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L'UNION DE LA VOLONTÉ ET DE LMDÉE

prétendent traduire fidèlement la pensée de leurs maîtres, en reconnaissant volontiers l'idée ou la représentation inconsciente, mais en niant la nécessité de la volonté inconsciente. Les premiers comprennent implicitement, sans s'en douter, l'idée dans le contenu de la volonté; les autres sous-entendent la volonté, ici sous l'effort et le pouvoir qu'ils attribuent à l'idée de se réaliser d'elle-même, là soiis les actions mutuelles qu'exercent entre elles les idées psychologiques, et ils ne s'expliquent pas non plus clairement sur cette supposition si importante. L'influence de Herbarl a peut-être contribué à égarer quelques-uns de nos physiologistes et à leur faire attribuer directement à la pensée une action physiologique sur le corps.

L'application, que nous aurions surtout à présenter ici du principe que nous opposons à Herbart, serait de confirmer d'un autre côté une vérité déjà mentionnée : l'idée inconsciente de la place occupée par les racines des nerfs moteurs ne peut, sans l'intervention de la volenté, exercer aucune action à ces places ; et l'idée purement inconsciente d'un but instinctif ne sert à rien, si ce but n'est pas en même temps voulu. La volonté du but peut seule produire la volonté du moyen, et seulement la volonté de ce moyen même. Ce que nous disons ici du but instinctif doit s'entendre naturellement de toute autre finalité inconsciente qui sera étudiée dans les chapitres suivants.

Nous pouvons enfin aborder la distinction de la volonté consciente et de la volonté inconsciente. Une volonté dont le contenu est formé par une idée inconsciente ne peut guère offrir, en regard de la conscience, que la forme vide de la volonté. — Les actes d'une telle volonté, en admettant qu'ils pussent être connus d'une manière quelconque par la conscience, ne se distingueraient tout au plus que par le degré de l'énergie volontaire qui s'y déploie. La volonté n'y apparaît pas à la conscience comme une volonté déterminée, puisque c'est le contenu seul qui peut la déterminer. Une telle volonté ne comporte donc, en aucune façon, le nom de volonté consciente : on ne peut plus dire, en parlant d'elle, que

ilO L'INCONSCIENT DANS LA VIE CORPORELLE.

la conscience saisit telle volonté déterminée. L'expérience nous apprend d'ailleurs que nous sommes d'autant plus ignorants d'une volonté, que la conscience cérébrale perçoit moins les idées ou les sensations qui l'accompagnent. 11 semble donc que la volonté par elle-même n'est pas accessible à là conscience, et ne le devient que par son union avec l'idée (cela sera démontré en fait 3* parlie, ch. m). Quoi qu'il en soit, nous sommes maintenant en état d'affirmer qu'une volonté inconsciente n'est qu'une volonté inconsciente de Vidée qu'elle contient. Une volonté qui a conscience de son but est pour nous toujours une volonté consciente. La distinction de la volonté consciente et de la volonté inconsciente est ramenée ici à la distinction non moins importante de l'idée consciente et de l'idée inconsciente. Nous avons réussi par là à simplifier singulièrcjnent le problème qui nous occupe.

LlNœNSGENT DANS LES MOUVEMENTS REFLEXES.

< On nomme aujourd'hui mouvements réflexes ceux où Texcilation n'agit directement ni sur un tissu contractile, ni sur un nerf moteur, mais sur lin nerf qui communique son excitation à un organe central, lequel la transmet à son tour aux nerfs moteurs : c'est alors seulement qu'elle se traduit par les mouvements des muscles. » Cetle définition me parait aussi bonne que Tétat de la physiologie le comporte. On ne pourrait la restreindre, sans refuser le nom de mouvements réflexes à certaines classes de mouvements qui sont généralement reconnus comme tels. Il est facile pourtant de voir qu'elle s'étend plus loin que les faits physiologiques. Elle comprend tous les mouvements, tous les actes qui n'ont pas leur motif dans une pensée spontanée du cerveau, et sont dus à l'action directe ou indirecte d'une impression sensible. Mais suivons de plus près la transformation incessante des mouvements réfl xes les plus obscurs en actes conscients de la volonté ; et pour cela considérons des exemples (1).

Si Ton enlève le cœur d'une grenouille, et qu'immédiatement, pendant qu'il bat lentement, on le pique avec la pointe d'une aiguille, on voit indépendamment du rhythme

(1) Wagner, Dictionnaire de pfiysiologie, vol 11, p. 542 : article « Physiologie des RERrs » par Volkmann. Voyez aussi, sur le développement historique de la notion de mouvement réflexe, et sur rapprécialion des théories où les savants du passe ont souvent serré de près la vérité, récrit remarquable de J. W. Arnold : la Doctrine des fonction» réflexes, Heidelbcrg, 18i7.

ordinaire des pulsations, un mouvement de systole (contraction) parcourir régulièrement toutes les parties. Avant que l'irritabilité soit complètement éteinte, il arrive un moment où l'excitation ne produit plus qu'une contraction locale d'une durée de plus en plus courte. Si l'on coupe l'organe en deux, pendant qu'il est encore bien vivant, de manière à ne pas supprimer la communication des parties, l'excitation de la partie, où le tissu musculaire renferme un ganglion, provoque la contraction des deux parties du cœur. Si l'excitation agit sur la partie qui ne contient pas de ganglion de ce genre, on ne voit se produire qu'une contraction locale. 11 résulte de là que la systole régulière, qui succède à l'excitation, n'est pas simplement un phénomène résultant de l'excitation du tissu contractile, mais un mouvement réflexe provenant des ganglions situiîs dans l'organe. D'autres expériences, ainsi la division de la moelle épinière par petites sections, montrent que chaque centre nerveux peut être l'origine de mouvements réflexes. Plus la perfection du centre nerveux est développée, plus on remarque de régularité et de convenance dans les mouvements compliqués de l'activité réflexe : Volkmann dit {Dictionn.^ II, 545) : « Si différents muscles se combinent pour un mouvement réflexe, qu'ils agissent simultanément ou successivement, leur action combinée a toujours une régularité mécanique. Je veux dire que les muscles qui agissent en même temps se prêtent un mutuel concours, par exemple, pour produire une flexion; et ceux qui n'agissent que successivement s'associent pour continuer régulièrement et pour achever le mouvement commencé. Si l'on excite une grenouille décapitée et qui gît étendue, en la piquant avec assez de force derrière la cuisse, les muscles fléchisseurs et adducteurs des deux cuisses se combinent d'abord ; puis, après que les cuisses ont été ramenées près du corps, les extenseurs se combinent et s'étendent en commun, et le résultat total est un mouvement plus ou moins régulier de l'animal pour nager ou pour sauter. 9

c Dans beaucoup de cas les mouvements réflexes ne présentent pas seulement un caractère de régularité, mais jusqu'à un certain point l'apparence d'un dessein. De jeunes chiens, auxquels j'avais enlevé les hémisphères et le cervelet à l'exception de la moelle allongée, cherchaient avec les pattes de devant à repousser ma main, si je les prenais rudement par les oreilles. On voit souvent les grenouilles décapitées, quand on les pince fortement, se frotter la peau (ce qu'elles ne peuvent faire que par le jeu alternatif des muscles antagonistes). Les tortues, auxquelles on a enlevé la tête, se cachent dans leur carapace, si on les blesse. » — La moelle allongée, comme le centre nerveux le plus développé dans le voisinage du cerveau, sert aussi aux mouvements réflexes les plus compliqués, comme ceux de la respiration avec ses modifications : le sanglot, le soupir, le rire, les pleurs, la toux. C'est à elle encore qu'il faut rapporter l'envie d'élernuer, qui suit l'excitation de la membrane pituitaire; le hoquet et le vomissement que produit une légère pression (celle d'une bouchée), ou le chatouillement de la gorge et du palais. Le rire suit le chatouillement de la surface de la peau; la toux, l'irritation du larynx.

Les ipouvements réflexes que provoquent les perceptions des sens jouent un rôle très-considérable dans la vie entière de l'homme, et témoignent d'une activité encore bien plus compliquée dans les centres organiques. C'est pourtant une classe de phénomènes auxquels la physiologie n'a pas encore payé toute l'attention qui lui est due; cela tient à ce qu'ils ne se laissent saisir que dans l'intégrité du corps vivant, et ne peuvent être, en partie, connus directement que par l'observation psychologique. 11 est évident que cette méthode d'observation est bien préférable à l'élude des cadavres mutilés ou des animaux décapités. 11 est impossible de retrouver dans les corps qui viennent de subir la mort, qui ont supporté les plus pénibles opérations, ou qui ont été soumis à l'action de la strychnine, l'état normal dans lequel se peut produire la réaction

perception sensible (vers un point quelconque du champ visuel ou sur le jeu d'un instrument dans un orchestre.) Cela montre pourquoi on ne voit et n'entend souvent que ce qui intéresse particulièrement Tétat présent du cerveau; certains faits de somnambulisme comportent la même explication. Les interruptions partielles de ce courant nerveux permettent seules de comprendre les différences, autrement inexplicables, que présentent les lacunes et les points obscurs dans le champ de la vision. On peut à volonté diriger ce courant sur certaines parties du coips; et faire ainsi que les impressions habituellement inaperçues, que toutes les parties du corps nous communiquent incessamment, soient portées à notre conscience et deviennent des perceptions. Je puis sentir l'extrémité de mes doigts si j'y pense fortement : qu'on songe aux hypochondriaques. Une limite précise entre les courants nerveux, que produit la volonté consciente, et ceux que provoque notre activité réflexe, en réponse aux impressions des sens et dans l'intérêt exclusif des dispositions cérébrales, ne peut pas plus être trouvée et fixée ici que dans toute autre recherche de ce genre. La vue et le sens du toucher font naître des mouvements réflexes trèscurieux. L'œil non-seulement se protège par leur aide conlre les blessures qu'il voit le menacer, en se fermant, en nous faisant courber la tête et le corps, et étendre les bras; mais il protège encore de la même manière d'autres corps menacés, même d'autres objets. Si un verre tombe de la table devant laquelle on est assis, on le saisit aussitôt par un mouvement réflexe, tout comme on courbe la tête devant une pierre lancée, ou comme on pare un coup à l'escrime. Dans un cas comme dans l'autre, la décision viendrait trop tard après la réflexion. Mais est-ce bien un principe différent qui fait qu'un jeune chien décapité repousse avec la patte la main qui le pince à l'oreille, et celui qui porte l'homme à lever tout à coup le bras pour parer un coup menaçant dont l'œil s'est aperçu? Les actes réflexes les plus étonnants, qui accompagnent le sens de la vue et celui du toucher, sont les mouvements compliqués, qui.

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soit pour conserver l'équilibre, soit pour glisser, marcher, aller à cheval, danser, sauter, faire de la gymnastique, patiner, etc., tantôt s'exécutent spontanément, surtout chez les animaux, tantôt sont appris par l'exercice, mais supposent toujours une certaine prédisposition originelle. Si l'on veut sauter par-dessus un fossé, il n'est pas facile de dépasser l'autre bord dans son élan, bien que sur le sol uni on soit capable de sauter beaucoup plus loin. L'œil cherche, par une réflexion inconsciente, à proportionner exactement l'efTort musculaire à la distance qu'il faut franchir pour atteindre l'autre bord; et cette volonté inconsciente est souvent plus forte que l'intention de sauter plus loin. Toutes les fonctions s'accomplissent avec infiniment plus de facilité, de sûreté et même de grâce, lorsqu'elles demeurent étrangères à la réflexion et qu'elles naissent comme de simples mouvements réflexes des impressions de la vue et du tact. Toute intervention de la conscience cérébrale ne réussit qu'à empêcher, à troubler l'action. Les mulets marchent plus sûrement que les hommes sur des sentiers dangereux, parce que la réflexion ne vient pas les troubler; et les somnambules, dans leurs courses inconscientes, vont et grimpent par des chemins où ils feraient infailliblement des chutes, s'ils avaient leur conscience. La réflexion engendre partout le doute; le doute cause l'hésitation; et celle-ci produit fréquemment le retard. La pensée inconsciente est toujours absolument assurée de prendre le bon parti, ou plutôt elle ne conçoit même pas la possibilité d'un doute; elle saisit presque infailliblement le bon parti et au bon moment. On peut lire et exécuter une partition quand la pensée est occupée ailleurs ou même endormie, comme on exécute de purs mouvements réflexes à la suite d'impressions sensibles. On voit des personnes, en effet, continuer une lecture à haute voix un moment encore après le sommeil; d'autres exécuter mieux des airs de musique dans une sorte de rôve et d'inconscience que dans la veille. Chacun a pu observer par lui-même qu'il lui arrivait quelquefois de continuer

de lire ou de jouer à livre ouvert, souvent sans aucune conscience, sans garder le moindre souvenir de ce qu'il faisait, quand la réflexion s'égarait dans des pensées étrangères et absorbantes. Les brèves réponses, que Ton fait soudain à de rapides questions, ont quelque chose de l'inconscience des mouvements réflexes; elles partent sans qu'on y pense comme un coup de pistolet; et l'en a quelquefois lieu soi-même d'en être surpris et confus, lorsqu'elles ne se trouvent pas en rapport avec les circonstances et les personnes.

Mais, plus que tout ce qui précède, il est important de remarquer qu'il n'y a aucun, ou presque aucun mouvement volontaire, qui ne doive être considéré comme une combinaison de mouvements réflexes. J'explique ma pensée. Les recherches anatomiques prouvent que, dans la partie supérieure de la moelle épinière, le nombre total des fibres primitives ne forme qu'une faible partie des fibres primitives de tous les nerfs, qui sont destinés à provoquer les mouvements sous l'action de la volonté consciente et, par suiie, du cerveau. Mais puisque l'action du cerveau sur les nerfs moteurs ne se fait, à de rares exceptions, que par la partie supérieure de la moelle épinière, il résulte do là qu'une seule fibre de cette partie doit être en état de transmettre l'impression nerveuse à un très-grand nombre de fibres de nerfs moteurs. On penserait volontiers à une anastomose directe (pénétration réciproque, union), de ces fibres : mais les observations anatomiques rendent cette hypothèse très-invraisemblable. Elle est d'ailleurs condamnée par ce fait que les mêmes mouvements sont tantôt exécutés par le cerveau; tantôt, à la suite d'une excitation différente, parfaitement exécutés par l'action spontanée des centres rachidiens; et qu'ils occasionnent par leurs coixibinaisons un nombre infini de modifications des plus délicates : une anastomose directe aurait toujours les mêmes mouvements pour résultat invariable. Ajoutez à cela que le cerveau, duquel part l'ordre d'exécuter une suite compliquée de mouvements, n'a aucune idée lui-même de cette complica-

tion, et ne connaît que le résultat d'ensemble (ainsi dans la parole, le chant, la marche, la danse, le saut, la course, la gymnastique, Toscrime, Téquitation, Fart du patineur). Tous les déLiils de l'exécution, qui doivent être observés pour le résultai total que Ton poursuit, sont laissés aux soins de la moelle épinière. (Qu'on se demande seulement si Ton sait quelque chose des combinaisons de muscles qui sont nécessaires à l'articulât ion d'un mot, à l'exécution d'une lioriture.) La seule explication qui me paraisse admissible, c'est que le courant d'innervation, que provofiue dans le cerveau la volonté consciente de produire le résultat total du mouvement, se communique à l'organe central de ce mouvement dans la moelle épinière ; que ce courant nerveux est pour le cerveau un courant centrifuge, et pour le centre nerveux rachidien un courant centripète ; que le centre moteur en a la sensation, tout comme il perçoit les impressions qui lui viennent de la périphérie du corps, et que la conséquence de celte sensation est la production du mouvement voulu. L'idée du mouvement réflexe devient ainsi parfaitement claire pour peu qu'on entende les concepts relatifs de courant centrifuge et centripète dans leurs véritables rapports.

On verra facilement qu'il y a à peine un mouvement qui, après avoir été voulu par la conscience cérébrale, ne soit conduit, une ou plusieurs fois, à un autre centre de mouvement pour de là être produit en scène. La conscience peut, sans doute, décomposer les mouvements jusqu'à un certain point, donner l'impulsion consciente à chaque mouvement partiel (c'est ainsi justement qu'on apprend à se mouvoir) : mais, en premier lieu, toutes ces idées partielles, dans lesquelles est décomposée Tidée du mouvement total, ne peuvent suivant toute vraisemblance agir sur les muscles que par l'intermédiaire de la substance grise des centres moteurs, et par suite ne provoquent toujours que des mouvements réflexes. En second lieu, les mouvements élémentaires les plus simples, que puisse concevoir la con science cérébrale, exigent encore pour leur réalisation des

combinaisons de mouvements très-compliqués auxquelles la conscience demeure tout-à-lait étrangère (ainsi Tarticulalion d'une voyelle, ou l'émission d'une note). Enfin, en troisième lieu, le mouvement total, si la volonté consciente s'efforce d'en distinguer et d'en produire autant que possible tous les éléments particuliers, présente toujours quelque chose de lent, de lourd, de maladroit, de pénible. Le même mouvement au contraire se produit avec beaucoup de facilité, de rapidité, de sûreté et de grâce, si la conscience cérébrale ne se préoccupe que du résulUit final et laisse le soin de l'exécution aux centres moteurs correspondants. — Qu'on considère seulement le phénomène du bégaiement. Le bègue parle souvent avec facilité, s'il ne songe pas à rémission des sons, si sa conscience ne s'arrête qu'aux idées qu'il veut rendre, sans s'inquiéter de l'expression matérielle. Mais, s'il pense à l'articulation des mots , s'il s'applique avec réflexion et contraint son organe à prononcer tel ou tel mot, le succès se refuse à ses efforts; mille mouvements étrangers se produisent à la place de celui qu'il voulait exécuter et vont quelquefois jusqu'à la convulsion. Il en est absolument de même des spasmes nerveuk, que ressentent certaines personnes en écrivant, ou dans l'exercice dos autres opérations mentionnées plus haut. L'essentiel, dans les unes comme dans les autres, est qu'elles deviennent comme une seconde nature, c'est-à-dire que la réflexion n'ait plus à se préoccuper des détails. Cette théorie explique aussi comment il suffit souvent d'une impulsion unique de la volonté conscienle pour provoquer une longue série de mouvements périodiques, qui se répètent jusqu'à ce qu'une nouvelle impulsion de la volonté en suspende le cours. Sans cette disposition naturelle, tous nos actes habituels, la marche, la lecture, le jeu, la parole, etc., exigeraient une multitude d'impulsions cérébrales, qui bientôt feraient naître la fatigue. La même doctrine démontre la spontanéité des centres nerveux inférieurs ; et contredit absolument l'hypothèse précédente d'une anastomose directe des nerfs. On peut maintenant comprendre comment il se

fait que tant d'acles et d'opérations, dont les plus petits détails ont besoin d'être exécutés avec réflexion, tant que dure l'apprentissage, s'accomplissent d'une façon tout-à-fait inconsciente après que l'exercice a engendré l'habitude : ainsi pour le talent de tricoter, de jouer du clavecin, de lire, d'écrire, etc. Tout le travail était confié au cerveau pendant qu'on apprenait : il est laissé maintenant aux soins des centres nerveux inférieurs. Ces derniers peuvent contracter l'habitude de combiner certains actes, aussi bien que le cerveau lui-même le fait dans l'exercice de la pensée ou lorsqu'il apprend par cœur. Mais les actes échappent alors en grande partie à la conscience cérébrale : et voilà pourquoi le cerveau leur trouve une certaine ressemblance avec les actes instinctifs, bien que, pour le centre nerveux qui préside à l'action dont il s'agit, l'exercice et l'habitude soient tout l'opposé de l'instinct.

Tous les phénomènes étudiés jusqu'ici présentent le même caractère essentiel; il n'est pas difficile de le constater. Nous sommes partis des mouvements réflexes qui suivent les excitations produites à la périphérie du corps ; et nous avons trés-clairement constaté la régularité qui préside aussi bien au résultat total du mouvement qu'aux combinaisons simultanées ou successives des muscles les plus divers, et même en partie au jeu alternant des muscles antagonistes. Les mouvements réflexes, que produisent les perceptions sensibles, nous ont ensuite occupés; les mêmes phénomènes s'y sont offerts à nous, mais, nous avons surpris les traces d'une intelligence plus haute : c'est que les centres les plus élevés du système rachidien entraient ici en jeu. Enfin nous avons étudié les mouvements réflexes qui résultent du courant nerveux, que la volonté consciente envoie du cerveau vers les autres centres nerveux auxquels ces mouvements correspondent; mais nous ne remarquons plus ici que l'intensité des efiets produits l'emporte de beaucoup sur celle des mouvements réflexes qui dérivent des perceptions sensibles : et cela est naturel, puisque l'intelligence, qui s'exprime dans l'activité réflexe, dépend

beaucoup plus du degré de développement du centre nerveux, où elle se produit, que de la nature de l'excitation.

Le cerveau peut être aussi à son tour un centre d'actions réflexes : l'analogie de structure qu'il présente avec les autres centres ne permet pas d'en douter. Dans les actes réflexes du système ganglionnaire et dans ceux que présentent les animaux décapités, l'excitation n'est point même perçue par le cerveau : il en est tout auti^ement dans les actions réflexes de la moelle épinière que présentent les organismes sains. Dans ce dernier cas pourtant, le cerveau ressent Texcitation externe, mais n'a pas conscience de vouloir le mouvement; et pourtant une telle volonté doit se produire pour que le cerveau puisse être le centre de l'action réflexe. Nous en avons déjà vu certains exemples : ainsi le mouvement de la main pour saisir un verre qui tombe de table, ou celui du bras pour parer un coup prévu. Nous ne pouvons nous empêcher de voir là autant de mouvements réflexes, du moment où le lien du motif perçu et de la volonté d'agir échappe entièrement à la conscience : ce qui s'explique par ce fait que la réflexion viendrait évidemment trop tard. Du même genre sont encore le travail à demi conscient de celui qui lit ou joue de la musique; les promptes réponses que l'on fait à de soudaines questions ; le mouvement rapide par lequel on se découvre devant le salut inattendu d'une personne inconnue. Souvent les actes réflexes du cerveau l'emportent sur ceux de la moelle épinière, et empêchent ces derniers de se produire. Ainsi une grenouille décapitée se gratte la peau, si on la pince; une grenouille vivante, dans le même cas, ferait un mouvement pour s'éloigner. On voit ici le lien étroit qui unit l'activité réflexe du cerveau et l'activité consciente de l'âme : il n'est pas possible de tracer entre elles une ligne de démarcation. Cela prouve l'unité du principe qui préside à tous ces phénomènes. II n'y a donc que deux manières conséquentes d'envisager les choses : ou l'âme est absolument le dernier résultat des phénomènes matériels qui constituent la vie du cerveau, comme celle des autres centres nerveux (et il faut

alors nier l'existence des fins partout où les fins ne résultent pas d'une activité consciente du système nerveux) : ou l'âme est présente au fond de tous les processus nerveux de la matière ; elle est le principe qui les produit et les dirige, et la conscience n'est qu'une manifestation phénoménale de ce principe, laquelle résulte des processus nerveux. Nous verrons dans la suite quelle est de ces deux hypothèses celle qui répond le mieux aux faits.

Nous avons maintenant à examiner si les phénomènes étudiés peuvent être considérés comme les effets d'un mécanisme sans vie ; si nous ne sommes pas plutôt forcés de les envisager comme les produits d'une intelligence présente aux centres nerveux : nous supposons provisoirement que nous ne sommes pas encore sortis de l'alternative indiquée plus haut. Adressons-nous à la physiologie. Nous voyons, chez une grenouille, sous la piqûre que fait l'aiguille dans la peau de la cuisse, les deux cuisses se contracter, pourvu que la moelle épinière ne soit pas endommagée dans la petite partie d'où émergent les nerfs cruraux. La piqûre d'aifuille n'atteint évidemment qu'un seul filet nerveux, puisque, dans un cercle d'une certaine étendue, la place d'une piqûre ne saurait être discernée. Le nombre des filets moteurs, que met en aciion cette piqûre, est prodigieusement grand : il peut embrasser le corps entier. Cela rend déjà trèsinvraisemblable l'hypothèse d'une anastomose directe des nerfs sensibles et moteurs. Mais ce qui est plus décisif, c'est queles mêmes filets moteurs réagissent,àquelqueendroitque la peau de grenouille ait été piquée, quelque différents par conséquent que soient les nerfs sensibles dont les filets conduisent l'excitation au centre nerveux. En outre, les analyses microscopiques ne prêtent aucun appui à l'hypothèse en question. Kôlliker a observé directement que les filets moteurs émergent des globules de la substance grise des nerfs (de l'organe central) ; on admet maintenant, en général, que tous les filets nerveux ontleurs racines dans les cellules ganglionnaires, c'est-à-dire dans les cellules de forme sphérique ou étoilée qui constituentla substance grise des centres ner*

iM L'INCONSCIENT DANS LA VIE CORPORELLE.

veux. L'excitation qu'ont subie les nerfs sensibles devrait donc en tout casse communiquer d'abord au centre nerveux, et être par celui-ci transmise aux nerfs moteurs. 11 serait impossible autrement qu'une fibre sensible fût en état d'agir sur une fibre motrice du même centre : et cela arrive en réalité. Si toutes les excitations externes sont d'abord reçues par l'organe central et transmises par lui aux nerfs moteurs, l'explication que les matérialistes cherchent aux actes réflexes, dans le mécanisme spécial des combinaisons intermédiaires, devient absolument impossible. On ne conçoit plus, en effet, quelles lois, quelles dispositions mécaniques pourraient porter le même courant nerveux, tantôt aux parties voisines, tantôt aux parties éloignées, et feraient se succéder les réactions mutuelles de ces parties, tantôt dans un ordre, tantôt dans un autre ; ni surtout comment une excitation unique provoquerait le jeu alterné des muscles antagonistes (comme cela se produit chez la grenouille qui frotte la place où on l'a pincée). ^— L'impossibilité d'un mécanisme préétabli est encore plus facile à démontrer par des arguments physiologiques. Si l'on partage la moelle épinière dans toute sa longueur par une section de haut en bas, la capacité de produire des mouvements réflexes n'est pas le moins du monde altérée : elle est limitée seulement à la moitié du corps qui subit les excitations. Qu'on laisse une communication à quelque place entre les deux parties ainsi divisées, ou qu'on coupe transversalement à une certaine distance l'une de l'autre la moitié gauche et la moitié droite de la moelle épinière, de manière à diviser toutes les fibres longitudinales, on peut, en excitant un point quelconque de la peau, provoquer les mouvements réflexes généraux. C'est bien la preuve la plus évidente que la réaction motrice ne résulte pas de la direction tracée au courant qui doit transmettre l'excitation ; mais que ce courant, pour produire régulièrement les mouvements réflexes, après que ses conduits habituels ont été détruits, s'en crée de nouveaux, pourvu que les parties ne soient pas absolument isolées entre elles. Il doit donc exister un principe

supérieur aux lois mécaniques, auxquelles est soumise la direction des courants nerveux : c'est sa vertu créatrice qui modifie les phénomènes, et dispose les conduits nouveaux que les courants devront suivre. Ce principe ne peut être qu'un principe immatériel. La même vérité s'éclaire encore de ce fait que la combinaison des mouvements réflexes peut être en grande partie défaite par la volonté consciente et par l'exercice.

Quelque solides que soient ces raisons empruntées à l'anatomie et à la physiologie, elles ne sont pourtant pas les plus fortes. Si la régularité qui se manifeste dans les actes réflexes était l'eflet d*une prédétermination extérieure, si un mécanisme matériel se cachait derrière la scène, on ne pourrait plus du tout s'expliquer comment les mouvements en question s'accommodent aux circonstances ; on ne comprendrait plus cette richesse inépuisable de combinaisons, dont chacune est si bien adaptée à un cas particulier. On devrait plutôt s'attendre à voir revenir sans cesse un petit nombre de mouvements mécaniques toujours semblables. Un seul regard jeté sur la variété infinie des combinaisons qui se produisent dans les muscles, lorsqu'on veut se maintenir en équilibre, suffit pour justifier la croyance à l'existence d'une finalité immanente, d'une providence individuelle, comme nous avons déjà appris à le reconnaître dans l'étude de l'instinct. Voici donc l'idée que nous devons absolument nous faire du phénomène. L'excitation externe est perçue comme idée ; l'idée des dangers ou de la souffrance résultant de cette excitation éveille l'idée d'écarter le mal par une résistance convenable, qui devient à son tour l'objet du vouloir. Nous avons prouvé plus haut que les centres neneux de la moelle épinière et des ganglions ont la faculté de vouloir : il est évident que, conformément aux analogies présentées précédemment, ils doivent aussi être doués de sensibilité. Mais, puisque aucune sensation ne se comprend sans un certain degré, si faible que ce soit, de conscience, ils ont aussi une certaine conscience. Tels sont donc le commencement et la fin du processus : la percep-

lion de l'excitation extérieure et la volonté du mouvement. Ces deux fonctions, nous ne devons pas hésiter à les attribuer à chacun des centres nerveux. On peut se demander seulement si la poursuite de la fin, qui les fait sortir l'une de l'autre, doit être aussi regardée, dans les centres nerveux, comme la fonction consciente d'une intelligence calculatrice. Cela ne saurait plus se soutenir en aucune façon. Nous avons vu que les effets de l'activité réflexe dans l'organisme ne sont si importants que parce qu'ils surp«issent en facilité, en promptitude, en sûreté les actes de la réflexion cérébrale. Tel est justement le caractère de l'idée inconsciente: nous l'avons déjà reconnu à propos de l'instinct, et nous nous en convaincrons sans cesse dans la suite. Tout ce que nous avons opposé à la tentative d'expliquer l'instinct par la volonté consciente s'applique ici avec beaucoup plus de force. La promptitude de l'aclion est, en eflet, bien plus frappante et contraste plus vivement avec la lenteur de la réflexion qu'on remarque chez les êtres inférieurs. Nous avons, d'un autre côté, affaire surtout, dans ce chapitre, aux centres inférieurs de la vie animale, puisque l'expérience ne nous découvre des actes qui puissent être, dans une certaine mesure, rapportés à la réflexion, que là où les oiseaux supérieurs et les mammifères déploient une activité cérébrale. Mais si nous considérons des animaux dont les centres nerveux ne sont incontestablement qu'au niveau des centres inférieurs du système nerveux chez l'homme, nous sommes frappés de leur grossière stupidité, de leur pauvreté d'intelligence (comme cela se voit chez la plupart des amphibies et des poissons). Combien est tranchant, après cela, le contraste que présentent la sûreté et l'adresse excessive dont témoignent les actes instinctifs chez ces mêmes animaux ! L'importance et l'étendue de ces actes sont toujours en raison inverse des facultés intellectuelles. Il n'est plus question de ces réflexions hésitantes de la pensée discursive, de ces prudentes lenteurs de la ruse que les animaux supérieurs nous manifestent. La perception du mbtif est immédiatement suivie

par l'acte instinctif, tandis que la réflexion aurait souvent coûté beaucoup de temps au cerveau de Thomme. Si l'action ne va pas à son but (et les erreurs sensibles qui accompagnent la perception conscienle des motifs peuvent produire ce résultat), l'erreur funeste est reconnue aussitôt avec la même sûreté. Ce caractère de l'idée inconsciente permet de l'opposer à la pensée discursive comme une intuition intellectuelle immédiate. Partout où nous rencontrerons ridée inconsciente (non celle qui n'est inconsciente que relativement à tel ou tel centre, mais celle qui est absolument inconsciente), nous trouverons ce caractère.

La comparaison que nous établissons entre l'instinct et l'activité réflexe doit nous mettre aussi résolument en garde contre la tentation de regarder la finalité immanente des mouvements réflexes comme le produit d'une pensée consciente, agissant dans les centres nerveux. Notre théorie est parfaitement d'accord avec ce que l'observation nous apprend sur les mouvements réflexes, dont le cerveau est l'organe central. Le commencement et la fin du processus psychologique, à savoir la perception de l'excitation et la volonté du mouvement, arrivent à la conscience de l'organe, mais non les agents in termédiairesqui doivent cependant concevoir l'idée du but poursuivi. La seule explication qui soit possible, après notre exposition du sujet, c'est de considérer les mouvements réflexes comme les actes instinctifs des centres nerveux inférieurs. Ce sont, en un mot, des idées absolument inconscientes, qui provoquent l'apparition de la volonté du mouvement réflexe (volonté consciente pour le centre correspondant, mais inconsciente pour le cerveau), à la suite de la perception , consciente dans le môme sens, de l'excitation. L'excitation, en dehors de cette perception qui la suit dans le centre d'où dérive l'action réflexe, peut être communiquée au cerveau et y être de nouveau sentie : mais c'est là une nouvelle perception qui n'a rien de commun avec l'acte réflexe et les phénomènes qui s'y rattachent. Les instincts et les mouvements réflexes sont aussi semblables en ce point, qu'ils provoquent chez les individus de la

même espèce animale les mêmes réactions à la suite des mêmes excitations et des mêmes motifs. Cette circonstance a paru servir l'opinion de ceux qui, à la place d'une activité inconsciente et d'une fmalité immanente, soutiennent l'existence d'un mécanisme sans vie; mais cette objection ne peut m'atteindre sérieusement, puisque le fait sur lequel elle s'appuie s'explique facilement dcins ma théorie : cela a déjà été démontré au chapitre de l'instinct.

YI

Si on endommage le nid de l'oiseau, la toile de l'araignée, le cocon de la chenille, la coquille du limaçon, si on arrache à Foiseau une partie de son plumage, chacun d'eux répare le dommage qui menace son existence ou la rend plus difficile. Nous avons vu que les premiers de ces phénomènes doivent être rapportés à Tinstinct ; et nous pourrions méconnaître l'analogie frappante des deux derniers avec les précédents! Nous savons que l'idée inconsciente du but, associée à la volonté de l'atteindre, commande à l'être de vouloir sciemment le moyen qui doit y conduire : et nous douterions si nous avons affaire à un cas semblable, lorsque Tobjet de l'activité déployée n'est plus quelque chose d'extérieur, mais le propre corps lui-même de l'animal ! D'ailleurs nous ne sommes pas en état de fixer les limites où commence et où finit le corps de l'individu, comme cela se présente pour le cocon de la chenille, la coquille du limaçon, le plumage de l'oiseau, ou lorsqu'il s'agit de distinguer entre les excrétions et les sécrétions. Qu'on enlève au polype ses tentacules et au ver sa tète, l'animal doit mourir d'inanition. Si l'animal remplace ses tentacules ou sa tête, peut-on chercher la raison de cette régénération ailleurs que dans l'idée inconsciente de la nécessité des organes? Qu'on n'objecte pas que la différence entre l'instinct et la vertu curative consiste en ceci que, dans le premier, la conscience éclaire au moins l'idée et la volonté du moyen, tandis que dans le second l'inconscience s'étend même

jusque-là. Nos études sur la spontanéité des centres nerveux inférieurs ne permettent pas de douter que la volonté du moyen, de quelque manière et à quelque place des centres nerveux inférieurs que ce soit, par exemple dans les petites cellules ganglionnaires, d'où émergent les fibres des nerfs sympathiques qui président à la nutrition, peut arriver aune certaine conscience d'elle-même, quand même le centre nerveux principal de l'animal n'en saurait rien. Personne d'ailleurs ne voudra décider si et jusqu'où il est vrai de dire que, dans l'instinct des animaux inférieurs, la volonté du moyen au moins parvient toujours à la conscience. Considérons d'un peu plus près les effets de l'activité médicatrice delà nature. Chez les hydres, chaque partie de la masse du corps se reproduit, et de chaque fragment se forme un nouvel animal, qu'on coupe l'hydre en long ou en large, ou qu'on la divise en plusieurs morceaux. Chez les planaires, chaque sej^ment, quand même il ne représenterait que 1/10 ou 1/8 de l'animal tout entier, reproduit une planaire nouvelle. Chez les annélidcs ou les vers, la régénération ne se fait que quand les incisions sont transversales, mais la tête et la queue se reproduisent toujours; on peut même dans certaines espèces couper l'animal en plusieurs morceaux : chaque fragment reproduit en se développant le type parfait de son espèce. 11 paraît ici assez évident que si, à travers la diversité infinie des modes de sectionnement, la partie coupée donne toujours naissance à un exemplaire conforme au type de l'espèce, il n'est pas possible d'attribuer un tel effet à l'action d'une causalité aveugle, mais que l'idée du type spécifique doit être présente dans chaque fragment de l'animal. Or une idée ne peut être présente que de deux manières : ou effectivement dans sa manifestation extérieure comme une idée réalisée, ou idéalement dans l'acte de la pensée où elle réside et qui la conçoit. Chaque fragment de Tanimal doit donc porter en soi l'idée inconsciente du type spécifique, suivant lequel s'opère la régénération de ses parties. Ainsi l'abeille, avant de construire sa première cellule et d'en avoir vu une seule,

porle en elle-même l'idée inconsciente de la cellule hexagonale, avec une exactitude qui va jusqu'à une demi-minute d'angle; ainsi l'oiseau doit connaître, sans en avoir conscience, le type que son nid ou son chant doit reproduire, suivant l'espèce à laquelle il appartient, avant d'en avoir rien appris, soit par les autres, soit par sa propre expérience. Si l'on observe le travail de la régénération dans un ver de terre qu'on a coupé transversalement, on voit à la partie blessée surgir un petit bouton blanc qui grossit peu à peu; bientôt de petits anneaux se pressent étroitement à l'entour, puis se développent dans tous les sens, et de leurs prolongements naissent le tube digestif, le système des vaisseaux sanguins et le cordon ganglionnaire. Il faut une foi robuste pour admettre que l'exsudation de la blessure et le voisinage d'organes correspondants suffisent à produire raccroissemenl de l'animal. Si Ton remarque comment, de deux segments plats tout semblables, se développent, à la suite de plusieurs autres anneaux, d'un côté la tête avec ses organes particuliers, de l'autre, la queue avec les siens, et certainement avec des organes qui n'ont rien d'analogue au fragment du tronc qui a servi à les former : l'hypothèse d'une causalité sans vie, d'un mécanisme matériel sans raclion d'aucune idée paraîtra une pure impossibilité.

Diverses considérations accessoires viennent démontrer très-clairement que l'idée de l'organe, qui doit, dans le cas déterminé, reproduire le type spécifique, fournit l'impulsion première à l'activité régénératrice. Si l'animal n'est pas encore développé et qu'on retranche une partie de son corps, la partie régénérée ne reproduit pas l'état de la précédente, mais elle est conformée comme elle devrait l'être, si elle avait suivi le développement normal que le type de l'espèce assigne à l'animal. On peut s'en assurer en coupant la patte d'une jeune salamandre, ou la queue d'un têtard de çrcnouille. Quelque chose de semblable se produit chez le cerf: sa ramure se renouvelle entièrement chaque année, tant que l'animal garde la vigueur de la jeunesse; mais lorsque l'organisme est arrivé au point cul-

HARTMANN I. — Il

minant de son développement et commence à décliner, la dernière ramure se conserve jusqu'à la mort, ou le bois, en se renouvelant chaque année, devient avec l'âge moins haut et moins fourni.

En outre, l'énergie médicatrice, dépensée dans la régénération d'une partie, est d'autant plus gi^ande que la conservation de l'animal y est plus intéressée. Selon Spallanzani, les vers renouvellent leur tête avant leur queue; chez les poissons, les nageoires enlevées se reproduisent dans l'ordre d'importance: d'abord les caudales, puis les pectorales, les ventrales, et en dernier lieu les dorsales. Si la force, ou plus clairement la puissance de la volonté inconsciente ne triomphe pas de la résistance de la matière et des circonstances extérieures, et ne suffit pas à régénérer une partie d'une façon normale, le type spécifique s'accuse encore à travers les monstruosités qui surgissent. Si une tête de limaçon, qu'on a coupée, ne reproduit qu'une antenne au lieu de deux, cette antenne unique présente deux yeux. Les personnes dont le doigt a perdu une phalange voient quelquefois un ongle pousser sur la seconde phalange. Plus une partie court risque de s'endommager, plus elle est conformée de manière à ce que sa régénéi-ation soit facile. Ainsi les rayons des astéries, les pattes des araignées, les cornes tactiles et les antennes des limaces et des escarbots, la queue des lézards, qui sont exposés à de grands dangers, possèdent une vertu régénératrice remarquable. La plupart du temps, c'est par une articulation déterminée que commence le plus aisément la régénération. Le membre est, du reste, très-fragile à cet endroit; et, si la lésion se produit ailleurs, le membre brisé tombe souvent tout entier à partir de cette place. Tel est le cas, par exemple, chez les crabes. Les araignées se débarrassent également de la patte par laquelle on les tient et les serre. Si on a tenu l'animal pour lui écraser la patte, il ne peut plus facilement se délivrer de la patte ainsi brisée; il l'engage alors dans sa toile, s'appuie sur les autres pattes, et détache la première en la faisant sauter. Cela est évidemment de l'instinct. Mais,

si le crabe rejette loin de lui la patte fracturée, pourquoi cet acte serait-il différent de l'instinct? Rejeter le membre endommagé est pourtant le premier acte de la régénération. Plus merveilleux encore est l'instinct des holothuries, qui vivent dans la mer du Sud aux iles Philippines. Elles se nourrissent de sable de corail; quand on les a prises et plongées dans l'eau claire de mer, elles n'hésitent pas à expulser aussitôt par l'anus leur canal intestinal et leurs poumons avec tous les autres organes attenants, pour se faire d'autres entrailles qui soient plus en harmonie avec leur nouveau milieu. (Une holothurie qu'on tourmente à coups d'aiguille ou de couteau sort, à la lettre, de sa peau, et la rejette loin d'elle, sans se blesser le moins du monde à l'intérieur.)

Plus nous nous élevons dans l'échelle des espèces animales, plus la vertu curative de la natui^ diminue de puissance : elle descend chez l'homme à son plus bas degré. Aussi longtemps qu'on borna l'étude de la physiologie au corps humain, l'erreur devait se produire qu'un pur mécanisme matériel peut seul expliquer les phénomènes de la guérison. Mais, puisque l'anatomie doit ses premiers succès à l'emploi de la méthode comparative, et que la psychologie ne deviendra une vraie science qu'à cette condition, de même l'exactitude de la doctrine physiologique dépend de l'application de l'observation comparée. Si l'étude des rapports évidents des êtres a éclairé la science des animaux inférieurs, la méthode devra nous servir à comprendre les degrés supérieurs de l'organisation.

Les causes qui limitent dans les espèces supérieures du règne animal l'action de la vertu médicatrice sont internes et externes. La cause la plus intime et la plus profonde, c^est que, chez ces espèces, la puissance organisatrice de la nature se détourne de plus en plus des œuvres extérieures, et concentre toute son énergie sur la fin suprême de tout organisme, sur l'organe de la conscience, et travaille à le porter à une perfection de plus en plus haute. Les causes externes doivent être cherchées dans la conformation plus

solide des organes chez les animaux supérieurs; dans leur genre de vie qui craint beaucoup moins les chances de destruclionet de mutilation, et ne les expose tout au plus d'ordinaire qu'à des blessures, à des lésions que la vertu curative sulTit à guérir pour la plupart; enfm dans cette solidilé plus grande des tissus, qui rend beaucoup plus difficile, au point de vue physique et chimique, le renouvellement des organes. D'un côté les animaux inférieurs, comme les animaux aquatiques, doivent à laquantité plus grande d'humidité qu'ils contiennent une faculté de régénérer leurs organes, qui est supérieure à celle des animaux terrestres de la même espèce (qu'on compare les vers d'eau aux vers de terre). D'un autre côté, la masse principale du corps, chez les animaux qui peuvent se régénérer par parties considérables, est formée des mêmes tissus qui présentent aussi, chez l'homme, la vertu régénératrice la plus grande : ainsi les tissus formés de couches stratifiées, qui font presque toute la solidité des animaux invertébrés (membranes, poils, écailles) : ainsi le tissu cellulaire, le système vasculaire et surtout la matière rudimentaire qui constitue les organismes les plus infimes. Ces raisons extérieures ne sont pas néanmoins suffisantes, comme nous le voyons par les vertébrés et par la seconde classe des vertébrés inférieurs, les amphibies, dont un grand nombre manifeste une merveilleuse puissance de régénération. Spallanzani vit chezdes salamandres les quatre pattes avec leurs os, au nombre de 98, ainsi que la queue et ses vertèbres, se reproduire six fois dans l'espace de trois mois; chez d'autres la mâchoire inférieure se régénéra avec tous les muscles, les vaisseaux et les dents. Biumenbach vit l'œil même se régénérer dans l'espace d'un an, pourvu que le nerf optique n'eût pas été blessé, et qu'une partie des membranes de l'oeil fût restée dans la cavité orbitaire. Chez les grenouilles et les crapauds les pattes se renouvellent aussi parfois, mais seulement quand ces animaux sont jeunes, et encore avec beaucoup de lenteur. De même aue l'activité mentale de l'individu commence par se répandre tout entière au deliors,

L'INC. DANS LA VERTU CURATIVE DE LA NATURE. ifl5

et que le progrès des ans la ramène insensiblement sur lui-même, pour la concentrer enfm sur le développement (Je la pensée réfléchie; ainsi, chez tous les êtres, la vertu médicafrice est d'autant pUis énergique qu'ils sont plus jeunes, et, par suite, elle est surtout toute-puissante dans Tembryon et dans les larves, qu'on peut considérer comme des embryons. Aussi ne devons-nous pas nous étonner si la même loi régit la série continue dos espèces animales : dans un sens large, on peut dire que les espèces inférieures y sont vis-à-vis des supérieures comme des embryons, et représentent des degrés inférieurs de développement.

Un cas très-curieux est celui que Voit a observé : la régénération des hémisphères cérébraux chez un pigeon auquel il avail fait l'ablation du cerveau. Au bout de cinq mois, après que, dans les derniers temps, l'intelligence de l'animal se fût visiblement accrue, une masse blanche remplaça les hémisphères disparus; elle avait l'apparence et la consistance de la masse blanche du cerveau, et vint se rattacher, d'une manière continue et insensible, aux pédoncules cérébraux qui n'avaient pas été enlevés. Des fibres nerveuses primitives, à double contour, s'y montraient ainsi que des cellules ganglionnaires.

Si nous passons aux mammifères et particulièrement à rhommc, nous ne trouvons plus sans doute les phénomènes frappants que nous offrent les animaux inférieurs, mais nous en découvrons assez pour être convaincus que nous n'avons pas affaire à l'activité mécanique d'une causalité matérielle. Une force psychique, obéissant à l'idée inconsciente du type spécifique et des moyens propres, dans chaque cas particulier, à réaliser lu fin suprême, à savoir la conservation de l'individu, dispose toutes les conditions qui doivent ramener l'organisme a son état normal d'après les lois générales de la physique et de la chimie. Chaque désordre organique provoque la manifestation de cette force, pourvu que la volonté inconsciente ne soit pas impuissante à dominer les circonstances : le désordre alors produit une anomalie persistante ou cause la mort de Tani-

mal. La médecine n'a pas autre chose à faire que de favoriser Teffel de la force naturelle, que de l'aider à triompher des causes destructives : l'initiative (la volonté de la guérison) doit en réalité partir de l'organisme lui-même.

Considérons d'abord la cicatrisation des tissus divisés et la reconstitution de leur continuité.

La première condition de toute néoformation (excepté dans les épithéliums), c'est l'inflammation. D'après J.Mûller, l'inflammation comprend < les phénomènes qui accompagnent une lésion locale, une tendance locale à la destruction, et une résistance énergique que la force organique oppose à la destruction pour en contrebalancer le progrès. » Ce que Mùiler appelle « lésion locale »,Virchow le nomme l'excitation pathologique. Il dit (Pathol. et Thér. speCy I, 72) : « Tant que l'irritation n'est suivie que de désordres fonctionnels, on parle d'irritation ; si, à côté du trouble fonctionnel, on observe encore des désordres dans la nutrition, on se sert du mot inflammation. > Virchow appelle ainsi désordre de la nutrition ce que Mûller nomme tendance locale à la destruction. Virchow insiste particulièrement sur le troisième élément de l'inflammation, l'activité propre des cellules enflammées. Le phénomène qui se remarque tout d'abord dans l'inflammation, c'est l'afllux plus considérable du sang à la place où la néoformalion doit avoir lieu : cela se reconnaît à la rougeur et à la chaleur plus grande de cette partie. La loi en vertu de laquelle la circulation locale augmente ou diminue, exclusivement dans un organe, ne s'explique point par des causes purement physiques : car le cœur chasse le sang dans tous les vaisseaux uniformément. Si le phénomène ne peut s'expliquer par l'accroissement de la résorption des cellules enflammées, il faut admettre que les conditions physiques du phénomène sont régies par la volonté du moyen pour la fm conçue. (Lorsque le développement organique suit son cours normal, l'accroissement de l'afflux sanguin se fait encore observer à l'époque de la puberté dans la grossesse, chez l'oiseau dans les vaisseaux de l'abdomen pour l'incu-

bation; on constate au contraire que la circulation se raientit, lorsque les organes cessent de fonctionner, ou que des pièces de l'organisme qui ne doivent pas être remplacées ont été perdues. Ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que le sang ne soit fluide que dans les vaisseaux sanguins, et qu'aussitôt dehors il se coagule sans qu'il soit besoin pour cela du contact de l'air.)

Chaque incision faite sur le corps de l'animal divise plusieurs vaisseaux. Il importe qu'ils soient fermés aussitôt; et c'est ce que fait la coagulation du sang qui s'échappe. Dans les troncs plus gros un caillot se forme à l'intérieur et à l'extérieur : il est facilement expulsé dans les premiers moments, si l'afflux du sang est provoqué de nouveau par une excitation extérieure. Dans les cas d'hémorrhagie artérielle abondante, l'organisme n'a d'autre ressource que révanouissement. La masse coagulée ne tient pas fixement aux parois des vaisseaux : aussitôt après la première phase du processus de la guérison , le coagulum est résorbé comme tout moyen curatif qui n'est plus nécessaire. Au bout de douze heures environ, un liquide blanchâtre (lymphe plastique) est exsudé ; il se solidifie presque toujours immédiatement et devient un néoplasme membraneux, opaque, qui ferme la blessure et adhère aux parties voisines. Le néoplasme n'est pas purement le sérum exsudé, mais une sécrétion d'un caractère aussi déterminé que toute autre humeur sécrétée. Ce n'est pas non plus une masse molle sans structure, mais un tissu de cellules que pénètre abondamment le liquide intercellulaire, et que la prolifération des cellules fait sorlir du tissu conjonctif mis à nu par la blessure. Il est la matrice de toute formation organique nouvelle; et, vaisseaux sanguins, tendons, nerfs, os, membrane, tout sort de lui par une transformation continue des cellules, c La première phase de la guérison, c'est l'apparition dans le tissu de nombreuses cellules, sous l'action inflammatoire et surtout dans le voismage des vaisseaux capillaires. Ces cellules se transforment en bourgeons celluleux par la multiplication de leurs noyaux. Les

injections réussies de vaisseaux sanguins raonlrenl qu'entre les cellules de nouvelle formation existent des fins canaux sans parois propres, à travers lesquels la masse du liquide injecté pénètre directement au sortir des capillaires. Il se forme comme un canal provisoire pour la circulation sanguine, sous la forme d'un réseau intercellulaire. Le même phénomène se produit à la face opposée de la blessure. Les voies qui se préparent ainsi se réunissent et, pour quelques-unes même, s'élargissent et deviennent de véritables vaisseaux : la circulation du sang, qui avait été troublée, se rétablit ainsi complélcment des deux côtés » (D. OttoBarth, dans les Feuilles complément.^ vol. II, p. 360). De cette manière, le réseau des vaisseaux capillaires est d'abord le seul reconstitué : mais bientôt de plus gros vaisseaux, après que les caillots obturateurs ont été résorbés, sont remis en communication. Une section large de cinq lignes, faite au tendon d'Achille d'un chien, fut guérie dans l'espace de quatre mois; dans le nerf, dont un segment a été enlevé, les deux bouts sont le siège d'un travail de prolifération, qui aboutit ou non à la réunion définitive. Le mouvement et la sensibilité peuvent être de la sorte rétablis; mais la masse nouvellement formée, même lorsqu'elle présente des fibres dans sa structure, n'offre pas pourtant la structure véritable des tendons et des nerfs. La réparation est encore moins parfaite a la suite de plaies musculaires. Toutefois, avec le temps, ces tissus de nouvelle formation prennent de plus en plus la structure de l'ancien.

Lorsqu'un tissu en forme de tube est divisé, le néoplasme forme d'abord une enveloppe nommée virole ou capsule, dont les vaisseaux rétablissent la communication organique entre le tissu lésé et les tissus environnants. Ainsi dans le cas de la h'acture d'un os, par exemple, cette virole constitue un cal provisoire. En même temps les deux bouts du canal médullaire sont fermés par un caillot provenant de la membrane médullaire. Les deux extrémités osseuses se ramollissent par l'inflammation des parties

L'I!fC. DANS LA VERTU CURATIVE DE LA NATURE. 169

avoisinantes ; elles s'enflamment elles-mêmes et sécrètent le néoplasme, qui en général passe lentement de Tétat p^élatineux à Tétat de cartilage, et s'ossifie progressivement. D'après Virchow le néoplasme produit directement des os et des cellules médullaires; de même, suivant cet auteur encore, le cartilage, les os et les cellules médullaires peuvent directement se transformer les uns dans les autres. Pendant que la nouvelle formation organique s'achève par ce processus, les moyens auxiliaires qui ne servent qu'aux phases intermédiaires de l'opération, le cal provisoire, la couche gélatineuse qui a envahi les parties voisines se ramollissent de nouveau et sont résorbés. Le canal médullaire se rétablit à son tour peu à peu ; en effet, la substance compacte du cal se divise en cellules, devient de moins en moins dense, et finit par disparaître. L'os fracturé présente une continuité parfaite entre ses anciennes extrémités, et la même composition qu'auparavant dans sa substance et ses vaisseaux. Une fi*acture large de six lignes avait été faite au radius et au cubitus d'un chien; au bout de quatorze jours la substance osseuse l'avait guérie entièrement. Si la couche intérieure d'un fragment osseux est nécrosée, la régénération se fait par les couches extérieures, et réciproquement; si la nécrose comprend toute l'épaisseur de l'os, la régénération vient de la membrane médullaire et du périoste, qui commencent par se détacher de l'os; si ces parties aussi sont gangrenées, le fragment en question est enveloppé par un fragment de formation nouvelle, dont les matériaux sont empruntés soit aux extrémités de l'os demeurées saines, soit aux parties mofles avoisinantes.

Dans les canaux formés par une membrane muqueuse, comme le cinal intestinal, ou les conduits excréteurs des glandes, le néoplasme forme également une virole ou capsule à l'intérieur de laquelle se reforme le canal en question, tandis que les parois gangrenées de l'ancien organe (comme les ligatures) sont repoussées et expulsées par le nouveau canal. Dans l'invagination intestinale et la hernie étranglée, des fragments d'intestins longs de plusieurs

pouces, quelquefois longs d'un pied, sont rejetés par Tanus; el cependant le malade continue souvent de vivre, et les voies digestives se rétablissent. — L'expulsion d'un fragment intestinal qui fait hernie peut-elle être rapportée à une autre cause qu'à celle qui agit chez le crabe lorsqu'il rejette loin de lui sa patte fracturée, ou chez l'araignée qui fait sauter la sienne en éclats?

Si un tissu est détruit à sa périphérie, il est également réparé : mais le processus au total est plus compliqué que lorsqu'il s'agit de réunir des parties simplement divisées, le tissu avoisinant exerçant ici par son contact une action moins grande. Le néoplasme se manifeste sous forme de granulations ; c'est-à-dire qu'il est riche en vaisseaux et présente un grand nombre de petits mamelons rouges. Un tégument nouveau se forme sur une place dénudée. Par suite de l'absence d'une couche graisseuse, il repose d'abord immédiatement sur le muscle ; mais il finit par prendre les caractères des autres parties tégumentaires. La suppuration se produit, mais seulement si la lésion met obstacle à l'exercice ultérieur des fonctions vitales du tissu, ou lorsqu'elle en amène la mortification immédiate. Dans ce cas, l'élimination des parties mortifiées est devenue nécessaire : elles devront être remplacées par des tissus nouveaux (ainsi dans les contusions, dans les plaies qu'occasionnent les armes à feu, etc.). Aussitôt que ce but est atteint, la suppuration s'arrête, comme elle s'est produite, d'elle-même. Quand il n'y a pas de parties de tissu à expulser, la guérison se fait sans suppuration < per primam inlentionem ». Sans doute, même dans ce dernier cas, la suppuration se déclare trop souvent; de même que, dans le premier, elle dépasse parfois la mesure nécessaire et dure jusqu'à l'épuisement des forces. Mais la suppuration n'est pas l'effet de l'organisme lui-même. Elle est produite et, dans une certaine mesure, entretenue par l'action nuisible des causes extérieures : citerai-je les germes d'organismes parasites qui flottent dans l'air, et qui peuvent rendre maligne et mortelle la blessure la plus légère? En désinfectant l'air qui

i;iNC. DANS LA VERTU CORATIVE DE LA NATURE. 171

a pénétré dans la blessure à l'aide de compresses d'acide carbolique, on écarte ces influences nuisibles. L'expérience vient donc justifier la théorie précédente.

Une muqueuse peut se recouvrir d'épiderme par suite de conditions anormales, lorsqu'elle est appelée à limiter l'organisme au dehors : ainsi dans la chute et dans le renversement du rectum et de l'oviducte. A la suite de l'amputation, tous les canaux antérieurs (canal médullaire et vaisseaux de l'os) se bouchent pour répondre aux besoins nouveaux de l'org-ane. L'os se ferme à son extrémité. Si le membre a deux os (comme Tavant-bras ou la jambe), ils se soudent à la partie inférieure; et leur fusion acquiert ainsi la solidité que l'articulation de la main ou du pied leur donne autrement. Les vaisseaux et l'afflux sanguin sont réduits, puisque le besoin de l'organe est diminué maintenant ; et la limite extérieure est formée par une peau résistante qui se recouvre promptement d'un épiderme solide. La constitution fibreuse du moignon s'étend aussi en partie dans son voisinage aux fibres musculaires, aux nerfs, aux vaisseaux devenus inutiles.

Examinons encore quelques autres effets remarquables de la vertu médicatrîce chez les hompies et les mammifères.

Des mammifères auxquels on avait fait l'extraction du cristallin, ont été vus souvent avec un cristallin parfait, qui s'était formé à la place du premier. Chez les hommes qu'on a opérés de la cataracte, un second cristallin se reforme quelquefois, mais imparfaitement. Après la keratotomie, le lambeau, qui est en avant, vient s'appliquer par son bord interne sur le bord extérieur du lambeau inférieur, puis les deux lambeaux se ramollissent, se tuméfient; et une fois la tuméfaction passée, forment une surface parfaitement unie. La nature répare ainsi le désordre que l'inégalité de la cornée aurait produit dans la vision. Si une fracture ne peut se consolider, l'organisme se tire d'affaire autrement. Les deux extrémités de l'os fracturé se bouchent, s'arrondissent. Un cordon tendineux, auquel le cal formant virole

\n L'INCONSCIENT DANS LA VIE CORPORELLE.

a donné naissance, les rallache Tun à Tautre comme un ligament articulaire cylindrique; ou une fausse articulation, comme on dif, se forme pour les unir, c'est-à-dire que l'extrémité de l'un des fragments se creuse d'une cavité dans laquelle l'extrémité arrondie de l'autre vient s'emboîter. Les deux extrémités s'enveloppent d'une capsule tendineuse ; et, comme les autres parties qui ont de articulations mobiles, elles tirent la graisse nécessaire au froltement d'une capsule synoviale nouvellement formée. Un processus semblable a lieu dans les luxations qui n'ont pas été réduites. La cavité articulaire abandonnée se comble; et à la place où se trouve actuellement la tête de l'articulation, une cavité articulaire nouvelle se forme avec ce qui reste de l'ancienne articulation.

Quand la sécrétion d'un tissu ne trouve plus son issue naturelle, un phénomène très-remarquable se produit, la création d'un conduit excréteur, dont l'organe ne saurait se passer sans se détruire. C'est le cas surtout dans les sécrétions normales, lorsque les canaux excréteurs naturels se trouvent obstrués. Alors se forment des fistules dans la direction la plus courte ou du moins la plus convenable; elles ouvrent ainsi une issue vers le dehors (tel est le cas des fistules lacrymales, salivaires, biliaires, urinaires et stercorales). Elles sont absolument semblables aux canaux normaux dos glandes : car le tissu cellulaire, qui constitue la paroi du conduit, se transforme en une membrane muqueuse insensible à l'action des matières excrétées. Ces fistules ne peuvent se guérir, aussi longtemps que la voie naturelle de l'excrétion. n'est pas rétablie : elles guérissent alors d'elles-mêmes vite et facilement. Il n'y a pas de raison matérielle pour que la sécrétion, qui doit rétablir le conduit excréteur par la dissolution et la liquéfaction du tissu cellulaire, accomplisse cette œuvre énergique de destruction dans la direction seule du canal qu'il s'agit de creuser, tandis que son action dans tous les autres sens est presque nulle en comparaison; pour que la direction, dans laquelle cette décomposition chimique se produit avec force, soit

L*INa DANS LA VERTU CURATIVE DE LA NATURE. 173

celle qui convient le mieux au nouveau canal excréteur ; pour que cnQn ce canal ne nous apparaisse pas comme une œuvre de pure destruction, mais plutôt comme une formation organique nouvelle. Parfois de tels canaux se prolongent, notamment des fistules purulentes, à travers plusieurs autres organes, avant d'aboutir à Textérieur : ils passent du foie dans Testomac ou Tintestin, ou traversent le diaphragme pour arriver aux poumons. Ce processus est surtout curieux à suivre dans la nécrose invagincc. Les fislules (ou cloaques) se forment, si la couche interne de l'os est seule mortifiée, dans la couche extérieure qui doit servir à la régénération de l'os : et, si cette seconde couche est aussi mortifiée, dans la substance osseuse qui s'est formée à l'entour, et immédiatement après son apparition, sans qu'on découvre la moindre suppuration. Ces fislules sont de forme ronde ou ovale, recouvertes d'une membrane lisse, qui va de la membrane médullaire au périoste : elles s'évasent vers l'extérieur par un rebord lisse, et se prolongent ensuite par un trajet fistuleux jusqu'à la peau. Ces canaux anormaux ne sauraient disparaître, tant que des esquilles nécrosées se trouvent à l'intérieur de Tos nouveau : mais ils se ferment d'eux-mêmes aussitôt qu'on a enlevé ces dernières.

11 y a un certain rapport entre ces phénomènes et ce qui se passe dans l'organisme de la mère, lorsque l'enfantement ne peut avoir lieu. Le fœtus meurt, il se décompose, ses débris sont expulsés par des voies nouvelles, ou enkvstés.

Remarquons encore comment une sécrétion spéciale se fait par des organes tout différents de ceux qui lui sont particulièrement destinés, lorsque ces derniers ne remplissent plus leurs fonctions. Les humeurs sécrétées, dont le rôle est si considérable dans l'organisme, ne sont pas, chacun le sait, les produits immédiats du sang qui ne contient que leurs éléments; elles ne prennent la constitution chimique qui leur est propre que pendant et après leur séparation d'avec le sang : aussi les procédés de la sécrétion

sont d'autant plus longs que les humeurs sécrétées sont plus importantes. On doit considérer d'ordinaire les organes sécréteurs comme la cause de la constitution chimique propre aux humeurs sécrétées. 11 n'en est que plus étonnant de voir que, dans certaines circonstances, lorsque tel ou tel organe ne peut plus fontionner, et que la présence dans le sang des matières que le travail sécréteur aurait expulsées autrement pourrait être dangereuse à l'organisme, de voir, dis-je, que, dans de telles circonstances, d'autres organes aussi sont en état de parfaire la sécrétion d'une manière à peu près identique, et d'assurer ainsi la conservation de l'organisme. Les moyens matériels, auxquels la volonté inconsciente a recours pour atteindre ce but, doivent être cherchés exclusivement dans une modification temporaire qui accommode les membranes des organes chargés provisoirement de faire la sécrétion à la nature de la sécrétion viciiriante. Nous voyons une pareille influence de la volonté sur les organes sécréteurs dans l'effroi, la colère, etc.

Considérons encore quelques exemples. L'urine a une action mortelle sur le sang. Le sang ne contient que les éléments de l'urine ; mais ils demandent à en être séparés, sans quoi l'organisme périt. Chez des cochons de mer, dont les artères rénales avaient été liées, le péritoine, le péricarde, la plèvre, les ventricules du cerveau, Testomacet l'intestin sécrétaient un liquide brun qui avait l'odeur de l'urine; leurs larmes sentaient l'urine; les testicules et les épididymes contenaient une liqueur tout à fait semblable à l'urine. Des chiens, après la même opération, vomissaient de l'urine; chez des lapins se produisait un flux intestinal. Et on trouve à l'autopsie des hommes, dont la sueur répand une odeur d'urine caractérisée, les causes de cet arrêt de sécrétion urinaire. Souvent des personnes, chez qui l'évacuation urinaire par les voies naturelles est absolument empêchée, sont prises chaque jour pendant des années, d'un vomissement urinaire; une jeune fille, qui était née avec la même inflrmité, rendait de l'urine par les seins jusqu'à l'âge de quatoi^ze ans. Dans d autres cas, la rétention uri-

naire donnait lieu à une excrétion urinaire par la peau de l'aisselle. Dans le cas de dégénération des reins, alors qu'ils ne peuvent plus sécréler, ou quand la communication avec la vessie n'exisle plus, on dit avoir observé l'émission de l'urine par les voies normales pendant des années; et c'est là ce qui. aura fait admettre l'aptitude de la vessie à se substituer aux reins pour sécréter l'urine. — Un grand nombre d'observations montrent que la sécrétion d'une humeur lactée peut se faire par les reins, par la peau du nombril^ des flancs, des cuisses, du dos, des ulcères, du péritoine dans le cas d'une péritonite causée par un arrêt de sécrétion lactée. Lorsque l'ictère provient de ce quel'action du foie (comme l'autopsie le montre) est suspendue, la sécrétion biliaire doit se faire dans les capillaires sanguins, puisque tous les organes, même les tissus tendineux, les cartilages, les os et les poils contiennent des parcelles colorées de matière biliaire.

Un phénomène très-curieux est la constance de la température chez les animaux à sang chaud, à travers la diversité et la mobilité infinies des circonstances extérieures. Nous sommes encore loin de connaître toutes les conditions d'où dépend cette constance. Nous sommes bien certains pourtant que la plus importante, peut-être la seulequi tienne à l'animal lui-même, est la régularité de l'alimentation, des excrétions et de la respiration. Puisque la constance de la température dans une classe d'animaux est la condition la plus favorable aux processus chimiques dont leur organisme est le siège, nous devons reconnaître l'effet de la puissance curative de la nature dans tout acte de l'organisme, qui accommode à la mobilité des circonstances les conditions favorables au maintien de cette constance. On peut rapprocher de cela cette observation que la quantité d'acide carbonique et d'eau, dégagée par la transpiration cutanée et pulmonaire, varie dans de courts espaces de temps sans cause appréciable, mais dans de longues périodes d'heures demeure à peu près fixe.

Il est surprenant d'observer la force de résistance méca*

nique et chimique dont jouissent les tissus vivants, et de lavoir cesser immédiatement avec la. mort. L'estomac et rintestin en sont aussi des exemples. Les méduses qui, ressemblent a des masses gélatineuses, digèrent, sans le moindre mal, des animaux dont le corps est recouvert d'une cuirasse de piquants. L'estomac des oiseaux réduit en mille miettes les morceaux de verre, et courbe les clous de fer qui s'y sont introduits, sans être blessé le moins du monde. On sait que les blessures faites à l'estomac se guérissent très-lentement : elles ne pourraient donc échapper à l'observation. L'inlestin des soles et des blennies est souvent bourré jusqu'à en être distendu, par des vulves tranchantes de coquilles, qui après la mort, le fendent à la moindre secousse. Ces phénomènes, qu'on ne peut expliquer par la plus grande solidité mécanique du tissu vivant, doivent faire admettre l'existence de mouvements réflexes, en vertu desquels la partie menacée par un mouvement des corps tranchants cède devant eux, tandis que les autres parties de l'intestin font prendre à l'objet coupant une position moins dangereuse. On n'est pas moins étonné de la résistance que l'estomac oppose à l'action chimique du suc gastrique, dont l'énergie est particulièrement si grande. On a vu des cas où le suc gastrique, dégénéré pourlant, commençait aussitôt après la mort à décomposer l'estomac, et même dissolvait l'estomac frais d'un animal, sans y avoir pendant la vie causé la moindre altération. La même chose se remarque ailleurs pour les matières sécrétées et pour les organes sécréteurs.

Après ces exemples arrivons à certaines objeclious qui ont été dirigées contre l'action médicatrice, en tant que manifestation intelligente d'une volonté et d'une pensée inconscientes. Je crois, sans doute, avoir montré toute l'insuffisance des théories matérialistes par des considérations nombreuses. II me parait important néanmoins de faire ressortir brièvement une fois de plus le vice des deux arguments les plus considérables sur lesquels s'appuient les matérialistes. Voici ces arguments : 1° C'est par une action

chimique opérée par le contact, et à la multiplication des cellules que doit être attribuée la ressemblance de chaque élément de formation nouvelle au tissu existant déjù. — 2" la composition de chaque sécrétion dépend de la composilion du liquide nourricier et de la membrane sécrétante. Au premier argument je réponds par l'objection suivante : les formations organiques nouvelles se produisent à des époques diverses, sans pouvoir se rattacher à des tissus préexistants de même nature, lorsquellcs paraissent pour la première fois, soit d'une façon absolue, soit à telle place de l'organisme. Ce phénomène se produit aux divei'ses périodes du développement embryonnaire, de Tcnfantcment, de la puberté et de la grossesse. Outre les tissus et les sécrétions de formation nouvelle qui apparaissent alors, il y a encore des sécrétions qui cessent et reprennent périodiquement, soit dans l'état normal, soit dans la maladie. Le relourde la sécrétion ne résulte pas de faction exercée au contact par la matière sécrétée, puisque cette matière n'existe pas encore. De même la régénération dos tissus solides ne dépend pas directement du fond organique sur lequel ils se développent. Ainsi nous avons vu que le néoplasme, qui doit servir à la régénération d'une masse 'osseuse, est tiré, en grande partie, par exsudation de tissus voisins et différents. De même la membrane muqueuse qui tapisse les conduits fistuleux, et le tissu qui naît des granulations se forment sans avoir besoin du contact de tissus identiques. On ne peut sans doute méconnaître que le principe de l'identification par le contact chimique fournit un moyen remarquablement économique d'employer la force organique; mais il ne faut pas non plus oublier les faits. Or ceux-ci prouvent que la volonté inconsciente peut créer entre les éléments organiques des rapports en vertu desquels certains prodtiits se forment, par l'effet des lois chimiques, sans avoir eu besoin pour apparaître du voisinage de tissus semblables : ces formations nouvelles sont destinées à répondre à un état présent du processus organique, à un besoin momentané du corps.

RAITMANN I. — \i

En ce qui regarde le second poinl, la dépendance où serait Thumeur sécrétée à l'égard du tissu sécréteur, je reconnais la vérité générale du principe; mais je ne puis oublier la diversité des sécrétions d'un seul et même organe à diverses époques, l'apparition de sécrétions nouvelles à certaines périodes de la vie, la cessation et le retour de quelques-unes, enfin la théorie des sécrétions supplémentaires. La question relative à la constitution changeante des tissus sécréteurs attend donc toujours sa solution. La doctiine matérialiste ramène bien sans doute le phénomène à ses causes eflicientes les plus immédiates ; mais ces causes efficientes elles-mêmes ne comportent qu'une seule explication acceptable, celle que leur donne la théorie idéaliste. Par cette explication provisoire le naturahste ne fait que remplir le plus rigoureux de ses devoirs; personne ne songera à le contredire, pourvu qu'il accorde que la question en est toujours au même point qu'auparavant; pourvu qu'il n'affirme pas que cette explication tranche toutes les difficultés : car alors il se mettrait en contradiction avec les faits.

Une autre objection soutient que l'organisme n'agit pas toujours avec sagesse : ainsi les mômes phénomènes, qui ont une fois préparé la guérison, une autre fois amènent la maladie; ou conduisent une maladie persistante à une conclusion pire que celle qu'elle aurait prise d'elle-même. Mais je soutiens justement le contraire. D'abord les maladies ne sont jamais produites spontanémejitpar le principe spirituel dont l'organisme dérive, mais sont introduites forcément e7t lui par des causes externes d'alléralion. En second lieu, tous les changements, que subit le cours régulier des fonctions organiques, par une conséquence directe des altérations extérieures, n'ont d'autre fin que de faire cesser ces altérations. Ces deux proportions doivent être successivement justifiées.

On se demande d'abord ce que c'est que la maladie. La maladie n'est pas une déviation de formation. 11 y a des déviations de ce genre, auxquelles personne ne donne le

nom de maladies : comme celles qui produisent les géants, les nains, les doigls parasites, le trajet irrégulier des veines. La maladie n'est pas un état qui mette en péril la conser-* vation de l'organisme : beaucoup de maladies n'ont pas cet eiïct; ce n'est pas non plus un état qui fasse naître dans la conscience de l'individu la souffrance et le malaise : ces sensations sont inconnues dans bien des maladies. La maladie est une déviation des fondions organiques^ qui peut avoir sa cause aussi bien que son effet dans une dévialion de la formation organique. Dans le premier cas, cette déviation de la formation est fréquemment désignée sous le nom de maladie. Mais, au sens rigoureux, cette dernière doit avoir déjà sa cause dans un désordre des (onctions. Aussi longtemps que toutes les fonctions s'accomplissent régulièrement, la formation d'organes anormaux est impossible. Ainsi la phthisie pulmonaire peut provenir de tubercules, et ceux-ci être héréditaires : mais chez l'individu qui a transmis le premier à la famille la tuberculose, les tubercules résultent nécessairement du trouble des fonctions, en admettant qu'ils ne soient pas, chez lui, à son tour, héréditaires ou inoculés par contagion (comme par le lait de nourrice, ou le lait de vaches atteintes de tuberculose miliaire, ou par la respiration de malières expectorées provenant de tubercules pulmonaires). Si nous cherchons donc la cause d'une maladie, nous devons, en dernière analyse, remonter pour chaque cas à un désordre fonctionnel, bien que les organes offrent un développement régulier. Car, aussi longtemps que nous avons affaire à des déviations de la forme organique, nous n'avons pas atteint le terme extrême dans la série des causes de la maladie.

Si nous demandons maintenant comment peut s'expliquer la cause première de toutes les maladies, le désordre fonctionnel d'un organe rég%ilièixment développé, l'expérience et la spéculation sont d'accord pour nous répondre : uniquement par l'action désorganisatrice des causes extérieures, jamais par l'action spontanée de la force spirituelle

qui agit à l'inlérieur de Torganismc. Ces causes extérieures de désordre sont de nature très-diverse : 1" Des actions mécaniques, comme celles qui produisent les blessures internes ou externes de toute nature. 2" Des actions chimiques, résultant tantôt de l'introduction de matières qui troublent directement les rapports des éléments combinés par l'organisme, et forment de nouvelles combinaisons (ainsi dans l'empoisonnement par l'arsenic, l'acide sulfurique, dans l'effet de presque tout remède minéral); tantôt d'une action chimique par le contact, d'une contagion au sens le plus large du mot, de changements atmosphériques qui disposent à des maladies non à proprement parler contagieuses. 3* Des actions organiques, comme celle des organismes, appartenant au règne végétal ou animal (dus êtres microscopiques), qui viennent se loger dans le corps, et qui, pour se nourrir ou se reproduire, troublent les combinaisons chimiques ou la structure des tissus cellulaires auxquels ils s'attachent. Dans bien des maladies, on ne sait encore si la cause de l'infection doit être rapportée à une action chimique par le contact, ou à l'introduclion d'organismes parasites (dans la peste, la syphilis, la variole, la diphtérile, la fièvre typhoïde, le choléra, la fièvre intermiltente, etc.) : la dernière opinion gagne tous les jours en vraisemblance. 4" Un désordre dans la proportion des acquisitions et de la consommation. Si les dépenses l'emportent, une perte do poids, la faiblesse se produisent; si ce sont les acquisitions, on voit naître d'une manière générale riiyperlropliie, qui se manifeste sous des formes différentes, suivant la nature diverse des matières surabondantes (tubercules, scrofule, goutte, l'hypertrophie du tissu adipeux). 5" La mauvaise qualité des aliments. Elle produit des troubles dans les organes de la digestion, et, par suite d'un changement anormal de composition dans la masse sanguine, des désordres dans la nutrition. L'air vicié peut ainsi engendrer des fièvres putrides en altérant la composition du sang. 6" Un genre dé vie confraire à l'organisation : ainsi l'inaction absolue d'un muscle en cause la fai-

blesse, ramaigrissement, parce que ralimentalion qu'il reçoit est proportionnée à l'activité qu'il est censé devoir dépenser : les occupations sédentaiies troublent les digestions des hommes paur la même raison. L'établissement dans un climat étranger demande que le corps s'accommode au milieu nouveau par l'action médicatrice de la nature : autrement on voit naître les maladies. 7"* Les vices de conformation ou les dispositions maladives héréditaires. Les premières causes externes de la maladie se trouvent ici dans la génération , d'où part la transmission héréditaire. Tous les membres futurs de la famille, qui hériteront de la maladie , reçoivent avec les matériaux de la vie les germes des anomalies organiques comme le patrimoine qui doit les accompagner dans le voyage de la vie. La vertu curative de la nature est souvent aussi peu en état de vaincre ces effets de l'hérédité, que de triompher d'une maladie temporaire, provoquée directement par des causes extérieures de désordre.

Je crois que toutes les maladies se ramènent aux troubles que je viens d'énumérer, ou à des désordres semblables. Il importe toutefois de remonter toujours à la première cause du phénomène, cl de ne pas se borner à étudier les symptômes de la maladie actuelle. Souvent même cette dernière est un effet de la force médicatrice, une crise terminant une série de maladies ou de désordres antérieurs, que la conscience a plus ou moins ignorés. (Ainsi dans loules les maladies éruptives, dans la goutte, les fièvres^ les inflammations, etc.) La force médicatrice prévient quelquefois par cette crise l'apparition de la maladie, qui suivrait inévitablement les désordres organiques (ainsi la décomposition et l'expulsion du fœtus qui ne peut venir au monde). Il est donc bon que, par son action spontanée, le principe inconscient et spirituel qui gouverne le corps produise des phénomènes, que nous nommons maladies parce qu'ils constituent les processus anormaux et en partie douloureux de la vie organique, mais qui préviennent une maladie dangereuse, et ne sont que les moyens choisis à

dessein en vue d'écarter par un petit mal un mal plus grand. Ce ne sont pas, à parler rigoureusement, des phénomènes morbides, mais des faits de guérison. Il peut arriver aussi que la mort suive la crise ainsi provoquée spontanément, et que la volonté inconsciente n*ait pas la force nécessaire pour triompher des causes présentes de désordre. Mais l'issue aurait été sûrement la même, indépendamment de la crise tentée : la force médicatrice de la nature pouvait au moins, dans cette crise, espérer la victoire. Si quelques maladies ne se laissent pas expliquer par les perturbations extérieures, cela ne diminue pas la justesse de notre principe, que le principe psychique du développement organique ne connaît pas la maladie. Presque tous les faits témoignent en faveur de ce principe ; aucun ne le contredit. On peut s'attendre d'ailleurs à ce que les quelques cas exceptionnels seront ramenés à l'action perturbatrice du dehors par la science de l'avenir : je ne puis donc m'associer à l'hypothèse de Carus. Ce physiologue veut que ridée de l'organisme soit comme influencée et dominée par l'idée de la maladie. Cette dernière doit, selon lui, expliquer la conformité des caractères que présentent les maladies. Mais cette conformité me parait suffisamment explicable par la réaction égale des organismes semblables contre des perturbations semblables. La même maladie ne se montre, en réalité, jamais avec les mêmes caractères ; elle présente, au moins, des formes aussi différentes que les individus le sont entre eux. L'hypothèse de Carus est d'ailleurs réfutée par ce fait que le corps n'offre aucune formation pathologique, qui n'ait son modèle dans les formations physiologiques de l'état normal. Virchow dit {Pathologie cellulaire , p. 60) : € Il n'y a pas d'autre hétérologie dans les tissus morbides que la forme anormale de leur production : et celte anomalie tient c^ ce qu'un tissu se forme , ou à une place à laquelle il ne convient pas, ou à un moment qui n'est pas le moment favorable, ou à ce qu'il dépasse la mesure assignée au développement du corps par le type de son espèce. Celte hétérologie s'appellerait plus exactement une hétéro-

topie, une abeiratio loci ou une aberratio temporiSy une hélérochronie, ou enfin une déviation purement quantative, une hétérométrie. > — La doctrine des types idéaux de maladies, qui s'attaquent aux organismes, ne pourrait avoir une certaine vérité, au sens métaphorique, que là où les causes de la maladie sont des animaux ou des plantes, comme la gale, le tac, la rouille du blé, etc., et tous les parasites au sens nouveau et étendu du mot.

Relativement aux maladies mentales, comnie on dit, Topinion qui a régné de tout temps et qui domine présentement encore en dépit de quelques contradictions, c'est que chaque désordre de l'activité consciente de l'âme est causé par un désordre du cerveau, comme organe de la conscience : que ce trouble cérébral se soit produit directement, ou à la suite des maladies de la moelle épinière et du système nerveux. Là où des émotions morales occasionnent une maladie mentale, on doit, selon toute vraisemblance, admettre la préexistence d'une disposition du cerveau ordinairement hérédilaire, qui n'attendait que l'occasion pour se produire. Il faut absolument, dans des cas semblables, admettre que le désordre cérébral est cause du désordre de la conscience: sous cette réserve toutefois, que ce désordre cérébral n'est pas provoqué par un ébranlement matériel, mais par une commotion psychique. En tout cas, il est occasionné par une action extérieure, dont les perceptions de la conscience ne sont que les interprètes et les intermédiaires. Nos propositions demeurent donc entières : Y Inconscient ne peut ni être malade lui-même, ni causer la maladie de T organisme qu'il régit. Toute maladie est la conséquence d'un désordre produit par une action extérieure.

En réponse à la seconde objection, au doute émis sur la convenance des moyens que la force médicalrice oppose à la maladie, nous croyons qu'il est surtout important de ne point perdre de vue que la volonté ne dispose que d'une force limitée pour triompher des circonstances. Si la volonté de l'individu était toute-puissante, il ne serait plus

18i L*INCONSGIENT DANS LÀ VIE CORPORELLE.

fini, il ne sérail plus un individu. Il faut donc qu'il y ait des perturbations qui ne se puissent écarter. D'ailleurs les moyens de guérison que la volonté trouve dans l'oi-ganisme sont très-limités. Sa puissance sur les divers tissus a des limites trés-variable. Le but qu elle conçoit ne peut être atteint souvent qu'à l'aide des détours les plus étonnants. Aussi l'idée du but poursuivi, au milieu des moyens employés par l'organisme, se dérobe souvent tout-à-fait à l'œil inexpérimenté. Le regard perçant du savant est seul en état de la reconnaître, parce que seul il comprend qu'aucune voie plus courte ne pouvait conduire au but. La physiologie et la pathologie sont encore des sciences trop jeunes, pour qu'on doive s'étonner qu'elles n'aient pas encore pénétré bien avant dans les diverses opérations de la vie organique. Elles doivent se contenter souvent de soupçonner une muUitude de rapports de fms et de moyens; mais elles sont rarement en état de s'expliquer s'il pourrait exister une voie plus convenable que celle qui a été suivie. Toute finalité constatée est bien un argument positif, une preuve indiscutable en faveur de l'action d'un principe spirituel : tandis que mille rapports inexplicables de cause et d'ciïet ne sauraient rien prouver contre l'existence de principes psychiques au fond des organismes. La valeur relative des deux hypothèses n'est même pas ainsi bien déterminée. Presque partout, où nous croyons voir une action inintelligente de l'organisme, nous pouvons nous expliquer les causes de celte apparence. Nous avons déjà dit ce qu'il fallait penser de la spontanéité apparente des maladies, qu'on nous objecterait peut-être. Dans une grande partie d'autres cas, si les moyens employés pour écarter un désordre organique, ne répondent pas toujours aux intentions de l'organisme, c'est que des désordres existants ailleurs s'y opposent : ainsi les efforts que fait la force médicatrice pour guérir un mal sont paralysés par une seconde maladie. Ce cas se présente très-souvent : seulement il est difficile de découvrir le second mal, qui peut être caché profondément, et en soi insignifiant. En dernier lieu, nous

L'INC. DANS LA VERTU CURATIVE DE LA NATURE. i85

devons toujours en revenir à Timpuissance de la volonté individuelle (ici, pour écarter le second mal) : les moyens employés reçoivent une fausse application et ne conduisent pas au but. Celle impuissance se montre, par exemple, dans r incapacité où se trouve la volonté, après qu'elle a déployé dans une certaine direction toute l'intensité de son action, d'en savoir en même temps limiter l'étendue. Ainsi la guérison des fractures, qui demande un déploiement énergique de la force organisatrice du tissu osseux, entraine très-souvent l'ossification des muscles et des tendons voisins de la blessure. Sans doute l'organisme répare ensuite le mieux possible son erreur : l'ossification des tissus voisins disparaît après la guérison, et les choses reprennent leur constitution normale.

Les bornes qui s'imposent à la puissance de la volonté individuelle, sont encore rendues sensibles dans l'exemple suivant. Pendant la gestation, la volonté inconsciente doit se concentrer sur le développement de l'embryon; aussi les fractures de la mère ne se guérissent point pendant ce tcmps-Ià : après l'enfantement, elles se guérissent trèsbien.

Voici la dernière objection qu'on pourrait nous faire : c'est en vertu d'un mécanisme inné avec la créature que chaque désordre extérieur est suivi de la réaction convenable, sans l'intervention du principe psychique individuel- Ouiconque m'a suivi jusqu'ici n'aura pas besoin de ma réfutation. Nous avons déjà prouvé qu'un mécanisme matériel est impossible; l'hypothèse d'un mécanisme psychique n'est pas moins inadmissible pour celui qui considère la diversité infinie des causes perturbatrices, et qui songe que l'activité fonctionnelle de chaque organe en particulier et du corps en général est occupée incessamment à écarter, à réparer les désordres qui peuvent survenir, et que ce travail est la condition môme de l'existence. Si l'on admet que toutes ces actions réparatrices ont pour but la conservation de l'individu, il est impossible d'échapper à l'idée d'une prévoyance individuelle; l'individu seul peut conce-

186 L'INGOiNSCIENT DANS LA VIE CORPORELLE.

voir les fins multiples en vertu desquelles il agit. Celte vérité, dont le chapitre présent et le précédent offrent une confirmation si éclatante, aura inmanquablement son contre-coup sur la réfutation d'une objection semblable, qui nous a déjà été faite à propos de l'instinct. Toutes les manifestations de la vie, que nous avons étudiées jusqu'ici, ont été reconnues identiques dans leur essence. Il serait insensé en effet d'admettre un pouvoir particulier pour l'instinct, un pouvoir particulier pour les mouvements réflexes, un autre pour la force médicalrice : tous ces phénomènes ne sont que les moyens employés pour atteindre un but, pensé et voulu sans conscience. Â la diversité des circonstances extérieures, qui provoquent à l'action, correspond la diversité des réactions; et les différences ne sont jamais si grandes entre ces dernières, qu'elles ne puissent se transformer les unes dans les autres. Personne assurément ne croira que l'action médicatrice de l'organisme dérive d'une pensée et d'une volonté conscientes, pour peu qu'il se rappelle quelle faible part sa conscience a prise à la guérison d'une blessure ou d'une fracture. On peut même dire que les guérisons les plus complètes sont celles auxquelles la conscience demeure le plus possible étrangère , comme cela a lieu dans un sommeil profond. Ajoutez que les fonctions organiques, en tant qu'elles dépendent eu général du système nerveux, sont gouvernées par les nerfs du grand sympathique; et que ces derniers ne sont pas directement soumis à la volonté consciente, mais doivent leur innervation aux nœuds ganglionnaires d'où ils émergent. Si dans les actions organiques, où se déploie la force médicatrice, on découvre une harmonie si merveilleuse, un tel concours vers un but unique , cette unité ne peut , en aucune façon, s'expliquer par la communication mécanique des divers ganglions : il faut la rattacher à l'unité du principe qui les domine, à l'unité de l'Inconscient.

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