L'UNION DE LA VOLONTÉ ET DE L'IDÉE
scnlalion ou idée. Le vouloir n'est pas quelque chose de matériel, dont les parties en repos contiendraient à l'avance la raison de leurs changements futurs dans les rapports actuels de position qu'elles présentent : le vouloir est quelque chose d'immatériel, et Tétat futur, qu'il doit réaliser et qui n'existe pas encore, est contenu en lui, mais non matériellement. D'ailleurs, le contenu de la volonté est toujours quelque chose d'absolument déterminé, qui ne peut se réaliser que d'une seule manière. On ne peut dire simplement que ce contenu est en puissance : on ne désignerait ainsi que le pouvoir formel de la réalisation, et non la naturetout à fait déterminée de la réalité qu'il s'agit de produire. Sans la possibilité de donner une détermination complète à la chose non encore existante qu'il est question de réaliser, le vouloir n'aboutirait jamais à une réalisation effective, parce que le champ serait ouvert indéfiniment devant lui aux possibilités les plus diverses. Cette détermination d'un contenu, auquel manque encore la réalité et qui ne doit rien avoir de commun avec la matière, ne se laisse concevoir que comme une détermination idéale, comme une idée. Le vouloir conscient nous instruit immédiatement d'un tel rapport entre l'idée et la volonté; et l'observation de nous-mêmes nous apprend de nouveau, à chaque moment, que l'objet de la volonté, avant d'être réalisé, n'est qu'une pure idée. Ce rapport de la volonté et de l'idée s'entend de soi naturellement : elles nous apparaissent comme les deux pôles autour desquels se meut toute l'activité de l'esprit. 11 est impossible de placer ailleurs que dans l'idée le contenu de la volonté, c'est-àdire la détermination non matérielle et non encore réalisée du vouloir. Nous devons donc admettre que le contenu de la volonté est toujours une idée, qu'il s'agisse de volonté oi d'idée conscientes ou inconscientes. On ne peut parler de la volonté sans parler dans la même mesure de l'idée, comme du contenu qui la détermine, qui la dislingue de tout autre. Partout où l'on se refuse à regarder le contenu idéal (inconscient) comme ce qui délermine la nature et le mode de l'action, on doit s'interdire aussi, con-
séquemment, de parler d'une volonté inconsciente, comme de l'agent intérieur qui produit le phénomène. Cette simple remarque suffît à mettre en lumière l'étonnante lacune qui se rencontre dans le système de Schopenhauer. L'idée n'y est aucunement reconnue comme constituant seule et exclusivement le contenu de la volonté : elle n'occupe qu'une place obscure et subordonnée. La volonté seule, bien qu'elle soit entièrement aveugle, se conduit absolument comme si la représentation ou l'idée formait son contenu (1).
D'un autre côté, celui qui, comme Bahnsen, nie que la volonté, prise comme puissance de vouloir, soit quelque chose de purement formel et d'absolument vide; celui qui, au lieu de voir en elle un attribut commun à tous les êtres, un attribut de la substance universelle et unique, lui prête une essence individuelle qui subsiste et existe a se et perse : celui-là, s'il ne veut se contenter d'un postulat impossible qui défie toute compréhension, n'a que le choix ou de définir l'essence qui caractérise cette puissance individuelle comme une détermination idéale (ainsi d'enlever sans nécessité au vouloir déterminé l'idée, qui fait son contenu, pour la transporter à la volonté pure), ou de se ranger absolument du côté du matérialisme, c'est-à-dire d'abandonner la volonté comme principe métaphysique, et de l'identifier avec les prédispositions des molécules cérébrales, en ne faisant plus du vouloir qu'une fonction du cerveau.
11 pourrait convenir de toucher, en passant du moins, à
quelques points qui sont propres à démontrer cette vérité qu'aucune espèce d'activité volontaire n'est possible sans un
contenu idéal.
(1) Je Be puis que me réjouir de voir le docteur Frauenstadt s*associer à mes observations (Sonntagsbeilage der Voss, Ztg, 1870, »<> 8; et Vnsere Zeii, nov. 1869, p. 705) et reconnaître que le système de Schopenhauer ne pourra durer qu'à Taide d'une telle transformation. Mais si Frauenstadt prétend que ce système ne souffre pas de la lacune signalée, il contredit Thistoirc et les faits. Les disciples de Schopenhauer sont plus dans la vérité historique, lorsqu'ils croient demeurer fidèles à la pensée de leur maître, en rejetant comme impossible l'idée inconsciente que je fais intervenir.
LTNIOX DE LA VOLONTÉ ET DE L'IDÉE. i3r>
Ce serait d'abord une grossière erreur que de nier le contenu idéal du vouloir, parce que le vouloir est absolument nécessité. Cet argument prouverait trop. D'abord il supprimerait l'activité du vouloir, autant que la nature idéale de son contenu : car il réduirait en fait la succession nécessaire des actes volontaires à une passivité morle, qui recevrait du dehors ses déterminations, et qui ne déploierait de son propre fond aucune spontanéité. En second lieu, le vouloir conscient partagerait le sort du vouloir inconscient, qui se manifeste dans la chute d'une pierre : le premier est soumis à un déterminisme, à une nécessité aussi rigoureuse que le second ; et d'ailleurs la pierre qui tombe, si elle était douée de conscience, pourrait croire (suivant le mot connu de Spinoza) qu'elle se meut librement. L'objection que nous examinons méconnaît [qu'il n'y a pas de nécessité purement passive ; et que toute nécessité dans les choses est bien plutôt en elles l'expression d'une activité autonome, qui suit, dans sa réaction contre les forces qui agissent sur elle, les lois immanentes de sa propre nature. Cela s'applique aussi bien à la pesanteur, en vertu de laquelle la pierre réagit contre la masse voisine de la terre, et à l'élasticité que les billes de billard opposent à la résistance inerte des bandes, qu'à la manière dont le caractère (le l'homme réagit contre les motifs perçus par sa conscience. Si on regarde les forces physiques comme des forces par lesquelles se manifeste une volonté, on ne peut s'empêcher de considérer comme une faculté idéale la faculté qu'elles ont de se déterminer intérieurement, en conformité avec les lois immanentes que suit la volonté, au degré d'objectivation spéciale ou elle se présente en chacune déciles : or, un tel pouvoir est llantccédent nécessaire de l'activité réelle dans chaque cas déterminé. Le contenu de la volonté avant son entière réalisation est donc, ici encore, une idée. (Voy. ch. V, 3* partie).
Un second point à remarquer, c'est que le concept de la nécessité et du déterminisme des faits ne peut être sérieusement défendu contre les doctrines subjectives qui nient
la réalité objective du déterminisme, qu'autant qu'on considère la succession des faits extérieurs comme déterminée et produite par une nécessité logique; car, dans ce cas seulement, l'ordre delà nature peut s'accommoder aux règles de la logique (voir conclusion du n** 3 de la 3* partie, ch. xv). Mais si toute nécessité dans les faits est l'œuvre d'une activité logique, cette logique inconsciente ne peut se manifester dans la volonté, laquelle est aveugle et illogique en soi et pour soi, qu'autant que le contenu de cette volonté n'est pas en lui-même une volonté illogique, mais une idée
logique.
La troisième considération que je voulais présenter se rattache à la théorie de la connaissance. La pensée ne peut sortir d'elle-même. Elle peut bien se nier comme pensée consciente; mais elle n'atteint pas pour cela quelque chose de positif. Elle n'a pas, disons mieux, le droit de se nier ainsi elle-même, iaussi longtemps qu'elle est hors d'état de trouver en dehors de la sphère de la conscience quelque chose de positif. Ou la pensée ne sort jamais d'elle-même ; ou, en dehors de la sphère de la conscience, elle doit avoir un contenu positif, comme pensée, idée, contenu idéal. Puisque la causalité qui produit la sensation est le seul lien, du moins le seul lien direct, de la conscience et de ce qui lui est étranger, le contenu de la cause affective, d'où naît la sensation, doit être par nature un contenu idéal. Nous sommes conduits ici, par le besoin théorique d'expliquer la connaissance, à la même vérité, que nous avions tirée déjà de nos considérations métaphysiques : la nécessité causale ou la causalité réelle doit avoir un contenu idéal. Cela, il est vrai, n'a été prouvé ici que pour l'acte de l'impression sensible (voir t Fondement du Réalisme ti^anscendantal.^ Berlin. Duncker. 1875. 2' éd., p. 104-108.)
Nous savons maintenant que, partout où nous rencontrons le vouloir, nous trouvons associée à lui l'idée, à tout le moins l'idée qui rend présent, d'une manière idéale, le but, l'objet ou le contenu du vouloir. L'autre idée, celle qui contient le point de départ, pourrait bien se réduire A