses fils et en forme sa toile, lorsque le poisson choisit, pour répandre sa semence, les œufs de son espèce. Enfin le plaisir ressenti est un motif tout à fait insufTisant pour expliquer l'usage de l'organe. L'instinct présente justement cela de grand et d'admirable, que ses ordres sont obéis avec un parfait désintéressement et même au prix du sacrifice de la vie. Si le bien-être seul qu'elle éprouve à vider ses glandes était le motif qui porte la chenille à tisser, elle ne tisserait ses (ils que jusqu'au moment où son réservoir glandulaire serait vidé; mais elle ne recommencerait pas sans cesse sa toile, en supposant qu'on la déchire sans cesse, jusqu'à mourir d'épuisement. H en

est de même de tous les autres insectes qui semblent céder à l'attrait du plaisir dans leurs actes. Que Ton dispose les circonstances de telle sorte que, à la place du bien-être de l'individu, le sacrifice même de la vie doive être la conséquence de l'action accomplie, c'est alors que Tinstinct manifestera sa haute origine avec une évidence qu'on ne saurait méconnaître. Croit-on que les oiseaux s'accouplent pour goûter le plaisir sexuel? Pourquoi ne renouvellent-ils plus leur action, lorsqu'ils ont pondu un certain nombre d'œufs déterminé? L'instinct reproducteur persiste pourtant en eux. Enlevez un œuf du nid, ils s'accouplent de nouveau, et la femelle pond un œuf nouveau; ou bien, s'ils appartiennent aux espèces intelligentes, ils abandonnent le nid et font une nouvelle couvée. Une femelle d'ignex torquilla (torcol), dont on enlevait l'œuf à mesure qu'elle le pondait, s'appariait de nouveau, et pondait un nouvel œuf, jusqu's\ ce qu'au vingt-neuvième on trouva l'oiseau mort sur son nid. Si un instinct ne se montre pas capable d'obtenir, au besoin, que le bien-être de l'individu lui soit sacrifié, s'il a seulement sa source dans l'appétit de la volupté physique, il n'est pas un instinct véritable, et ne peut que faussement être considéré comme tel.

II. — l'instinct n*est pas un mécanisme du cerveau ou de la pensée,

QUE LES animaux APPORTERAIENT EN NAISSANT.

Dans cette hypothèse, l'action instinctive s'exécuterait mécaniquement en quelque sorte, sans que la pensée de l'individu déployât une activité propre, même inconsciente ; sans que l'idée de la fin poursuivie fût présente. La fin aurait été une fois pour toutes conçue par la nature ou par la Providence; et l'individu aurait reçu une organisation psychique, qui lui ferait exécuter comme une machine les actes propres à réaliser la fin. Il s'agit ici d'une organisation psychique, comme précédemment d'une organisation physique; et l'on veut faire de la première la cause de l'instinct. Cette explication serait assurément ac-

ceplable, si chaque instinct, une fois implanté dans ranimai, agissait d'une manière continue : mais il n'en va pas ainsi. L'instinct attend toujours que la perception lui apporte un motif d'agir, et lui apprenne que les circonstances extérieures lui permettent présentement la réalisation du but, à l'aide des moyens qu'il préfère. Alors seulement rinstinct entre en fonction, comme une volonté actuelle que l'action suit immédiatement. Avant l'apparition du motir, l'instinct demeure en quelque sorte latent et inactif. Le motif se manifeste à l'esprit sous la forme d'une per-^ ception sensible ; et un rapport constant associe entre elles l'action de l'instinct et les perceptions sensibles. Ces dernières montrent que l'occasion favorable à la réalisation de la fin que poursuit l'instinct est enfin arrivée. Il faudrait chercher dans la liaison constante du motif et de l'action le mécanisme mental dont il s'agit ici. On devrait penser à une sorte de clavier: les motifs correspondraient aux touches frappées; et les actes instinctifs, aux sons produits. Cette hypothèse serait encore admissible, bien qu'il soit fort étonnant que des touches très-diverses rendent toujours le même son, si les instincts étaient réellement comparables à des sons déterminés d'avance ; c'est-à-dire si un seul et même instinct, sous l'impulsion des motifs, agissait toujours de la même manière. Mais cela n'est pas le cas. Il n'y a de constant que la fin inconsciente de l'instinct : l'instinct lui-même, comme volonté de recourir à tel ou tel moyen, varie autant que le moyen propre à réaliser le but varie lui-même suivant les circonstances extérieures. Par là se trouve condamnée l'hypothèse qui ne veut pas admettre pour chaque cas particulier l'action de la finalité inconsciente. Si on voulait encore soutenir l'existence du mécanisme mental, il faudrait croire que, pour chaque variation et modification de l'instinct, qu'amènent les circonstances extérieures, la nature a disposé pour toujours un rouage particulier, et comme une autre touche propre à rendre un son nouveau : ce serait introduire dans le mécanisme en question une complication infinie. Puis-

que, à travers les variations que traverse Tinstinct dans le choix des moyens, le but poursuivi reste toujours le même, cela ne nous indique-t-il pas assez clairement qu'il n*est pas nécessaire de recourir aux complications infinies d'un tel mécanisme mental; et qu'il vaut mieux simplement admettre Faction d'une finalité inconsciente ?

Ainsi la fin constante de l'oiseau qui a pondu ses œufs est de faire éclore ses poussins. C'est pour cela qu'il couve dans les pap où la température n^est pas assez élevée; et que, dans les régions lorrides, il s'abstient de ce soin : l'oiseau voit, dans ce second cas, que le but de l'instinct peut être atteint, sans aucun concours de sa part. Dans les pays chauds, beaucoup d'oiseaux ne couvent que la nuit. Dans nos climats, les petits oiseaux, qui nichent accidentellement dans des serres chaudes, ne couvent pas ou presque pas leurs œufs. Combien est peu naturelle l'hypothèse d'un mécanisme, qui contraindrait l'oiseau à couver aussitôt que la température s'abaisse au-dessous d'un certain degré! Combien est simple et facile au contraire, celle d'une finalité inconsciente qui force l'oiseau à vouloir les moyens convenables à l'action, et ne laisse arriver à sa conscience que la volonté finale qui doit précéder immédiatement l'action!

— Dans le sud de l'Afrique, le moineau entoure son nid d'épines pour le protéger contre les serpents et les singes.

— Les œufs que pond le coucou sont toujours semblables par la grosseur, la couleur et le dessin aux œufs du nid où il les dépose : pour celui de la sylvia rufa^ ils sont blancs avec des mouchetures violettes : pour celui de la sylvia hyppolais, roses avec des mouchetures noires : rouge sombres enfin pour le reguhis ignicapellus. L'œuf du coucou est toujours ressemblant à s'y tromper aux œufs des autres oiseaux; et on ne les peut guère distinguer que par la structure de la coquille. Brehm compte une quinzaine d'espèces environ, dans le nid desquelles on a constaté des œufs de coucou {Vie desanimaitXy UlusiréCy t. IV, p. 197). Ce n'est que par mégarde, quand un coucou se trouve surpris à rimproviste par le besoin de pondre son œuf, que

Tœuf est parfois déposé dans un nid mal approprié; il peut arriver de même que l'œuf soit brisé sur le sol, quand la mère n'a pas trouvé un nid convenable en temps opportun. — Huber réussit, par certains moyens, à empêcher que des abeilles ne satisfissent, dans la construction de leur ruche, l'instinct qui les porte à la bâtir de haut en bas : elles se mirent à la bâtir de bas en haut, ou encore horizontalement. Là où les cellules les pUis excentriques s'atta* chent au toit de la ruche ou en pressent les parois, les abeilles emploient, non plus des prismes de six côtés, mais des prismes d'une solidité plus durable, des prismes de cinq côtés qui sont fixés par la base seulement. A l'automne, les abeilles prolongent les alvéoles qui existent déjà, quand elles ne sont pas suffisantes; au printemps, elles les diminuent afin de se ménager entre les gâleaux des chemins plus larges. Quand les gâteaux de miel sont devenus trop pesants, elles remplacent les parois en cire, formées par les cellules supérieures, celles qui supportent la ruche, par des parois plus épaisses, faites de cire et de propolis. Si on introduit des larves d'abeilles ouvrières dans les cellules réservées aux larves des faux bourdons, les ouvrières en ferment l'entrée par les couvercles plats qui sont faits pour les premières, non par les couvercles ronds destinés aux faux bourdons. Elles mettent à mort les faux bourdons à l'automne régulièrement; mais elles leur laissent la vie quand elles ont perdu leur reine, afin que les faux bourdons fécondent la jeune reine qu'elles élèvent parmi les larves d'ouvrières. Huber remarqua que, pour se défendre contre les attaques des sphinx, elles ferment l'entrée de la ruche par d'ingénieuses constructions de cire et de propolis. Elles ne font usage de la propolis que pour consolider ou dans un but particulier. Les araignées et les chenilles aussi montrent une merveilleuse habileté, lorsqu'elles veulent réparer les dommages causés à leur toile ; et c'est là un travail à coup sur bien différent de la confection d'une toile nouvelle.

Les exemple^ cités pourraient être multipliés indéfini-

ment. Ils suffisent à prouver que les instincts ne déroulent pas mécaniquement leurs effets d'après des types immuables, mais qu'ils s'accommodent plutôt aux circonstances de la façon la plus complète. Ils sont même capables de modifications et de variations si considérables, qu'ils paraissent quelquefois se transformer en leur contraire. On voudra peut-être attribuer ces changements à la volonté réfléchie des animaux; et certainement chez les animaux supérieurs, on découvre bien souvent une combinaison incontestable de l'activité instinctive et de la volonté consciente. Je croîs néanmoins que les exemples apportés prouvent suflisamment que, dans bien des cas, une telle combinaison n'a pas lieu ; et que les actes, habituels ou extraordinaires, découlent d'une source commune : il faut les rapporter également ou à un instinct véritable, ou à une volonté consciente. Est-il possible de rattacher à des causes différentes l'impulsion qui pousse l'abeille à former des prismes de six côtés au milieu, et de cinq côtés sur les parois de la ruche; celle qui commande à l'oiseau de couver dans certaines circonstances, de s'en abstenir dans d'autres; qui porte les abeilles, tantôt à mettre à mort leurs frères impitoyablement, tantôt à leur laisser la vie; qui enseigne à l'oiseau de quelle manière doit être bâti le nid de son espèce, et quelles dispositions particulières il doit prendre ; qui apprend enfin aux araignées à tisser leur toile, et & réparer les dommages causés à la toile qu'elles ont achevée ? On doit donc accorder que les modifications de l'instinct, aussi bien que sa forme essentielle et la plus constante, qui souvent est impossible à déterminer, dérivent d'une même origine. L'objection, qui s'appuie sur l'action supposée de la volonté consciente trouvera plus lard d'elle-même sa réponse, quand nous examinerons ce qu'elle vaut contre l'existence de l'instinct en général. Une remarque, que les chapitres suivants justifieront, pourrait n'être pas ici déplacée : je veux dire que l'instinct et Tactivilé plastique de la force organisatrice ne sont qu'un seul €t même principe ; qu'ils paraissent variés parce qu'ils se

L'INCONSCIENT DANS LMNSTINCT. 97

déploient dans des circonstances différentes; et que l'un et l'autre, sans cela, se confondraient absolument. L'instinct ne dépend donc pas de l'organisation du corps ou du cerveau; et il serait bien plus vrai de dire que l'organisation est un produit de Tactivilé instinctive.

Nous avons encore à examiner de plus prés l'hypothèse d'un mécanisme mental. Sans parler de l'insuffisance des explications qu'elle fournit, on peut la déclarer tellement obscure qu'elle est à peine intelligible. Le motif, avonsnous dit, se présente à l'âme sous la forme d'une perception sensible et consciente : c'est le point de départ de tout le phénomène. Le terme final est la volonté consciente de produire un acte. Mais ce sont là deux faits absolument différents, et qui n'ont rien à voir d'ailleurs avec la façon ordinaire dont nos actes sont motivés. Dans la volonté consciente, en effet, l'idée du plaisir, celle de la peine font naître en nous le désir d'atteindre l'un, d'écarter l'autre. Sans doute, dans Tinstinct, le sentiment du plaisir est souvent associé à l'action : mais nous avons déjà vu qu'il n'est pas indispensable; et que la puissance et la grandeur de l'instinct se manifestent justement dans la disposition au sacrifice de soi-même qu'il inspire à l'individu. Le problème véritable est d'ailleurs bien plus profond. L'idée du plaisir suppose qu'on a déjà fait l'expérience du plaisir. Une volonté préexistait donc à l'acte, puisque c'est en la satisfaisant qu'on a connu le plaisir. D'où vient cette volonté antérieure à la conscience du plaisir, qui n'attend pas pour se manifester, comme dans la faim, que l'aiguillon de la souffrance physique se fasse sentir? C'est là justement la question. On voit les animaux, qui grandissent dans l'isolement, obéir aux impulsions de l'instinct, avant de connaître le plaisir qu'ils ressentiront à les satisfaire. Il doit donc se trouver dans l'instinct une liaison causale entre la perception sensible qui motive l'action, et la volonté de produire l'acle inslinctif. Le plaisir qui doit naître plus tard de l'exécution n'a rien à voir ici. L'expérience, nous le savons par nos propres instincts, ne nous donne pas la conscience de ce rapport

Hartmann. i. — 7

98 LMNCONSGl£NT DANS LA VIE CORPORELLE.

causal. Ce rapport, s'il doit être l'effet d'un mécanisme, ne peut l'être que d'un mécanisme matériel, étranger à la conscience, qui transforme les vibrations associées dans le cerveau à ridée du motif en celles qui accompagnent l'exécution de l'acte voulu; ou bien encore l'eflfetd'un mécanisme mental qui serait également inconscient. Dans le premier cas, il serait surprenant que l'action mécanique échappât entièrement à la conscience, puisqu'elle se produit avec tant d'énergie que la volonté d'agir, qui en résulte, triomphe de toute autre considération, de toute autre intention; et que les vibrations cérébrales, qui ont assez d'intensité pour produire de tels effets, sont toujours perçues par la conscience. On ne comprendrait pas non plus comment doit s'accomplir la transformation mécanique, dont il s'agît, pour expliquer les formes variées que prend, sous l'influence diverse des circonstances, la volonté d'atteindre un but, qui demeure invariablement le même. A-t-on recours à l'autre hypothèse qui suppose un mécanisme mental inconscient? Il n'y a pas d'autre manière satisfaisante de se rendre compte du phénomène que de le faire dériver du rapport, constant dans la vie de l'esprit, de la pensée et delà volonté. Il faut alors admettre qu'entre la conscience du motif et la volonté de produire l'acte instinctif, le lien causal est établi par une idée et une volonté inconscientes; et je ne vois pas que cela puisse s'entendre plus simplement que dans le sens de l'idée et de la volonté d'un but. Le mécanisme essentiel et immanent, auquel obéit -la logique de tout esprit, est enûn trouvé ; nous avons atteint cette flnalité inconsciente, qui se mêle comme un élément essentiel à tout acte instinctif particulier. L'idée d'un mécanisme mental sans vie, et préformé par une force étrangère, s'évanouit d'elle-même pour faire place à celle d'une logique immanente de la pensée.

ni. — L*mSTmCT EST L*ErrET D*CIIB ACTIVITE SPIRITUELLE ET INCONSCIENTE

Nous avons découvert la seule explication qui puisse être donnée de l'instinct véritable : Uimtinci est un vouloir

conscient du moyen propre à réaliser une fin voulue ellemême sans conscience. Celle conception permet de résoudre aisément et simplement tous les problèmes que Tinstinct présente. Disons mieux : en éclairant la vraie nature de rinstinct, elle dissipe toutes les incertitudes. Une proposition isolée sur Tinstinct éveillerait peut-être les défiances du public lettré, qui n'est pas encore familiarisé avec la notion de l'activité mentale inconsciente ; mais ici, où chaque chapitre accumule de nouveaux faits en faveur de l'existence d'une telle activité et en témoignage de son rôle important, la nouveauté d'un tel concept ne doit pas le rendre suspect. Je devrais rejeter absolument la doctrine qui ne voit dans l'instinct que le perfectionnement d'un mécanisme construit une fois' pour toutes : mais je n'ai pas nié pour cela que i organisation du cerveau, des ganglions et du corps tout entier, aussi bien par rapport à la forme, que par rapport à la constitution physiologique des molécules, ne comporte certaines prédispositions qui servent d'intermédiaires inconscients entre le motif et l'acte volontaire, et rendent plus facile et plus sûr le cours de l'activité dans un sens que dans un autre. Une prédisposition de ce genre peut être l'efTet des influences qu'exerce de plus en plus profondément l'habitude, et qui laissent derrière elles des effets indestructibles, soit en chaque individu, soit dans la série des générations par voie d'hérédité ; ou bien encore elle résulte expressément d'un effort inconscient de la force organique, en vue de faciliter l'action dans un sens déterminé. Le dernier cas se présente surtout dans les modifications extérieures de l'organisme (ainsi les moyens de défense et les instruments de travail des animaux) ; le premier se rapporte aux dispositions moléculaires du cerveau et des ganglions, d'où peuvent résulter les formes principales et constantes de l'activité instinctive (ainsi la forme hexagonale commune aux alvéoles des abeilles). Nous verrons plus tard (2* partie, ch. iv) que la somme des formes particulières, sous lesquelles se produit la réaction de Tindividu contre toutes les espèces possibles de motifs, est ce qu'on désigne

SOUS le nom de caractère individuel; et que (3* partie, ch. XI, 2) ce caractère repose essentiellement sur une disposition cérébrale et corporelle, dont l'individu est pour une faible part Tauteur par l'habitude, mais dont la plus grande partie est en lui héréditaire. Puisqu'il s'agit aussi dans l'instinct du mode de réaction que provoquent certains motifs , nous pourrons parler ici du caractère, non pas tant du caractère de l'individu que de celui de l'espèce. En traitant du caractère à propos de l'instinct, nous nous occuperons donc non pas de ce qui distingue un individu d'un autre, mais de ce qui sépare une espèce d'une espèce différente. Si l'on veut regarder comme un mécanisme la prédisposition du cerveau et du corps à certaines formes d'action, on le peut dans un certain sens, à condition toutefois de ne pas perdre de vue les remarques suivantes : l'* Toutes 4es déviations par lesquelles l'instinct s'écarte de sa forme habituelle, alors qu'elles ne peuvent être rapportées à l'action d'une volonté consciente, n'existent pas pour cela dans ce mécanisme à titre de prédispositions; 2- la transmission héréditaire suppose l'action constante , sur le développement embryonnaire, d'une finalité organisatrice inconsciente, qui, sans doute, subit à son tour TinHuence des prédispositions que le germe apporte avec lui; 3" pour que de semblables prédispositions s'établissent profondément dans la constitution de l'individu, qui doit les transmettre à ses descendants par voie d'hérédité , une longue habitude des mêmes façons d'agir est une condition nécessaire; ainsi Yactivité iyistinctive agissant , saiis leméeanisme auxiliaire des prédisposilions organiques^ est la cause à laquelle ce mécanisme lui-7nême doit sa formation ; k"" tous les actes instinctifs, qui ne se produisent que rarement ou même qu'une seule fois dans chaque individu (comme ceux qui se rapportent à la propagation de Feséce ou aux métamorphoses chez les animaux inférieurs, et les actes instinctifs auxquels on ne peut s'opposer sans causer la mort des animaux), ne sauraient s'expliquer rai-

L'INCONSCIENT DANS L'INSTINCT. iOl

sonnablement par Finfluence si profonde qu'elle soit de l'habitude; mais les animaux pourraient y être prédisposés par une sorte de constitution ganglionnaire, qui serait l'œuvre d'une finalité organisatrice; 5° le mécanisme auxiliaire, dont nous avons parlé, une fois prêt à l'action, n'a pas la vertu de nécessiter, mais seulement de prédisposer à telle manifestation déterminée de l'instinct, comme le prouvent les déviations possibles de la forme essentielle. La finalité inconsciente demeure toujours plus forte que les prédispositions ganglionnaires, et n'en reçoit qu'une inclination à choisir de préférence parmi des moyens, également placés à sa portée, celui que la constitution physique lui indique le premier et lui rend plus aisé.

Nous arrivons maintenant à la question que nous avons difiërée jusqu'ici : l'instinct* est-il réel, ou les actes instinctifs sont-ils les résultats d'une activité consciente? Ce qui favorise la seconde supposition, c'est le fait bien connu que, plus est limité le cercle d'action des facultés conscientes d'un être, plus est grande, par rapport à sa capacité totale, l'habileté d'exécution qu'il déploie dans cette sphère particulière et restreinte. Cette vérité, que l'observation des hommes et même celle des animaux confirme par de nombreux exemples, s'explique par la considération que, si la perfection des facultés dépend en partie des dispositions mentales, elle ne dépend pas moins de l'exercice et du développement de ces mêmes dispositions dans une direction déterminée. Ainsi un philologue est inhabile dans des questions de droit ; un physicien ou un mathématicien dans les problèmes philologiques; un philosophe abstrait ne réussit pas dans les inventions poétiques, et cela indépendamment des dispositions naturelles, par le seul effet d'une culture et d'un exercice exclusifs des facultés. Plus est spéciale la direction qu'un être imprime à l'activité de son esprit, plus se concentre exclusivement dans ce sens toute la puissance de développement et d'exercice dont il est capable. Il n'est pas étonnant que les œuvres qu'il finit par produire dans cette direction aient

lOâ L'INCONSCIENT DANS LA VIE CORPORELLE.

relativement à ses dispositions générales la plus haute perfection possible, par cela seul qu'il a restreint le champ de son activité. Si l'on veut se servir de cette observation pour rendre compte des actes instinctifs, il ne faut pas perdre de vue la restriction qui l'accompagne : « relativement aux dispositions totales. » La capacité générale de l'intelligence va en décroissant à mesure que l'on descend vers les espèces inférieures; et, tandis que les manifestations de l'instinct sont également parfaites à tous les degrés du règne animal, les efiets incontestables de la pensée consciente sont dans une proportion évidente avec les facultés mentales. N'est-il pas évident après cela que le principe de l'instinct diffère de celui qui domine la pensée consciente? Nous voyons encore que les effets de l'entendement conscient chez les animaux ressembleiit absolument, dans l'espèce du moins, à ceux qu'il produit chez nous : ils sont dus au savoir que les animaux ont acquis, à l'éducation qu'ils ont reçue; et l'exercice enfin peut les perfectionner. L'intelligence des bêtes croit avec les années : les actes instinctifs, au contraire, présentent cela de particulier que les animaux développés dans l'isolement les exécutent aussi bien que ceux qui ont profité des leçons de leurs parents; et que, la première fois et avant toute expérience et tout exercice, le succès n'en est pas moins assuré que les fois suivantes. La différence des principes, qui agissent dans les deux cas, ne saurait ici être méconnue. L'expérience nous le prouve d'ailleurs : plus un entendement est faible et borné, plus les pensées s'analysent en lui lentement, car plus est lent et difficile le travail de la pensée consciente. Cela résulte des différences qui s'observent entre les hommes et aussi entre les animaux, sous le rapport de la puissance de compréhension, tant que l'instinct n'entre pas en jeu. L'instinct, au contraire, a pour caractère particulier de ne jamais hésiter, balancer ; il agit tout d'un coup, aussitôt que la conscience lui a présenté un motif d'agir. Cette rapidité d'exécution se retrouve au même degré chez les animaux inférieurs comme chez les animaux supérieurs. N'est-ce pas

là encore une preuve, que le principe instinctif diffère du principe de la pensée consciente?

En ce qui concerne la perfection des œuvres produites, un rapide examen va nous convaincre de la disproportion qu'elle présente avec le développement relatif des facultés mentales. Qu'on considère la chenille du paon de nuit {saturnia pavania minor). Elle se nourrit des feuilles de l'arbuste sur lequel elle est éclose; se promène tout au plus, lorsqu'il pleut, sous ses feuilles; et change de peau de temps en temps. C'est là toute sa vie et rien n'y lait soupçonner l'intelligence, même la plus élémentaire. Elle sait cependant, pour se transformer en chrysalide, tisser et se bâtir, à l'aide de soies dures, qui se croisent parle sommet, une double voûte, qu'il est très-facile d'ouvrir du dedans, mais qui présente une résistance suffisante à toute tentative d'y pénétrer par le dehors. Si cette construction devait être considérée comme une œuvre réfléchie, il faudrait prêter le raisonnement suivant à l'insecte : « Je deviendrai chrysalide, et, immobile comme je suis, je me trouverai exposé à toutes les aggressions; il faut donc que je m'enveloppe de fil. Mais puisque, une fois devenu papillon, je ne pourrai plus sortir de cette enveloppe ni par des moyens mécaniques, ni par des procédés chimiques (ce que font quelques chenilles), je dois me ménager une ouverture facile. Afin que mes ennemis ne l'utilisent pas contre moi, je la fermerai à l'aide de piquants, qui arrachent les plumes. Du dedans, il me sera facile de séparer ces piquants en les pliant; mais, d'après la théorie de la construclion des voûtes, ils résisteront à une pression extérieure. » C'est assurément trop demander à la pauvre chenille. Et cependant chacune des parties de ce raisonnement est indispensable, si la conséquence doit s'en tirer régulièrement.

Cette distinction théorique de l'activité instinctive et de l'activité consciente pourrait facilement conduire les adversaires de mon opinion à croire que je les sépare dans la pratique par une profonde démarcation; mais ma pensée est bien différente. Je me suis étendu déjà précédemment

sur la possibilité de combiner, dans une mesure variable, ces deux formes de Tactivité de Tâme, La perfection progressive des mélanges différents qui en peuvent résulter, répond à l'ascension continue de l'instinct pur vers la pure réflexion. Nous verrons plus tard (2° partie, vu), que la conscience humaine, même sous ses formes les plus hautes et les plus abstraites, offre des éléments très-importants qui s'accordent essentiellement avec l'instinct.

Les manifestations les plus étonnantes de l'instinct ne se rencontrent pas seulement dans le règne végétal (comme nous le verrons au ch. iv), mais même dans ces organismes inférieurs, dont la composition très-rudimentaire se réduit quelquefois à une cellule unique; et qui, en tout cas, sont bien plus éloignés de la conscience que les plantes supérieures, auxquelles on la refuse d'ordinaire absolument. Si ces organismes microscopiques, formés d'une seule cellule, (à propos desquels toute tentative de distinction entre la nature animale et la nature végétale doit être regardée comme une question mal posée), nous forcent d'admirer en eux une fmalité instinctive, qui dépasse de beaucoup les excitations produites par les mouvements réflexes, il ne sera plus permis de mettre en doute l'existence d'un instinct, qu'on est condamné à l'avance à ne pouvoir expliquer par une action de la pensée consciente. J'apporte un exemple qui me paraît presque plus étonnant que tous les faits connus jusqu'ici. On y voit résolu le problème d'atteindre, avec des moyens incroyablement simples, les buts différents auxquels concourt chez les animaux tout un système compliqué d'organes du mouvement.

Varcella vulgaris est un globule de protoplasma, contenu dans une sorte de coquille concave et convexe, de couleur brune, finement tressée, dont la partie concave donne issue à l'arcelle, qui sort par une ouverture circulaire à l'aide de ses appendices (fausses pattes). Qu'on examine au microscope une goutte d'eau dans laquelle vivent des arcelles. Si une arcelle git par hasard sur le dos au fond de la goutte d'eau, on la voit pendant une ou deux minutes s'épuiser en

vaios efforts pour saisir un point fixe à Taide de ses fausses pattes. Tout à coup des points sombres, de deux à cinq et quelquefois davantage, apparaissent au sein du globule de protoplasma, assez près de la périphérie, et très-souvent à une distance régulière les uns des autres. Ils grossissent rapidement et se présentent nettement sous la forme de bulles d'air sphcriques. Ces globules finissent par occuper une partie sensible de l'espace creux qui se trouve dans la coquille et poussent dehors une partie du protoplasma. Le nombre et la grosseur des bulles d'air sont en raison inverse l'un de l'autre. Au bout de cinq à vingt minutes, le poids spécifique est tellement diminué, que l'animal est porté par l'eau avec ses fausses pattes à la surface supérieure de la goutte d'eau, et peut s'y mouvoir désormais tout à son aise. Alors les bulles disparaissent dans l'eau, dans l'espace de cinq à dix minutes, la plus petite éclatant comme par saccades. Si rarcelle,par suite d'un mouvement accidentel, se trouve couchée sur le dos, en arrivant à la surface de la goutte, les bulles croissent encore de grosseur, mais d'un seul côté, tandis qu'elles deviennent plus petites de l'autre. La coquille prend ainsi une position de plus en plus oblique et finalement verticale, jusqu'à ce qu'enfin un des appendices prenne pied et retourne le tout; Aussitôt que l'animal a pris pied, les bulles diminuent, elles disparaissent; et l'on peut recommencer l'expérience à volonté. Les places du protoplasma, qui forment les bulles, changent incessamment. Le protoplasma des fausses pattes, où ne se rencontrent pas de granulations, seul ne contient pas d'air. Quand l'effort se prolonge sans résultat, l'animal trahit une fatigue visible. Il cesse momentanément ce travail, et ne le reprend qu'après s'être reposé un instant. Engelmann, qui a découvert le premier le phénomène (Pllùger, Archives de physiologie j vol. II), s'exprime ainsi : « Les changements de volume des bulles d'air se font chez le même animal d'une façon simultanée, dans le même sens et dans la même mesure. Mais il y a bien des exceptions. Souvent les unes croissent ou diminuent plus rapidement

que les autres. Il peut même arriver qu'une bulle décroît quand Tautre augmente. Tous ces changements néanmoins se font avec une convenance parfaite. Li naissance et le développement des bulles ont pour but de placer Fanimal dans une position qui lui permette de se tenir sur ses fausses pattes. Ce but atteint, les bulles d'air se dissipent, sans qu'il y ait d'autre raison de leur disparition. En faisant attention à ces circonstances, on peut prédire avec une certitude presque complète, si une arcelle développera ou non des jçlobules d'air; et, dans le cas où elles existeraient déjà, si ces globules d'air augmenteront ou diminueront de volume.. Les arcelles, grâce à cette faculté de modifier leur poids spécifique, ont un moyen auxiliaire bien remarquable pour monter à la surface de l'eau, ou pour descendre au fond. Elles ne se servent pas seulementde cette facilité dans les circonstances exceptionnelles où les place l'observateur qui les étudie au microscope; mais elles y ont recours aussi dans les circonstances ordinaires. Ce qui le prouve, c'est qu'on trouve toujours, à la surface de l'eau où elles vivent, des individus qui contiennent des bulles d'air.

Celui qui ne serait pas convaincu par tout ce qui précède, et ne renoncerait pas à expliquer T instinct par une volonté réfléchie, se rendra sans doute à l'autorité considérable ou plutôt décisive que les faits suivants doivent avoir dans une explication générale de l'instinct.

S'il est sûr que la volonté consciente ne peut revendiquer comme lui appartenant que ce qui tombe sous le regard de la conscience, il suflît de prouver clairement que les données indispensables à l'explication de l'acte instinctif, n'ont pu en aucune façon être connues par la conscience, pour qu'il soit démontré en môme temps que le résultat n'est pas l'œuvre de la pensée consciente. Li seule voie, par laquelle on reconnaît d'ordinaire que la connaissance des faits extérieurs arrive à la conscience, est la voie de la perception sensible. Nous avons donc à montrer que les connaissances indispensables à l'explication du fait instinctif

n'ont pu être suggérées par la perception sensible. Il faut établir : l** Que les faits auxquels se rapportent ces connaissances sont des faits futurs, et que le présent ne fournit aucune indication, qui permette de les prévoir; 2° Que, si les faits en question sont bien donnés dans le présent, la réflexion ne peut en tirer aucune indication, parce qu'une expérience antérieure serait seule en état de faire reconnaitre la signification de ces données sensibles, et que cette expérience n'a pas lieu autant du moins que l'observation peut le constater. Il importe peu, pour la question qui nous intéresse, que tous les exemples, qui paraissent aujourd'hui appartenir au premier cas, soient reconnus, comme cela me parait probable, à mesure que s'étendra notre savoir physiologique, pour des phénomènes se rapportant au second cas ; et cela s'est déjà produit incontestablement pour beaucoup d'exemples précédemment cités. Une connaissance à priori, qui ne repose sur aucune suggestion des sens, n'est guère plus étonnante, en effet, qu'une science, à laquelle sans doute certaines perceptions sensibles fournissent l'occasion de se manifester, mais qui se rattache à ces perceptions par un enchaînement si compliqué de raisonnemcnU et de connaissances pratiques, que l'intelligence et l'éducation des animaux ne permettent pas un instant de les en croire capables. Un exemple du premier cas nous est fourni par l'instinct qui guide la larve du scarabée, dans la disposition du trou qu'elle se creuse pour y subir ses transformations de chrvsalide. La femelle donne au trou les dimensions de son propre corps ; mais le mâle, qui n'est pas plus grand qu'elle, creuse un trou double de sa propre grandeur : c'est que ses cornes, en se développant, doivent égaler à peu près en hauteur son corps luimême. Pour admettre ici l'action d'une volonté consciente, il faudrait supposer que l'animal connaît cette circonstance de son organisation : mais rien dans le présent ne lui permet de prévoir cet événement futur. Voici un exemple du .second cas : les furets et les buses fondent sans hésiter sur les orvets et autres serpents non venimeux, et s'en saisis-

sent comme ils les trouvent. Pour les vipères, lors même qu'ils n'en auraient jamais vu, ils les prennent avec les plus grandes précautions et cherchent avant tout à se garder de leur morsure, en leur broyant la tête. Li vipère n'a cependant rien d'extraordinaire, rien d'effrayant, qui puisse expliquer cette façon d'agir : si on veut admettre ici une volonté consciente, il faudra prêter à l'animal le sentiment du danger que peut lui faire courir la morsure de la vipère. Mais l'expérience seule serait en état de l'éclairer sur ce point : or des animaux, pris tout jeunes, se comportent de la même manière; leur expérience ne peut être invoquée. Ces deux exemples démontrent avec évidence qu'une pensée inconsciente connaît les circonstances dont il s'agit, et possède un savoir immédiat qui ne dépend ni de la perception sensible, ni de la conscience.

On a reconnu de tout temps une telle connaissance, sous les noms de pressentiment, de divination. Mais le savoir désigné par ces mots ne se rapporte qu'aux objets futurs, non aux objets présents, mais éloignés, que la perception n'atteint pas. Ces mots d'ailleurs font penser seulement à l'écho léger, sourd, confus que l'état déterminé, mais non senti, de la connaissance inconsciente peut avoir dans la conscience. De là l'emploi du mot pressentiment, conmme signifiant particulièrement l'obscurité, l'indétermination. Il est aisé pourtant de voir que le sentiment, dépouillé de toute idée, même inconsciente, ne saurait rien expliquer; et que l'idée seule, parce que seule elle contient la connaissance, peut exercer ici quelque influence. Sans doute, récho qu'éveille l'idée inconsciente peut quelquefois se produire avec assez de netteté pour être fixé chez l'homme par la pensée et le langage. Mais l'expérience nous apprend aussi que les instincts proprement dits de Thomme ne présentent rien de semblable. L'écho de l'idée inconsciente dans la conscience est même d'ordinaire si faible, qu'il ne se manifeste réellement que par des sentiments, par une disposition concomitante, et qu'il ne constitue qu'un élément infime du sentiment général que l'âme éprouve. Il

est évident que celte correspondance obscure de la conscience avec ridée inconsciente est tout à fait insuffisante pour soutenir l'action que l'on voudrait prêter à la pensée consciente. Cette dernière deviendrait même complètement inutile, puisque le travail intellectuel, nécessaire à la production du phénomène, serait déjà accompli en dehors de la conscience. En effet, l'obscur pressentiment qui s'éveille alors dans la conscience résulte uniquement de la présence d'une idée inconsciente, mais déterminée; et cette idée est presque toujours celle de la fin poursuivie par l'acte instinctif, ou une idée intimement liée à celle-là. Ainsi, chez la larve du scarabée, la fin poursuivie est d'avoir de la place pour le développement des cornes ; le moyen employé, de se faire cette place en creusant; l'idée inconsciente est la connaissance de la croissance future des cornes. Enfin, l'instinct témoigne dans tous ses actes d'une sûreté si entière et d'une confiance si absolues en luimême ; la volonté y manifeste si peu les inquiétudes, les doutes, les hésitations, qui accompagnent les résolutions de la reflexion; l'instinct se montre si infaillible (comme le chap. I de la 3" partie le fera voir), qu'on ne peut attribuer tant de précision et de constance dans les actes à une influence aussi confuse que l'est celle d'un pressentiment. L'absolue certitude est même un caractère si particulier de rinstinct, que seule elle permet de distinguer profondément les actes instinctifs des actes de la volonté consciente. Concluons donc, encore une fois, que l'instinct doit reposer sur un autre principe que sur l'activité consciente; et qu'il faut chercher ce principe dans la détermination de la volonté par un travail de l'Inconscient. Le caractère de certitude infaillible que nous venons de reconnaître à l'instinct sera mis en pleine lumière par toutes nos recherches ultérieures.

En attribuant à l'instinct un savoir inconscient, qui ne vient pas de la perception des sens, et qui est pourtant infaillible, je provoquerai sans doute l'étonnement de certains esprits. Ce n'est pourtant pas là une simple con-

séquence de ma définition de Tinstinct, mais plutôt une solide confirmation que les faits apportent à ma théorie. Je ne dois pas épargner ma peine pour produire encore de nouveaux exemples. Afin de désigner par un nom la connaissance inconsciente, que la perception sensible ne donne pas, et que l'instinct trouve en soi comme une possession immédiate, je choisirai, à défaut du mot pressentiment, que j'écarte pour les raisons précédentes, celui « d'intuition clairvoyante » {Hellsehen)^ qu'il faut prendre ici dans le sens de la définition donnée.

Examinons successivement quelques cas relatifs à la crainte des ennemis, h l'alimentation, à l'instinct des voyages et à l'instinct sexuel. — La plupart des animaux connaissent leurs ennemis naturels, avant qu'aucune expérience les ait instruits de leurs desseins hostiles. Un essaim de jeunes pigeons n'a pas besoin des leçons d'un plus ancien pour s'effrayer et se disperser à l'approche d'un oiseau de proie. Les bœufs et les chevaux, qui reviennent des pâturages où ne se rencontre pas de lion, ne s'en montrent pas moins agités et tremblants, lorsqu'ils flairent dans la nuit l'approche de cet animal. Des chevaux qui passaient sur une route, le long de la vieille ménagerie des bêtes féroces, qui fait partie du jardin zoologique de Berlin, trahirent leur inquiétude et leur crainte, en flairant des ennemis qu'ils ne connaissaient en aucune façon. Les épinoches nagent sans peur autour des voraces brochets, qui ne les saisissent jamais. C'est qu'en effet, si, par mégarde, un brochet avalait un épinoche, ce dernier, avec les piquants dressés qu'il porte sur le dos, lui resterait dans le gosier, et le condamnerait infailliblement à mourir de faim : le brochet ne pourrait, dans ce cas, transmettre h ses descendants le souvenir de sa douloureuse expérience. La prudence des furets et des buses, en face des vipères, a déjà été mentionnée. Un jeune busard, devant lequel on plaçait une guêpe pour la première fois, se mit aussitôt à la manger, mais après lui avoir arraché l'aiguillon du corps. Dans ceilains pays, on trouve des hommes qui se nour-

rissent particulièrement de viande de chiens. Les chiensf ne peuvent les voir, sans témoigner par leur antipathie et leur fureur qu'ils reconnaissent en eux des ennemis, sur lesquels ils se jetteraient volontiers. Ce fait est d'autant plus étonnant que la graisse des chiens appliquée à l'extérieur (frottée par exemple sur les bottes) plaît aux chiens par son odeur. Un jeune chimpanzé , que Grant observait, tomba dans une très-grande frayeur la première fois qu'il vit un serpent boa. Il n'est pas rare chez nous qu'une faible Gretchen pressente avec terreur son Méphistophélès. N'est- il pas étonnant encore qu'un insecte, le bombex, attaque et lue, partout où il le rencontre, un autre insecte, le parnope, sans tirer aucun parti du cadavre? Mais nous savons que le parnope cherche à s'emparer des œufs du bombex; qu'il est, par conséquent, l'ennemi naturel de son espèce. Les gardiens des bœufs et des moutons connaissent bien la € mouche du bétail », laquelle confirme par son exemple tout ce. que nous avons dit. Si une mouche de ce genre s'approche d'un troupeau, une sorte de fureur s'empare de toutes les bètes, et les fait courir comme affolées, les unes après les autres. C'est que les œufs de l'insecte, s'ils étaient déposés sur la peau des bestiaux,produiraient des larves qui, en s' enfonçant dans la chair, leur causeraient de douloureux abcès. Ces mouches sont pourtant sans aiguillon et ressemblent tout à fait à certains taons armés de dards : ces derniers sont peu craints, tandis que les premières sont très-redoutées du troupeau. La ponte que fait l'insecte sur la peau du bœuf ne cause, sur le moment, aucun mal à ce dernier, et les effets ne s'en font sentir que beaucoup plus tard : on ne peut admettre que ranimai rapporte sciemment ses souffrances à cette ponte. Aucun animal, si l'éducation n'a pas tué en lui le naturel, ne mange de plantes vénéneuses. Le singe même, qui a longtemps vécu au milieu des hommes, peut servir à reconnaître la qualité des fruits : il repousse avec des cris les fruits vénéneux parmi ceux qu'on lui présente. Chaque animal sait choisir pour sa nourriture les plantes ou les

viandes qui conviennent à son appareil digestif, sans avoir besoin d'éducation pour cela, sans faire usage de l'organe du goût. On dira sans doute que l'odorat, et non la vue, est fait chez lui pour juger des aliments. Mais il est aussi incompréhensible de voir l'animal reconnaître par les simples impressions de l'odorat, que par celles de la vue, les aliments qu'il est capable de digérer. Ainsi le jeune chevreau, que Galien avait extrait du ventre de sa mère, ne goûtait que le lait, entre tous les alimenls et les boissons qui lui étaient présentés. Le gros-bec fend le noyau des cerises, et le retourne de manière à faire pénétrer son bec dans la fente; et il fait cela pour le premier noyau qu'il rencontre de sa vie, comme pour le dernier. Le putois, la martre et la belette percent de petits trous au côté opposé de l'œuf qu'ils veulent vider, pour que l'air pénètre pendant la succion et la facilite. Non-seulement les animaux connaissent la nourriture qui leur convient, mais ils trouvent souvent d'eux-mêmes, avec une grande sûreté de diagnostic et une science innée de la thérapeutique, le.s remèdes que leurs maladies réclament. Ainsi les chiens mangent très-souvent de l'herbe en quantité, surtout du chien- dent, quand ils sont mal poitants, principalement après le printemps et lorsqu'ils ont des vers : l'herbe, qu'ils ne peuvent différer, emportera ces vers avec elle, lorsqu'ils la rejetteront. Ils font de même pour débarrasser leur estomac des débris d'os qu'il contient. Comme remède évacuant, ils prennent des plantes épineuses. Les poules et les pigeons becquettent la chaux des murs et des toits, quand leur nourriture ne leur fournit pas assez de chaux pour former la coquille de leurs œufs. Les petits enfants mangent de la craie quand ils ont des aigreurs ; des morceaux de charbon, quand ils ont des flatuosités. Ces instincts particuliers, qui guident dans le choix des aliments et des remèdes, se rencontrent, même à l'âge mûr, chez les individus de notre espèce. On les observe dans les circonstances où la nature inconsciente agit avec une énergie nouvelle, comme chez les femmes enceintes. Les appétits capricieux,

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auxquelles elles sont sujettes, ne se manifestent que lorsque l'état particulier de Tenfant qu'elles portent rend désirable quelque modification dans la composition de leur sang. Les souris des champs ont soin, en serrant leur provision de grains, d'arracher les germes qui les feraient pousser en hiver.

Quelques jours avant l'apparition du froid, l'écureuil fait très-soigneusement ses provisions, et ferme complètement sa demeure. Les oiseaux voyageurs partent de nos contrées, pour des pays plus chauds, à une époque où ils ne souffrent pas encore chez nous du manque de nourriture, et lorsque la température est beaucoup plus élevée que celle qu'ils trouvent habituellement à leur retour. Il en est de même de Tépoque ou les animaux prennent leurs quartiers d'hiver. Le scarabée choisit souvent pour cela les journées les plus chaudes de l'automne; Les hirondelles et les cigognes, d'une distance de plusieurs milliers de milles, savent retrouver leur patrie, bien que l'aspect des lieux ait tout à fait changé : on se contente de dire qu'elles ont un sens très-subtil des lieux. Mais que des pigeons et des chiens, vingt fois retournés dans le sac où on les a enfermés, se trouvent transportés au loin dans un pays inconnu, et reprennent de là en ligne droite leur course au logis de leur maître : on ne sait plus dire autre chose, sinon que l'instinct les a guidés. C'est reconnaître que l'intuition de l'Inconscient leur a fait trouver le chemin véritable. Dans les années où l'hiver doit être précoce, les oiseaux voyageurs s'assemblent pour partir plus tôt que de coutume. Si l'hiver promet d'être très-doux, certaines espèces ne partent pas ou ne s'éloignent qu'à une courte distance vers le sud. L'hiver sera-t-il rude, la tortue creuse plus avant son terrier. Quand les oies cendrées et les grues ou d'autres oiseaux quittent de bonne heure les lieux où ils se sont montrés au commencement du printemps, il faut s'attendre à un été chaud et sec, qui ne permettrait pas^ ces oiseaux de trouver leur nourriture, en desséchant les marais et les eaux qu'ils habitent. Dans les années

RAETMANN. I. — 8

d'inondation, le castor donne à sa hutte une plus grande hauteur. Quand une inondation se prépare au Kamschatka, les souris des champs s'éloignent tout à coup par bandes. L'été doit-il être sec, on voit en avril et en mai les araignées^ suspendues en l'air, tisser de haut en bas leurs fils longs de plusieurs pieds. Si, dans l'hiver, les araignées, qui vivent dans les coins ou araignées d'hiver, s'agitent beaucoup en tous sens et se livrent enti^e elles d'ardents combats ; si on les voit tisser des toiles nouvelles, et les multiplier les unes sur les autres, le froid arrive dans l'espace de neuf à dix jours. Quand au contraire elles se cachent, c'est que le dégel est proche.

Je ne doute pas que beaucoup de ces prévisions, en ce qui concerne les changements prochains de la température, ne soient causées par la perception présente de certains états atmosphériques. Mais cette perception ne se rapporte jamais qu'au présent. Comment la conscience, que prend l'animal de la température actuelle, peut-elle éveiller en lui l'idée de la température prochaine?On n'accordera probablement pas aux animaux la faculté de prévoir à l'avance, à l'aide de calculs météorologiques, la température des mois suivants, que dis-je, de prévoir des inondations. La percep* tion sensible des influences présentes de l'atmosphère n'est qu'une perception, comme les autres, qui agit à titre de motif ; et un motif doit toujours être présent à la pensée, pour que l'instinct puisse entrer en jeu. Si la perception actuelle ne suggère pas un tel motif, l'instinct divinateur n'a plus l'occasion de se manifester. Ainsi les oiseaux voyageurs quittent, à l'époque habituelle, leurs quartiers d'hi* ver, pour remonter vers le nord, dont ils sont éloignés. Ils y trouvent quelquefois un printemps plus tardif que d'ordinaire, qui les expose à la famine. Mais ils ne pouvaient, à plusieurs milliers de milles de distance, trouver, dans une perception quelconque de l'état atmosphérique, la moindre indication propre à leur faire prévoir un semblable retard. U n'en demeure pas moins établi que la prévision du temps est l'œuvre d'une prévoyance inconsciente. La cigogne qui

part pour le sud, qualre semaines avant Tarrivée de la saison qu'elle va chercher, n'en sait pas plus sur ce point que le cerf qui, à la veille d'un hiver rigoureux, laisse croître son pelage plus épais que de coutume. Les animaux ont d'abord la conscience d'une sensation présente de température; leur action se produit ensuite, comme s'ils prévoyaient la température future. Mais cette prévision échappe à leur conscience. Il faut donc ici recourir naturellement à l'intervention . de l'idée inconsciente. Et cette dernière n'est toujours qu'une intuition clairvoyante, qui n'est ni suggérée directement à l'animal par une perception sensible, ni conclue des données des sens par sa faculté de raisonnement.

Les phénomènes les plus étonnants nous sont encore présentés par l'instinct sexuel. — Chaque mâle sait découvrir la femelle de son espèce avec laquelle il doit s'accoupler. Ce n'est pas la ressemblance qu'elle présente avec lui qui peut le guider. Dans beaucoup d'espèces, chez les crustacés parasites par exemple, les sexes sont si différents de forme que le mâle, s'il n'était guidé que par la ressemblance, devrait s'accoupler avec les femelles de mille autres espèces plutôt qu'avec celles de son espèce propre. Les papillons présentent un polymorphisme, qui non-seulement fait différer entre eux le mâle et la femelle, mais encore fait prendre aux femelles dans la même journée les deux formes les plus différentes d'une même espèce : l'une de ces formes est habituellement le masque naturel (mimicry) d'une espèce éloignée et dont les caractères sont bien tranchés. Le mâle ne s'accouple qu'avec la femelle de son espèce, jamais avec des femelles d'espèce étrangère, qui pourtant lui ressemblent peut-être davantage. Dans la classe des strepsiptères, la femelle est un ver îofonne qui passe toute son existence dans l'abdomen d'une guêpe, et montre seulement son bouclier lenticulaire entre les deux articles abdominaux de la guêpe. Le mâle, qui ne vit que quelques heures et qui ressemble lui-même à une teigne, reconnaît sa femelle sous celte forme tronquée, et

ne L*INCONSCIENT DANS LA VIE CORPORELLE.

s'accouple avec elle par une ouverture visible immédiatement au-dessous de la bouche.

Avant de savoir ce que c'est que la parturition, la femelle pleine du mammifère se retire dans la solitude pour préparer le gîte de ses petits dans un trou ou du moins dans un lieu abrité. L'oiseau bâtit son nid aussitôt que Tœuf mûrit dans l'ovaire. Les limaces, les crustacés, les rainettes, les crapauds plongent dans l'eau. Les tortues de mer vont à terre ; beaucoup de poissons remontent à la surface des eaux, pour pondre leurs œufs, là ou seulement se trouvent les conditions nécessaires à leur développement. Les insectes déposent leurs œufs en des endroits différents, sur le sable, sur les feuilles, sous la peau et entre les ongles d'autres animaux, souvent à des places où croîtra d'abord la nourriture future de la larve : par exemple, à l'automne, sur les arbres qui Ileurironlles premiers au printemps; ou, au printemps, sur les fleurs qui donneront les premières des fruits à Faulomne ; ou encore sur des chenilles qui serviront, à l'état de nymphes, de nourriture et d'abri aux larves parasites. D'autres insectes pondent leurs œufs en des endroits d'où ils ne seront conduits qu'après bien des détours au lieu particulier de leur développement : ainsi certains taons, sur les lèvres des chevaux ; d'autres à des places où les chevaux ont coutume de se lécher. Les œufs de cette manière sont portés dans les entrailles des animaux comme dans le lieu le plus propre à leur éclosion : une fois développés, ils seront expulsés au dehors avec les exciéments. Les taons des bœufs savent si bien choisir les bêles les plus vigoureuses et les plus saines, que les marchands de bétail et les tanneurs se confient entièrement à leurs indications, et prennent de préférence l'animal ou la peau qui porte les traces les plus nombreuses des piqûres du ver bouvier. Ce choix des bœufs les meilleurs n'est assurément pas chez les taons l'effet d'une expérience réfléchie; pourtant les hommes du métier reconnaissent ces insectes pour leurs maîtres. La guêpe des murs fait dans le sable un trou profond de plusieurs pouces, y pond

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ses œufs, y dispose un tas de vers gris apodes qui sont sur le point de se transformer en chrysalides, très-gras par conséquent, et capables de vivre longtemps sans prendre de nourriture. Elle les serre si étroitement au fond du trou, qu'ils ne peuvent ni remuer, ni subir leur transformation ; et mesure la quantité de cet approvisionnement à celle de la nourriture qui sera nécessaire à sa propre larve pour atteindre l'état de chrysalide. Une espèce de guêpes, cerceris bupresticiday qui ne vit que du pollen des fleurs, place auprès de chacun de ses œufs, qu'elle conserve dans des cellules souterraines, trois richards buprestes (buprestidœ) , dont elle s'est emparée par ruse, au moment juste où ils quittaient l'état de chrysalides, et qu'elle a tués alors profitant de leur faiblesse. Mais elle a eu soin, il semble, de leur verser en môme temps un liquide, qui entretient la fraîcheur de leur chair, et fait qu elle continue d'être bonne à manger. Certaines espèces de guêpes ouvrent les cellules, où les larves de leurs petits sontcontenues, juste quand cellesci ont épuisé leur provision de nourriture, pour la rem* placer par une nouvelle, et referment ensuite les cellules. C'est ainsi également que les fourmis saisissent toujours le moment précis où leurs larves sontprèsd'éclore, et ouvrent le cocon d'où elles seraient incapables de sortir toutes seules. Que peut bien savoir un insecte, dont la vie finit pour la plupart des espèces avec la première ponte d'œufs, du contenu de ces œufs et des endroits favorables à leur éclosion? Que connaît-il de l'espèce de nourriture dont les larves écloses auront besoin, et qui est si différente de la sienne propre? Que sait-il de la quantité de nourriture qui leur sera nécessaire? Quelle connaissance, c'est-à-dire quelle conscience peut-il avoir de tout cela? Et pourtant ses actes, la peine qu'il se donne, la haute importance qu'il attache à tout son travail prouvent que Tanimal a la connaissance de l'avenir : ce ne peut être évidemment qu'une intuition inconsciente. La même intuition très-certainement suggère à l'animal la volonté d'ouvrir les cellules ou les cocons de ses larves, juste au moment où elles ont con-

sommé leur approvisionnement et sont prêtes à sortir. Le coucou, dont les œufs ont besoin, non plus comme ceux des autres oiseaux, d'un ou deux jours, mais de sept à onze jours pour mûrir dans Tovaire; qui ne peut, par conséquent, les couver lui-même, parce que les premiers seraient pourris avant que le dernier fût pondu, les dépose dans le nid des autres oiseaux, et place naturellement chaque œuf dans un nid diflférent. Pour que les autres oiseaux ne reconnaissent pas et n'expulsent pas l'œuf étranger, le coucou fait son œuf plus petit que la grosseur de son propre corps ne le ferait supposer : car il sait que les petits oiseaux seuls peuvent servir à son dessein. Il fait, en outre, son œuf semblable, à s'y méprendre, comme nous l'avons déjà montré, aux autres œufs par la couleur et le dessin. Gomme le coucou visite volontiers, quelques jours à l'avance, le nid où il veut pondre, on pourrait croire, en pensant aux nids ouverts, que l'œuf de l'oiseau en mûrissant prend les couleurs des œufs du nid étranger, parce que le souvenir de ces derniers influence chez le coucou le travail de la conception. Cette explication ne convient plus, lorsque les nids sont cachés dans le creux dés arbres (comme celui de la sylvia phœnicurus)^ ou ont la forme d'un four avec une entrée étroite (comme celui de la sylvia rufa).Le coucou, dans de pareils cas, ne peut ni se glisser, ni regarder à l'intérieur. Il doit pondre son œuf à l'entrée et l'introduire ensuite avec son bec. Les sens ne lui peuvent apprendre quel est l'aspect des œufs contenus dans le nid. Si néanmoins l'œuf qu'il dépose ressemble à ces derniers, il n'y a qu'une intuition inconsciente qui puisse régler la formation de l'œuf dans l'ovaire de manière à lui donner la couleur et le dessin convenables. Quand même on serait autorisé à supposer qu'une seule et même femelle de coucou ne pond jamais que dans les nids d'une seule et même espèce d'oiseaux, et ne pond que des œufs de même couleur et de même dessin, le problème serait seulement renversé; et il faudrait demander comment le coucou peut savoir à quels œufs les siens propres sont semblables,

L'INCONSCIENT DANS L*INSTINCT. Ii9

lorsqu'il ne lui est pas permis de regarder à l'intérieur des nids.

Une preuve et une confirmation importante en faveur de l'existence d'une intuition instinctive nous est apportée par les faits qui manifestent chez l'homme, dans des situations diverses, une intuition de ce geni*e. J'ai déjà parlé des instincts qui suggèrent aux enfants et aux femmes enceintes les remèdes dont ils ont besoin. Très-souvent, dans ces cas, comme il convient à la conscience supérieure de l'homme, ui\ écho puissant de l'intuition inconsciente se produit dans la conscience, et se traduit sous la forme d'un pressentiment plus ou moins distinct. D'ailleurs il est conforme à l'essence supérieure, et indépendante de l'entendement humain, que ces pressentiments ne se produisent pas seulement chez lui dans l'intérêt immédiat de l'action ; et que, de temps en temps, en dehors de toute application momentanée aux faits, ils se montrent à l'état de pures pensées, sans qu'aucune volonté consciente y soit associée. Il faut toutefois que l'objet de ces pressentiments intéresse d'une manière générale la volonté du voyant à un très-haut degré. Après la cessation d'une fièvre intermittente ou d'une autre maladie, il arrive souvent que le malade prédit exactement le moment où son accès nerveux le prendra, et où il finira. Cela se passe presque régulièrement dans le somnambulisme naturel, et souvent dans le somnambulisme artificiel. On sait que la pythie prédisait chaque fois le moment de sa prochaine extase. Dans le somnambulisme les instincts guérisseurs se manifestent souvent par le pressentiment des médicaments convenables ; et leur application a produit d'éclatants résultais qui paraissent contredire les principes de la science actuelle. La détermination des remèdes est d'ailleurs le seul usage que les magnétiseurs sérieux tirent du demi-sommeil de leurs somnambules. < Il arrive quelquefois que des personnes très-bien portantes, avant l'enfantement ou aux débuts d'une maladie, ont un sûr pressentiment de leur mort prochaine. On ne peut facilement attribuer au hasard la

réalisation de ces pressentiments, car elle devrait être bien plus rare que leur non-réalisation : et c'est justement le contraire qui arrive. On ne remarque d'ailleurs chez ces personnes ni crainte, ni désir de la mort : on ne peut donc voir dans leur pressentiment un effet de la sensibilité sur l'imagination. i> (Paroles de l'illustre physiologiste Burdach, tirées de son livre : Coup (Tœil sur la vie, au chapitre du pressentiment. Une grande partie de nos exemples si frappants en est tirée.) Ce pressentiment de la mort, si rare chez l'homme, est au contraire trèshabituel chez les animaux, même chez ceux qui ne connaissent et qui ne comprennent pas la mort. Ils se traînent, quand ils la sentent approcher, vers les lieux les plus écartés, les plus solitaires et les plus cachés. Telle est, par exemple, la raison qui fait que l'on rencontre si rarement, même dans les villes, le cadavre ou le squuiette d'un chat. Mais il "lut reconnaître que, chez l'homme et chez l'animal, une même intuition inconsciente éveille des pressentiments d'une netteté inégale. Le chat se cache, par pur instinct, sans savoir pourquoi; niais l'homme prend une claire conscience de sa fin prochaine. On n'a pas seulement des pressentiments de sa propre mort, mais encore de celle do personnes que Ton chérit, auxquelles on est étroitement attaché. Gela est prouvé par de nombreux récits : on y voit un mourant, à l'heure de la mort, apparaître à son ami ou à sa femme dans un songe ou dans une vision. Ces récits sont répandus chez tous les peuples et dans tous les temps ; et ils contiennent certainement en partie des faits véritables. Parlons encore du don de seconde vue qui se rencontrait autrefois chez les Écossais, et qui se retrouve encore chez les habitants des îles danoises. Certains d'entre eux, sans extase, dans la plénitude de leur connaissance, prévoient les événements futurs ou éloignés qui les intéressent, comme des cas de mort, des batailles, de grands incendies (ainsi Swedenborg prédit l'incendie de Stockholm), le retour ou les destinées d'amis absents, etc. (Voir Ennemoser. Histoire de la magie^ 2" éd., § 86.) Chez quelques

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personnes, cette intuition se borne aux cas de mort de leurs amis ou de leurs voisins. Les prophéties de mort faites par des femmes sont nombreuses. Les témoignages les plus décisifs, et même, en partie, les attestations judi^ ciaires en ont confirmé la vérité. Le don de seconde vue se trouve accidentellement dans les états extatiques, dans le somnambulisme produit naturellement ou artificiellement, lorsqu'il atteint au plus haut degré de lucidité, comme aussi dans les moments lucides qui précèdent la mort. Les pressentiments où l'intuition inconsciente se révèle à la conscience, sont d'ordinaire obscurs, incompréhensibles, symboliques : ils doivent revêtir en passant par le cerveau une forme sensible, tandis que T idée inconsciente n'a aucun rapport avec les' formes delà sensibilité (V, ch. i, 3" partie). Aussi arrive-t-il facilement que Ton prend pour très-important ce qui'cst accidentel dans les dispositions intérieures, les songes, les visions de la maladie. On comprend, d'après cela, combien sont grandes les chances d'erreur ou d'illusion, la facilité de tromper les autres volontairement, combien serait nuisible en général à l'homme la connaissance de l'avenir : aussi ne saurait-on contester le danger pratique des tentatives faites pour perfectionner la science de l'avenir. Mais l'importance théorique des phénomènes sur lesquels elle porte n'en est pas diminuée pour cela ; et l'on n'en doit pas moins reconnaître la vérité des faits de seconde vue, bien qu'elle soit ensevelie sous un amas de sottises et de mensonges. La prédominance du rationalisme et du matérialisme dispose aujourd'hui les esprits à nier ou à ignorer tous les faits de cette nature : c'est que ces faits ne s'expliquent point par les principes matérialistes, et ne se laissent pas traiter expérimentalement par la méthode inductive des différences. Comme si la morale, la science sociale et la politique comportaient davantage l'emploi de cette méthode ! Mais on ne peut nier absolument des faits de cette nature, si l'on est un juge consciencieux, qu'autant qu'on ignore les témoignages qui les confirment; et cette ignorance, à son tour, vient de ce

qu'on ne veut pas apprendre à les connaître. Je suis persuadé que beaucoup d'adversaires de toute prescience humaine jugeraient autrement ou du moins avec plus de circonspection, s'ils croyaient devoir se donner la peine de prêter quelque attention aux témoignages auxquels les faits les plus importants ont donné lieu. Je suis d'avis que personne, aujourd'hui encore, n'a sujet de rougir de partager une croyance qu'ont favorisée les grands penseurs de l'antiquité (sauf Épicure). Presque aucun des grands philosophes des temps modernes n'a osé contester qu'il fût possible de la justifier; les maîtres eux-mêmes du rationalisme allemand étaient si peu enclins à la reléguer au nombre des fables, dont on amuse les enfants, que Goethe raconte un exemple de seconde vue, que sa propre vie a présenté, et où l'événement réalisa jusque dans les moindres détails la prédiction.

Je suis peu d'avis sans doute de faire uniquement reposer sur des faits de ce genre la certitude scientifique de mes démonstrations; mais je crois que ces faits méritent d'être mentionnés. Ils complètent et développent les témoignages que nous ont fournis en faveur de l'intuition inconsciente les actes instinctifs des animaux et de l'homme. Comme ces faits nouveaux ne sont que les échos de plus en plus parfaits qu'envoie l'Inconscient dans laconscience humaine, ils confirment ce que l'activité instinctive nous a déjà appris sur sa propre nature, de même qu'ils trouvent à leur tour leur vraisemblance confirmée par les analogies qu'ils présentent avec l'intuition de l'instinct. Cette considération, en même temps que le désir de ne pas laisser échapper l'occasion de me prononcer contre un préjugé moderne, m'ont déterminé à mentionner dans un ouvrage scientifique, d'une manière accessoire, il est vrai, un ordre de recherches aujourd'hui si discrédité.

Nous avons encore à parler d'un instinct particulier, qui éclaire singulièrement l'essence générale de l'instinct, et montre en même temps une fois de plus combien il est impossible de ne pas recourir à l'hypothèse d'une intuition

inconsciente. Les exemples cités jusqu'ici nous montraient chaque être exclusivement occupé de lui-même, sauf lorsqu'il obéit à rinstinct de la reproduction, qui oblige l'individu à travailler sans cesse dans l'intérêt d'un autre être, à savoir de son petit. Nous avons maintenant à considérer les cas où les inslincts établissent entre plusieurs individus une solidarité qui fait servir les œuvres de chacun au bien de tous, en même temps que le concours harmonieux de plusieurs permet seul de réaliser une fin utile. Chez les animaux supérieurs, cette concordance des instincts individuels se manifeste sans doute; mais il est difficile d*en distinguer les effets de ceux que l'association volontaire et consciente peut produire: le langage y facilite en effet réchange mutuel des plans et des desseins. Nous pouvons constater néanmoins avec certitude cette action générale d'un instinct commun à toute une masse d'individus dans l'origine des langues, dans les grandes révolutions politiques et sociales que présente l'histoire du monde. Nous ne nous occupons ici que des exemples les plus simples, les plus clairs ; et nous les demandons surtout aux animaux inférieurs, qui n'ont à leur disposition pour se communiquer leurs pensées que des moyens très-imparfaits, puisque la voix, la mimique, le jeu de la physionomie leur ibnt défaut. L'accord et la corrélation des actions individuelles en ce qui concerne les parties essentielles de l'œuvre commune ne peuvent être ici rapportés à une entente réalisée sciemment avec l'aide du langage.

D'après les observations de Huber ( Nouvelles observatiens sur les abeilles), dans la confection des nouveaux gâteaux, une partie des grandes ouvrières, après s'être gorgée de miel, ne prend point part aux travaux habituels des autres et se tient dans un repos absolu. Au bout de vingt-quatre heures des lames de cire se forment chez elles entre les anneaux médians de l'abdomen. L'abeille tire ces lames avec la patte de derrière, les mâche et leur donne la forme d'un ruban. Les lames de cire, après avoir subi cette préparation, sont appliquées à la voûte

de la ruche, les unes sur les autres. Aussitôt qu'une abeille a ainsi utilisé ses lames de cire, une autre lui succède, qui continue le même travail. Ainsi se construit un mur petit, fixé à la ruche, épais d'une demiligne, raboteux, vertical. Alors vient une des petites ouvrières dont l'abdomen est vide; elle sonde l'épaisseur du mur, fait au milieu de l'une de ses faces un trou peu profond, à demi ovale, et entasse sur ses bords la cire, qu'elle a enlevée avec ses mandibules. Peu de temps après, elle est relevée de son travail par une autre semblable à elle ; plus de vingt se succèdent ainsi. En même temps, sur la face opposée du mur, une autre abeille commence à creuser un trou semblable, mais qui correspond au bord du trou formé du premier côté. Bientôt une nouvelle abeille se met à travailler près d'elle à un second Irou semblable. De. nouvelles travailleuses se succèdent sans cesse, tandis que d'autres abeilles traînent entre les anneaux de leur abdomen leurs lames de cire, et s'en servent pour exhausser le bord du petit mur de cire. Constamment de nouvelles venues creusent sur ce fond de nouvelles cellules; et d'autres viennent continuer les cellules commencées précédemment, leur donner une forme de plus en plus régulière, et en même temps allonger leurs pans prismatiques. Du côté opposé de la muraille de cire, les abeilles travaillent d'après le même plan d'ensemble, et en parfaite harmonie avec les travailleuses de l'autre côté. Enfin des deux côtés du mûries cellules sont achevées dans leur merveilleuse régularité et avec une parfaite correspondance, qui non-seulement se manifeste dans leur juxtaposition, mais dans l'opposition symétrique de leurs bases pyramidales. Qu'on pense maintenant combien des êtres, réduits à se communiquer à l'aide de moyens sensibles leur dessein et leurs plans, tarderaient peu à se perdre dans l'opposition infinie des pensées, dans les disputes et les luttes; combien de maladresses seraient commises, que de choses il faudrait défaire et refaire! Trop d'ouvriers s'empresseraient à tel ouvrage, trop peu se porteraient à tel autre.

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Quel mouvement désordonné dans tous les sens avant que chacun eût trouvé la place qui lui convient! Tantôt il y aurait foule pour remplacer les travailleurs ; tantôt on ne trouverait plus assez de monde pour leur succéder. N'estce pas ce qui se passe habituellement dans les entreprises que les hommes font en commun : et pourtant quelle supériorité n'ont-ils pas sur les animaux ! Nous ne voyons rien de semblable chez les abeilles. L'œuvre totale donne l'impression d'un plan, qu'un architecte supérieur et invisible aurait soumis à la société travailleuse, qu'il aurait gravé dans l'esprit de chacun de ses membres. Chaque espèce d'ouvrières semble avoir appris par cœur le genre de travail, la place et le numéro d'ordre qui lui sont assignés, et être informée par des signaux secrets du moment où elle doit prendre la suite des autres : tout cela est pourtant l'efTet de Tinstinct. C'est l'instinct qui communique à chaque abeille l'intuition inconsciente de l'œuvre totale; c'est aussi un commun instinct qui pousse chacune d'elles, au moment convenable, au travail pour lequel elle est destinée. Le calme et l'ordre qui régnent dans la ruche ne s'expliquent pas sans cela. Nous verrons beaucoup plus tard l'idée qu'il faut se faire de cet instinct collectif : mais la possibilité en est déjà évidente. Chaque individu porte en soi l'intuition inconsciente du plan total et de tous les moyens qu'il faut employer présentement ; mais il n'a conscience que de la fonction qui lui appartient dans l'entreprise commune. Ainsi la larve de l'abeille tapisse elle-même de soie la cellule où elle doit subir sa métamorphose; mais c'est à d'autres abeilles qu'est confié le soin de placer, à l'entrée de la cellule, le couvercle de cire qui doit la fermer. Le plan de la cellule est donc présent à la pensée inconsciente des deux abeilles, bien que chacune n'exécute sciemment que la partie qui la concerne. Nous avons déjà vu que les laives, après leur transformation, ont besoin d'être délivrées de leur prison par les autres abeilles; que les ouvrières tuent les bourdons, à l'automne, pour n'avoir pas à nourrir des commensaux inutiles, mais qu'elles leur laissent la vie, si elles ont besoin

d'eux pour féconder la jeune reine qu'elles élèwnt. Les ouvrières construisent des cellules pour y faire éclore les œufs de la reine et habituellement autant que la reine en pondra; en outre ces cellules se succèdent dans Tordre où chaque espèce d'œufs sera pondue, d'abord pour les ouvrières, puis pour les bourdons, enfin pour les reines. On voit encore par là combien les actes instinctifs des abeilles sont en harmonie avec les lois cachées du développement organique : l'intuition inconsciente peut évidemment expliquer seule l'action que ces lois exercent sur les abeilles. Dans la république des abeilles, le travail et la reproduction, qui sont ailleurs associés, sont personnifiés par trois espèces d'individus; et le même lien, qui relie les organes dans l'individu, confond ici les individus dans l'unité d'une force interne, inconsciente, à la fois spirituelle et organique.

Nous avons dans ce chapitre établi les vérités suivantes : l'instinct n'est pas l'œuvre d'une volonté consciente d'ellemême, ni la conséquence de l'organisation corporelle, ni le pur effet d'un mécanisme résultant de l'organisation cérébrale, ni celui d'un mécanisme intellectuel et sans vie, qui aurait été importé du dehors dans l'individu et ne serait pas associé à l'essence intime de son être. L'instinct est V œuvre propre y personnelle de l'individu ; et sort du fond même de son essence et de son caractère. Le but, auquel concourt une espèce déterminée d'actes instinctifs, n'est pas conçu une fois pour toutes par une intelligence placée en dehors de l'individu, comme serait une providence ; la nécessité qui contraint l'individu à réaliser ce but n'est pas l'effet d'une action étrangère y extérieure. C'est l'individu lui-même qui, dans chaque cas particulier, veut et connaît, mais sans en avoir conscience, le but que l'instinct poursuit; c'est lui également qui choisit, sans en avoir conscience davantage, les moyens appropriés à chaque cas particulier. Souvent la connaissance du but est dérobée à toute perception sensible de la conscience. C'est alors que se révèle dans l'intuition clairvoyante la véritable nature de

rinconscient. La conscience n'en saisit qu'un écho tantôt fugitif et obscur, tantôt, comme chez Thomme, plus ou moins distinct, sous la forme de pressentiment. Pourtant l'acte instinctif lui-même, l'application des moyens qui servent au but inconscient sont toujours connus avec une claire conscience : autrement l'application des moyens appropriés serait impossible. L'intuition clairvoyante de l'Inconscienr se manifeste enfin dans le concours de plusieurs individus pour la réalisation d'une fin commune qu'ils ignorent.

L'intuition se présente jusqu'ici comme un fait d'expérience inexplicable; et l'on pourrait m' objecter que, pour en arriver là, autant s'en tenir à l'instinct comme à un fait inexplicable lui-même. Mais, répondrons-nous d'abord, nous trouvons aussi l'intuition en dehors de l'instinct (par exemple chez l'homme) ; en second lieu, l'intuition ne se montre pas, tant s'en faut, dans tous les instincts : ainsi rinstinct et l'intuition sont donnés par l'expérience comme deux faits séparés. Enfin, si l'intuition peut servir à éclairer l'instinct, la réciproque n'est pas vraie. D'ailleurs l'intuition de l'individu ne demeurera pas toujours un fait sans explication : elle trouvera plus tard son explication dans le cours de notre recherche ; mais l'instinct ne peut être rendu intelligible autrement que par elle.

La théorie, que nous avons exposée ici, permet seule de comprendre comment l'instinct constitue le fond essentiel de tout être; et il est bien cela en réalité. Ce qui le prouve, c'est l'instinct de la conservation de l'individu et de l'espèce qui règne à travers la création entière; c'est l'héroïsme avec lequel l'individu sacrifie son propre bien, la vie ellemême aux exigences de l'instinct. Qu'on songe à la chenille, qui ne se lasse pas de réparer les dommages faits à sa toile, jusqu'à ce qu'elle succombe d'épuisement; à Toiseau qui renouvelle sa ponte jusqu'à ce qu'il meure exténué; à l'inquiétude, à la douleur de tous les animaux voyageurs, qu'on empêche d'accomplir leur voyage. Un coucou prisonnier meurt de désespoir de ne pouvoir faire son voyage d'hiver. L'escargot vigneron, qu'on ne laisse pas dormir son sommeil

d'hiver, ne tarde pas également à succomber. La femelle la plus faible, lorsqu'elle est mère, n'hésite pas à livrer bataille aux adversaires les plus redoutables, et court volontiers à la mort pour défendre ses petits. Un amant malheureux perd la raison ou se donne la mort, comme chaque année nous en offre de nouveaux exemples. Une femme, après avoir subi heureusement une première fois l'opération césarienne, fut si peu détournée d'un nouvel amour par la prévision certaine qu'il lui faudrait subir de nouveau cette redoutable et presque toujours mortelle opération, qu'elle eut à supporter trois fois lia même opération. Kt cette puissance démoniaque serait l'œuvre de dispositions mécaniques, qu'une force étrangère à notre être intime aurait en quelque sorte ajoutées à notre esprit! Elle dériverait de la volonté réfléchie qui se montre toujouis enfoncée dans son stérile égoïsme, et est absolument incapable de faire à l'espèce les sacrifices dont l'instinct de la l'eproduction et l'instinct maternel nous présentent le spectacle !

Nous avons en terminant à examiner encore une question. Gomment se fait-il qu'au sein d'une même espèce les instincts se ressemblent tellement? Ce fait n'a pas peu contribué à fortifier l'opinion qui rapporte l'instinct à un mécanisme intellectuel. Mais il est clair que les mêmes causes produisent les mêmes effets : et cela suffit à expliquer le fait dont il s'agit. Les aptitudes corporelles sont identiques parmi les êtres d'une même espèce ; identiques aussi les aptitudes et le développement de la pensée consciente. (Il n'en est pas de même sans doute chez les hommes, et en partie chez les animaux supérieurs ; et de là vient en partie la diversité qui se remarque entre les individus de ces espèces.) Les conditions extérieures de la vie sont aussi les mêmes pour l'espèce entière; et d'ailleurs les instincts changent quand ces conditions diffèrent essentiellement. Des exemples ne sont pas nécessaires (voir pages 89 et 90). Mais l'identité de l'organisation intellectuelle el physique (el je comprends ici les prédispositions identiques du cerveau et des ganglions), et l'identité des circon-

Stances extérieures entiaînent nécessairement, par une conséquence logique, l'identité des fins poursuivies dans la vie ; et, à leur tour, Tidentilé des fins et celle des circonstances intérieures et extérieures produit le choix identique des moyens, c'est à-dire l'identité des instincts. Mes deux dernières propositions ne seraient pas admises sans restriction s'il était question des œuvres de la volonté consciente. Mais il s agit des conséquences logiques que sait tirer l'Inconscient qui n hésite, ne tâtonne et ne se trompe jamais dans son choix: pour lui, des prémisses identiques donnent toujours des conséquences identiques. Notre théorie de l'instinct explique ainsi le fait dont nous venons de parler en dernier lieu, et qui aurait pu paraître favorable aux théories de nos adversaires. '

Je termine ce chapitre par ces mots de SchcUing (t partie, vol. VII, p. 455) : « Les phénomènes par lesquels se manifeste l'instinct des animaux, sont, pour tout esprit réfléchi, parmi les plus considérables que la nature présente. Il n'y a pas de pierre de touche plus infailHble

pour discerner la vraie philosophie. »

BARTMAN9. I — l)

l'union de la VOLONTE ET DE lIdÉE.

Dans chaque acte de volonté, on veut passer cVun état présent à un nouvel état. — Un état présent est toujours donné, ne serait-ce que celui du pur repos.. Mais cet étal présent ne suffirait jamais à expliquer le vouloir, si la possibilité, du moins la possibilité idéale d'un autre élat ne s'y trouvait contenue. L'état absolument simple, duquel se trouverait exclue toute possibilité, soit réelle, soit idéale, d'un état nouveau, serait absolument renfermé en lui-même, sans pouvoir, môme en idée, sortir de lui-même : c;ir ce serait devenir autre que lui-même. Même la volonté de demeurer dans l'état présent suppose l'idée que cet état peut cesser, et la crainte que cette possibilité se réalise : nous trouvons là une double négation. Sans l'idée de la cessation, la volonté de la continuation serait impossible. Il est donc nconlestable que deux conditions sont nécessaires pour que le vouloir ait lieu. L'une est un état présent qui sert de point de départ à la volonté; l'autre, comme la fin poursuivie ou le but, ne peut être l'état présent : car le présent appartient tout entier à la volonté, et il serait insensé qu'elle veuille de nouveau ce qu'elle possède déjà. L'état présent peut engendrer tout au plus le plaisir ou le déplaisir, mais non le vouloir. Ce n'est donc pas un état réel auquel tond la volonté; car ce qu'elle veut, c'est la réalisation d'un certain état. Pour passer du néant à l'être, l'état voulu doit traverser le devenir; et, quand il atteint enfin l'être, le moment qui s'appelait jusque-là le présent devient le moment

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